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Au
centre Minkowska, on parle
toutes les langues dans
les couloirs. La salle
dattente est décorée
avec des affiches en plusieurs
langues : chacun sy
sent un peu chez soi.
Dans une rue très
discrète, le centre
Minkowska ne saffiche
pas, on passerait devant
sans le voir. Cest
pourtant là que
se regroupent depuis 40
ans des psychiatres, psychologues
et assistantes sociales
dont la spécificité
est de parler des langues
étrangères,
et celles des migrants
en particulier. Le docteur
Derya Gürsel soccupe
du département
turcophone, le seul de
France, et elle a accepté
de répondre à
nos questions.
Comment avez-vous eu
lidée de
travailler dans les consultations
turques du centre Minkowska
?
Derya GÜRSEL : Je
suis arrivée en
France fin 90, à
Bordeaux, pour faire ma
spécialité
de psychiatrie. Cest
là-bas que jai
soutenu ma thèse
sur « Immigration
et psychiatrie ».
Déjà à
lépoque,
mes confrères me
sollicitaient dès
quils avaient un
patient turcophone. Depuis
1997 on me proposait de
venir au centre Minkowska
suite au départ
du Dr. Divanli, mais cétait
trop loin de Bordeaux.
Jai été
mutée dans la région
parisienne en 2001. Je
suis maintenant psychiatre
praticien hospitalier
dans un inter secteur
infanto-juvénil
et jassure en plus
des consultations le vendredi
au centre Minkowska.
Quelle est la spécificité
de votre travail par rapport
à un psychiatre
français ?
Derya GÜRSEL : La
langue et la culture turques
! Ces deux éléments
peuvent constituer des
barrières pour
un psychiatre français.
La population turque en
France est très
communautaire, les gens
cherchent des médecins
turcophones et des filières
se créent. En même
temps, il faut faire dautant
plus attention à
la confidentialité.
Quelles
sortes de troubles peut
entraîner le fait
de vivre dans un pays
étranger ?
Derya GÜRSEL : Chaque
personne est unique et
je vois ici des cas très
diversifiés, tous
genres de pathologies
et toutes les classes
sociales. Mais de façon
générale,
on peut dire que ladaptation
dans un autre lieu ne
se fait pas sans problèmes.
Il y a toujours un questionnement
sur lidentité,
même si lon
parle la langue du pays
daccueil et que
lon y vit depuis
dix ans. Alors les gens
peuvent être dépressifs,
avoir des difficultés
psychiques ou relationnelles,
qui les empêche
davancer. Je suis
là pour essayer
de les faire évoluer.
Et chaque génération
dimmigrés
présente des troubles
différents face
à sa construction
didentité.
Est-ce que vous pourriez
citer un exemple de cas
où votre apport
spécifique a résolu
un problème que
les médecins français
nauraient pas pu
traiter ?
Derya GÜRSEL : Jai
vu récemment une
jeune femme qui était
envoyée par un
tribunal. Elle venait
dune grande ville
turque et était
analphabète. Les
juges lavaient jugée
maltraitante envers sa
fille, cest pourquoi
elle a été
condamnée à
une injonction de soins.
Lexpert psychiatrique
nommé par le juge
avait survolé son
cas. Mais quand jai
parlé avec cette
jeune femme, jai
été amenée
à comprendre quelle
était déjà
suivie pour une tumeur
au cerveau et était
sous traitement, ce que
les experts assistés
dinterprètes
navaient pas réussi
à déceler.
Cette tumeur pouvait expliquer
le comportement de cette
femme. Jétais
vraiment triste pour elle.
En tant que pédopsychiatre,
vous avez remarqué
une pathologie particulière
chez les jeunes enfants
immigrés ?
Derya GÜRSEL : Oui,
on a beaucoup de problèmes
avec ce que lon
appelle le mutisme sélectif.
Ce sont des enfants qui
sont par exemple très
bavards à la maison
mais qui refusent de parler
à lécole,
au point davoir
des diagnostics très
lourds comme lautisme.
Dans ces cas-là,
les psychiatres spécialisés
dans le transculturel
sont recommandés.
Est-ce que les gens
viennent vous voir spontanément
?
Derya GÜRSEL : Nous
travaillons beaucoup en
partenariat avec le secteur
public, et le centre Minkowska
a une mission dexpertise.
Ce nest pas un ghetto
ici ! Notre travail est
de décoder et de
passer ensuite le relais.
On est intégrés
au système de soins.
Les patients turcophones
viennent même de
province pour consulter
ici. Le bouche-à-oreille
fonctionne bien, il est
aussi entretenu par des
associations sociales
ou communautaires.
Les immigrés
Turcs viennent-ils plus
facilement consulter un
psychiatre en France quen
Turquie ?
Derya GÜRSEL : Les
gens viennent plus facilement
aujourdhui, parce
quen Turquie ce
nest plus tabou
de consulter un psychiatre.
Là-bas, on voit
même des consultants
en psychiatrie à
la télévision
! Jai reçu
récemment une dame
dun certain âge
qui avait passé
toute sa vie à
la campagne et elle me
disait quelle avait
déjà consulté
un psychiatre en Turquie.
Ça a beaucoup changé
depuis dix ans. De fait,
les gens viennent plus
facilement consulter en
France aussi et sont très
demandeurs de soins psychologiques.
Pour avoir un rendez-vous,
il y a une liste dattente
de 5 à 6 mois.
Nous avons malheureusement
peu de moyens parce que
les consultations sont
gratuites. Nous aimerions
aussi créer un
réseau à
léchelle
européenne pour
faciliter laccès
et la continuité
des soins de la diaspora
turque, et faire de même
pour toutes les populations
immigrées.
Propos
recueillis par Stéphanie
MALEK
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