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Au Centre Minkowska

Centre Françoise Minkowska

12 rue Jacmont - 75017 Paris
Tel : 01 53 06 84 88
Consultations sur rendez-vous les vendredis
de 9h à 13h et de 14h à 18h
http://www.minkowska.com

Au centre Minkowska, on parle toutes les langues dans les couloirs. La salle d’attente est décorée avec des affiches en plusieurs langues : chacun s’y sent un peu chez soi. Dans une rue très discrète, le centre Minkowska ne s’affiche pas, on passerait devant sans le voir. C’est pourtant là que se regroupent depuis 40 ans des psychiatres, psychologues et assistantes sociales dont la spécificité est de parler des langues étrangères, et celles des migrants en particulier. Le docteur Derya Gürsel s’occupe du département turcophone, le seul de France, et elle a accepté de répondre à nos questions.

Comment avez-vous eu l’idée de travailler dans les consultations turques du centre Minkowska ?
Derya GÜRSEL : Je suis arrivée en France fin 90, à Bordeaux, pour faire ma spécialité de psychiatrie. C’est là-bas que j’ai soutenu ma thèse sur « Immigration et psychiatrie ». Déjà à l’époque, mes confrères me sollicitaient dès qu’ils avaient un patient turcophone. Depuis 1997 on me proposait de venir au centre Minkowska suite au départ du Dr. Divanli, mais c’était trop loin de Bordeaux. J’ai été mutée dans la région parisienne en 2001. Je suis maintenant psychiatre praticien hospitalier dans un inter secteur infanto-juvénil et j’assure en plus des consultations le vendredi au centre Minkowska.

Quelle est la spécificité de votre travail par rapport à un psychiatre français ?
Derya GÜRSEL : La langue et la culture turques ! Ces deux éléments peuvent constituer des barrières pour un psychiatre français. La population turque en France est très communautaire, les gens cherchent des médecins turcophones et des filières se créent. En même temps, il faut faire d’autant plus attention à la confidentialité.

Quelles sortes de troubles peut entraîner le fait de vivre dans un pays étranger ?
Derya GÜRSEL : Chaque personne est unique et je vois ici des cas très diversifiés, tous genres de pathologies et toutes les classes sociales. Mais de façon générale, on peut dire que l’adaptation dans un autre lieu ne se fait pas sans problèmes. Il y a toujours un questionnement sur l’identité, même si l’on parle la langue du pays d’accueil et que l’on y vit depuis dix ans. Alors les gens peuvent être dépressifs, avoir des difficultés psychiques ou relationnelles, qui les empêche d’avancer. Je suis là pour essayer de les faire évoluer. Et chaque génération d’immigrés présente des troubles différents face à sa construction d’identité.

Est-ce que vous pourriez citer un exemple de cas où votre apport spécifique a résolu un problème que les médecins français n’auraient pas pu traiter ?
Derya GÜRSEL : J’ai vu récemment une jeune femme qui était envoyée par un tribunal. Elle venait d’une grande ville turque et était analphabète. Les juges l’avaient jugée maltraitante envers sa fille, c’est pourquoi elle a été condamnée à une injonction de soins. L’expert psychiatrique nommé par le juge avait survolé son cas. Mais quand j’ai parlé avec cette jeune femme, j’ai été amenée à comprendre qu’elle était déjà suivie pour une tumeur au cerveau et était sous traitement, ce que les experts assistés d’interprètes n’avaient pas réussi à déceler. Cette tumeur pouvait expliquer le comportement de cette femme. J’étais vraiment triste pour elle.

En tant que pédopsychiatre, vous avez remarqué une pathologie particulière chez les jeunes enfants immigrés ?
Derya GÜRSEL : Oui, on a beaucoup de problèmes avec ce que l’on appelle le mutisme sélectif. Ce sont des enfants qui sont par exemple très bavards à la maison mais qui refusent de parler à l’école, au point d’avoir des diagnostics très lourds comme l’autisme. Dans ces cas-là, les psychiatres spécialisés dans le transculturel sont recommandés.

Est-ce que les gens viennent vous voir spontanément ?
Derya GÜRSEL : Nous travaillons beaucoup en partenariat avec le secteur public, et le centre Minkowska a une mission d’expertise. Ce n’est pas un ghetto ici ! Notre travail est de décoder et de passer ensuite le relais. On est intégrés au système de soins. Les patients turcophones viennent même de province pour consulter ici. Le bouche-à-oreille fonctionne bien, il est aussi entretenu par des associations sociales ou communautaires.

Les immigrés Turcs viennent-ils plus facilement consulter un psychiatre en France qu’en Turquie ?
Derya GÜRSEL : Les gens viennent plus facilement aujourd’hui, parce qu’en Turquie ce n’est plus tabou de consulter un psychiatre. Là-bas, on voit même des consultants en psychiatrie à la télévision ! J’ai reçu récemment une dame d’un certain âge qui avait passé toute sa vie à la campagne et elle me disait qu’elle avait déjà consulté un psychiatre en Turquie. Ça a beaucoup changé depuis dix ans. De fait, les gens viennent plus facilement consulter en France aussi et sont très demandeurs de soins psychologiques. Pour avoir un rendez-vous, il y a une liste d’attente de 5 à 6 mois. Nous avons malheureusement peu de moyens parce que les consultations sont gratuites. Nous aimerions aussi créer un réseau à l’échelle européenne pour faciliter l’accès et la continuité des soins de la diaspora turque, et faire de même pour toutes les populations immigrées.

Propos recueillis par Stéphanie MALEK