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Jean NESTOR :
« Les non-dits et la fuite des politiques face à l’adhésion de la Turquie laissent l’opinion face à ses fantasmes »

Jean NESTOR


Secrétaire général de l’association de réflexion
Notre Europe
créée en 1996 par Jacques DELORS

Quel est le plus grand désavantage à l’adhésion de la Turquie ?
Jean NESTOR : On cite beaucoup les problèmes de laïcité, du poids de l’armée, ou des droits de l’homme, ce sont des questions que les lecteurs de Multitudes connaissent bien. Mais nous, ce qui nous intéresse, c’est le non-dit : pourquoi est-ce que l’on découvre tout d’un coup qu’il y a un problème turc ? Il y a trois choses : d’abord, c’est un très grand pays, c’est même à terme le plus grand pays de l’Union européenne, par sa surface et par sa population. C’est donc un gros morceau à avaler, quels que soient les autres critères, dans une Europe qui a du mal à trouver son équilibre entre les grands pays.
La deuxième difficulté, c’est que ça amène l’Europe à s’élargir dans une direction où beaucoup de gens se demandent où sont les frontières et où on va s’arrêter. On voit des gens tout à fait honorables, Dominique Strauss-Kahn par exemple, qui proposent la Syrie, et pourquoi pas la rive sud de la Méditerranée. Alors il y a des gens qui se disent que derrière la Turquie il y a quelque chose d’encore plus gros…
Une troisième circonstance, c’est que dans la dialectique permanente entre élargissement et approfondissement, l’Union européenne a été un peu vite en matière d’élargissement vis-à-vis des populations et vis-à-vis des opinions. On n’arrive pas à résoudre les mêmes questions depuis une quinzaine d’années : comment allons-nous prendre les décisions dans une Europe qui fait maintenant 25 membres, et qui demain va en faire plus. Tout cela n’est jamais dit, mais mon sentiment, c’est que cela pèse beaucoup dans l’opinion des gens. Le fait qu’il n’y ait que 20 % des Polonais qui ont voté le 13 juin fait un peu froid dans le dos du point de vue de notre capacité à enthousiasmer les nouveaux adhérents sur un vouloir vivre ensemble.

Est-ce que la volonté de certains pays de mettre une référence à la tradition judéo-chrétienne dans la future Constitution européenne peut être une façon d’écarter la Turquie ?
Jean NESTOR : Non, je ne crois pas. L’Islam est dores et déjà la deuxième religion en Europe et ce n’est pas l’adhésion de la Turquie qui va changer cela. D’ailleurs, à mon avis, mettre Dieu dans la Constitution, ça ne passera pas. Donc une fois qu’on se sera bien amusés, comme d’habitude on va trouver des formules alambiquées pour mettre Dieu sans mettre Dieu, ça ne changera rien au fonctionnement de l’Union européenne. Au pire, ça permettrait de récuser la Turquie parce qu’elle est laïque, ce serait quand même le comble !!!

Que pensez-vous de l’argument de certains hommes politiques qui disent qu’il faut que la Turquie adhère à l’Union européenne sous peine de devenir un pays islamiste ?
Jean NESTOR : La relation entre la Turquie et l’Europe a une importance géostratégique évidente. Quelles seraient les conséquences de l’adhésion ou non de la Turquie à l’Europe sur sa politique intérieure ? Il ne faut pas sous-estimer cette question. On se trouve en Turquie aux frontières d’une zone périlleuse, qui cherche son équilibre. C’est un argument qui peut se renverser : il y a des gens qui écrivent dans la presse qu’il est urgent de clarifier nos relations avec la Turquie, d’être sincère avec elle, et ces gens ne pensent pas à une adhésion mais à un partenariat privilégié.
On peut prendre ça comme une tentative de clarification ou comme une manœuvre de dispersion, mais des gens vont dire que tout cela relève d’un malentendu, qu’on s’est engagé par manque de courage politique vers un engagement d’adhésion avec la Turquie… C’est ce que Romano Prodi dit clairement en voulant donner à la Turquie « tout sauf les institutions ». Vous allez avoir de plus en plus cette position dans le débat politique. C’est la position aussi de François Bayrou.

Vous pensez que le débat va évoluer sur un terrain moins démagogique qu’aujourd’hui où Philippe de Villiers fait campagne avec comme slogan « non à l’islamisation » ?
Jean NESTOR : Des hommes politiques essaient toujours de marquer des points dans l’opinion. Moi ce qui me préoccupe aujourd’hui, c’est l’état de l’opinion : et cet état relève du fait que l’élargissement de l’Europe de façon générale, et l’adhésion turque en particulier, c’est un sujet qui a été éludé par les politiques. Il n’y a qu’à entendre ce qu’a dit le Président de la République et des partis comme le Parti socialiste : la Turquie a vocation à adhérer, mais ce n’est pas pour demain. En caricaturant, je dirais qu’ils sont d’accord pour ouvrir des négociations fin 2004 à condition qu’elles ne se terminent jamais. C’est sur cette non explication et sur cette position hypocrite qu’on laisse l’opinion en face de ses fantasmes. Et il ne faut pas s’étonner qu’il y ait des gens qui en profitent. De Villiers s’accapare tout ce qui peut lui servir à dire : regardez, on vous ment, on vous prépare des choses épouvantables. Ce qui me semble à la source de tout ça, c’est une fuite politique devant la candidature turque.
Quelque chose me dit que si on était dans une Union européenne optimiste, où l’on ait l’impression que les choses avancent, où les gens sont plutôt contents et aient l’impression d’aller dans le sens d’un progrès capable d’intégrer dans la bonne humeur des Baltes, des Chypriotes, etc. on aurait une vision différente de la candidature turque, que dans une Europe où l’on a l’impression que tout nous échappe, que demain on risque de ne plus être capable de prendre une décision. Il suffit de regarder les élections européennes du 13 juin : il y a des gens qui sont dans l’Union européenne depuis moins de trois mois qui sont déjà désabusés. C’est un climat de gens qui ont la trouille et ce n’est pas un climat porteur. Et mon sentiment, c’est que cet état d’esprit va peser lourd sur la décision d’octobre. Du point de vue des populations, le sentiment est que l’on s’élargit à perte de vue et que l’on est incapable de nous dire comment tout cela va fonctionner.

Les élus européens qui décident de l’élargissement de l’Union ne sont peut-être pas dans le même état d’esprit que les populations, et s’ils raisonnent d’un point de vue purement géostratégique, est-ce qu’ils peuvent se passer de la Turquie ?
Jean NESTOR : Les dirigeants européens ont des préoccupations beaucoup plus immédiates vis-à-vis de leurs opinions nationales. S’il n’y avait pas les opinions publiques, j’ai le sentiment que les dirigeants européens diraient un oui tiède à l’ouverture des négociations avec la Turquie en octobre. Tous, plus ou moins, ont dit que c’était ce qu’ils avaient l’intention de faire et ils vont trouver un moyen de dire « oui, à condition que ça dure longtemps et qu’on ne soit plus là au moment où les choses devraient se conclure ». La seule chose qui risque de les freiner dans cet élan d’enthousiasme tout à fait modéré, c’est la réaction des opinions publiques. Et ils vont se rendre compte que l’adhésion de la Turquie soulève des questions non élucidées, qui ne sont pas toutes rationnelles, mais qui n’ont jamais été débattues. Il ne suffit pas d’ouvrir des négociations, il faut que ça se traduise par un traité.
De plus en plus, on va voir des solutions qui préconisent un partenariat privilégié avec la Turquie, comme on en a un avec la Russie, en terme de marché commun, d’aide à l’agriculture, etc.

Est-ce que les Etats-Unis continuent de soutenir l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne ?
Jean NESTOR : Je n’ai pas le sentiment que le lobbying américain soit moins intense actuellement. Ils tiennent beaucoup au pilier de l’OTAN dans la région, le centre de la défense occidentale, ça reste la Turquie. Il y a toujours un désir américain de voir la Turquie intégrer l’Europe, de la même façon qu’ils ont eu le désir de voir les anciennes démocraties populaires intégrer l’Europe. Le poids de ce lobbying américain va à mon avis se faire ressentir surtout sur les nouveaux adhérents qui sont assez peu enthousiastes sur une candidature turque, qu’ils prendraient comme une concurrence sur l’accès au marché et aux aides structurelles. Ils seront plus sensibles que d’autres aux pressions américaines.

Est-ce que l’Europe a vraiment des valeurs universelles qui seraient plus importantes que des détails comme le fait que seuls 3 % du territoire turc soit dans les frontières généralement admises de l’Europe ?
Jean NESTOR : C’est aussi un rêve français : nous défendons des valeurs universelles qui ne sont pas les mêmes que celles défendues outre-Atlantique. Je suis tout à fait d’accord avec les géographes pour qui maintenant les frontières de l’Europe sont plutôt épaisses. Ce qui compte en Europe, c’est le projet. Et l’absence de projet actuel va peser lourd. Une façon de prouver que l’approche géographique a changé, c’est de regarder Chypre : comment ne s’est-t-on pas posé la question des frontières de l’Europe sur Chypre ? Il suffit de regarder une carte pour voir que c’est très loin vers l’Est, très proche du Moyen-Orient. L’Europe c’est donc d’abord une communauté de projet.

Propos recueillis par Stéphanie MALEK