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Toubib or not Toubib ?

Stéphanie MALEK

L’élargissement de l’Union européenne vécue comme une menace
Le 1er mai 2004, dix nouveaux pays ont rejoint l’Union européenne en apportant ainsi
de nouveaux concurrents aux médecins à diplôme étranger exerçant déjà en France.
« Avec seulement quatre ans d’études, les médecins lituaniens seront mieux traités que nous »,
s’indigne Ahmed, installé en France depuis 1995 et dont le diplôme est marocain.
Le Dr Colson du Conseil de l’ordre se veut plus rassurant :
« Il y aura une période d’harmonisation des diplômes, comme ça a été le cas avec l’Espagne par exemple »
Les directeurs d’hôpitaux interrogés craignent quant à eux l’arrivée de médecins non francophones avec l’élargissement de l’Union.

sclavage moderne », « exploitation indigne », « humiliation quotidienne », des expressions qui jalonnent leur discours. Eux, ce sont les médecins à diplôme étranger. Ils exercent dans des hôpitaux publics, assurent des gardes, décident d’hospitaliser des patients, tout cela au bord de la légalité. L’inscription à l’ordre des médecins est devenue leur unique bataille.

« Soit on est des incapables, et il faut nous empêcher de nuire, soit on est de bons médecins, et il faut nous reconnaître pleinement », c’est le credo de Madjid, 34 ans, médecin-urgentiste en région parisienne. Ce franco-algérien à la silhouette svelte exerce depuis 1997 sans être inscrit à l’ordre des médecins, parce que son diplôme est algérien. Le café est le bienvenu et la cigarette vite allumée après une nuit de garde. Yeux cernés derrière lunettes : en 2003, il a assuré 144 gardes et sa présence hebdomadaire à l’hôpital tourne autour de 90 heures. Ils sont 2000 ou 3000 praticiens dans ce cas, d’après un rapport rendu au ministère de la Santé en novembre 2002 par le Dr Yvon Berland qui conclut : « ils assurent la survie de nombre de services hospitaliers. »

Lamri, lui, est spécialisé en médecine interne dans le Nord de l’Alsace : « Je suis arrivé en 1995, j’ai travaillé un mois bénévolement, puis, voyant que je ne pouvais exercer en tant que médecin, j’ai été infirmier. J’ai connu des périodes de chômage pendant lesquelles j’allais au Secours catholique. Et j’ai fini par trouver un poste de FFI (faisant fonction d’interne) en médecine interne. Quelles années de galère ! » Pour peu d’argent : après plus de dix ans d’études, les médecins à diplôme étranger peuvent prétendre à un salaire de 1600 euros mensuels. Ils ont en effet le titre d’« associé » et exercent sous la responsabilité de leur chef de service, ce qui justifie une réduction de salaire. Ils arrondissent leurs fins de mois et font tourner les hôpitaux en multipliant les gardes, souvent sans repos entre deux services ou à cheval sur deux établissements. Ils plaisantent d’ailleurs en disant que la « gardiologie » est une spécialité d’avenir, puisqu’on ne peut se passer d’eux. Sans ces praticiens, les hôpitaux n’arriveraient pas à remplir leurs programmes de gardes.

UN VÉRITABLE PARCOURS DU COMBATTANT

Pourquoi ces praticiens qui nous soignent et qui contribuent à la bonne marche des hôpitaux ne sont-ils pas considérés comme des médecins à part entière ? Pour le Dr Jamil Amhis, président de la Fédération des Praticiens de Santé (FPS, l’un des 2 syndicats de médecins à diplôme étranger), l’hypocrisie n’a que trop duré : « c’est un véritable concours de patience. Il n’y a pas de planification démographique des médecins en France et l’on va droit dans le mur. Le numerus clausus responsable de la pénurie actuelle et future est la responsabilité du Ministère, nous ne prenons la place de personne. Mais ils ont intérêt, y compris financièrement, à pérenniser la précarité des praticiens à diplôme étranger. »

La voie vers la régulation s’avère en effet tortueuse. « Pour savoir quelles épreuves il faut passer, on ne doit pas compter sur les administrations : ni à l’hôpital, ni à la DRASS (direction régionale des affaires sanitaires et sociales) on ne m’a dit ce que je devais faire. Seuls le bouche à oreille et les syndicats nous informent », témoigne Lamri.

Nombreux sont ceux qui s’y perdent : PCEM1 (1ère année de médecine), internat à titre étranger, examen du CSCT (certificat de synthèse clinique et thérapeutique), concours de PAC (praticien adjoint contractuel) ou commission dite de « dix ans » qui peut régulariser des gens attestant de dix ans d’exercice dans un hôpital public ; « Un vrai gruyère », commente le Dr Colson du Conseil national de l’ordre des médecins. « Le CSCT et le PAC n’existent plus, une nouvelle procédure de régularisation va être mise en place », poursuit-il. Le Ministère, peu prolixe sur la question, semble vouloir résoudre cet imbroglio juridique. Dans tous les cas, il faut se remettre aux études : Amel a ainsi préparé les épreuves du CSCT 12 ans après la fin de sa médecine, elle assistait aux cours avec son troisième enfant dans un landau et révisait chaque soir de 22h à 2h pendant un an.

DES SITUATIONS PARADOXALES

À son arrivée en France en 1989, Christophe, un franco-algérien diplômé de l’université de Constantine, s’est présenté pour passer l’internat. Mais il n’a pas pu s’inscrire à titre étranger parce qu’il a la nationalité française. Ni à titre français, puisque son diplôme est étranger. Élisabeth est, elle, dans une situation inouïe : elle est franco-sénégalaise et a fait toutes ses études dans l’hexagone, passant strictement les mêmes épreuves que les Français, dans le cadre d’un accord bilatéral. Mais son diplôme final a été signé par l’université de Dakar, ce qui l’empêche aujourd’hui d’être inscrite à l’ordre des médecins. Les nombreux diplômes universitaires et autres capacités que ces médecins obtiennent en même temps que des diplômés français ne sont pas considérés comme des gages de compétence.

Pour passer l’examen du CSCT, le ministère de la Santé demande aux candidats une reconnaissance de leur diplôme étranger par l’Education nationale, ce qui donne lieu à des aberrations : Madjid, par exemple, a dû faire traduire son diplôme alors que celui-ci est rédigé en arabe et en français. Mais le plus grand paradoxe est atteint lorsque l’on exige des candidats d’avoir un certain nombre d’années d’exercice pour se présenter à un examen,… alors qu’il s’agit justement de les autoriser à exercer. Hypocrisie ?

UN SENTIMENT D’INJUSTICE

Les médecins qui ont réussi les épreuves écrites puis orales du CSCT et qui n’ont pas été autorisés à exercer par la commission qui se réunit ensuite sont dans l’incompréhension la plus indignée : « je suis furieux », dit Madjid, « si je ne remplissais pas les conditions pour être inscrit à l’ordre des médecins, pourquoi m’avoir permis de passer ces épreuves ? J’ai perdu quatre ans de ma vie à réviser et à attendre les résultats. » Le Dr Colson du conseil de l’ordre justifie ainsi la souveraineté de cette commission : « la réussite aux épreuves écrites et orales n’atteste que des connaissances. Or le seul objectif poursuivi par le conseil est d’assurer le bien des patients, et pour cela il nous faut des praticiens expérimentés. La commission prend donc en compte l’exercice des candidats. »

Est-ce à dire que les médecins qui ne sont pas inscrits à l’ordre sont des dangers pour les patients ? « Pas du tout », répond Philippe Jahan, directeur de l’hôpital de Valenciennes et président de l’association des anciens de l’école nationale de la Santé publique, « ils ne posent aucun problème, et le système est tel, que les quelques incompétents sont exclus très rapidement du circuit par les chefs de service », ce que permet la précarité de leur statut. Cynique, mais efficace.

Si l’on entend peu parler de la situation de ces médecins, c’est qu’entrer en grève leur est difficile. « Soit tu travailles et tu baisses la tête, soit tu fais grève et tu es viré », dénonce Lamri. Ces praticiens accumulent les années d’exercice dans l’espoir d’être un jour régularisé au titre du service rendu. Mais certains ont déjà trop attendu : Malik, gastro-entérologue dans l’agglomération grenobloise, la quarantaine, casquette et blouse blanche, explique avec détermination : « Je n’en peux plus de ces “ peut-être ”. Je me fixe jusqu’à la fin de l’année 2004 pour voir si ma situation peut changer. Sinon, je deviendrai chauffeur de taxi. »