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Quel est le plus grand
désavantage à
ladhésion
de la Turquie ?
Jean NESTOR : On cite
beaucoup les problèmes
de laïcité,
du poids de larmée,
ou des droits de lhomme,
ce sont des questions
que les lecteurs de Multitudes
connaissent bien. Mais
nous, ce qui nous intéresse,
cest le non-dit
: pourquoi est-ce que
lon découvre
tout dun coup quil
y a un problème
turc ? Il y a trois choses
: dabord, cest
un très grand pays,
cest même
à terme le plus
grand pays de lUnion
européenne, par
sa surface et par sa population.
Cest donc un gros
morceau à avaler,
quels que soient les autres
critères, dans
une Europe qui a du mal
à trouver son équilibre
entre les grands pays.
La deuxième difficulté,
cest que ça
amène lEurope
à sélargir
dans une direction où
beaucoup de gens se demandent
où sont les frontières
et où on va sarrêter.
On voit des gens tout
à fait honorables,
Dominique Strauss-Kahn
par exemple, qui proposent
la Syrie, et pourquoi
pas la rive sud de la
Méditerranée.
Alors il y a des gens
qui se disent que derrière
la Turquie il y a quelque
chose dencore plus
gros
Une troisième circonstance,
cest que dans la
dialectique permanente
entre élargissement
et approfondissement,
lUnion européenne
a été un
peu vite en matière
délargissement
vis-à-vis des populations
et vis-à-vis des
opinions. On narrive
pas à résoudre
les mêmes questions
depuis une quinzaine dannées
: comment allons-nous
prendre les décisions
dans une Europe qui fait
maintenant 25 membres,
et qui demain va en faire
plus. Tout cela nest
jamais dit, mais mon sentiment,
cest que cela pèse
beaucoup dans lopinion
des gens. Le fait quil
ny ait que 20 %
des Polonais qui ont voté
le 13 juin fait un peu
froid dans le dos du point
de vue de notre capacité
à enthousiasmer
les nouveaux adhérents
sur un vouloir vivre ensemble.
Est-ce que la volonté
de certains pays de mettre
une référence
à la tradition
judéo-chrétienne
dans la future Constitution
européenne peut
être une façon
décarter
la Turquie ?
Jean NESTOR : Non, je
ne crois pas. LIslam
est dores et déjà
la deuxième religion
en Europe et ce nest
pas ladhésion
de la Turquie qui va changer
cela. Dailleurs,
à mon avis, mettre
Dieu dans la Constitution,
ça ne passera pas.
Donc une fois quon
se sera bien amusés,
comme dhabitude
on va trouver des formules
alambiquées pour
mettre Dieu sans mettre
Dieu, ça ne changera
rien au fonctionnement
de lUnion européenne.
Au pire, ça permettrait
de récuser la Turquie
parce quelle est
laïque, ce serait
quand même le comble
!!!
Que pensez-vous de
largument de certains
hommes politiques qui
disent quil faut
que la Turquie adhère
à lUnion
européenne sous
peine de devenir un pays
islamiste ?
Jean NESTOR : La relation
entre la Turquie et lEurope
a une importance géostratégique
évidente. Quelles
seraient les conséquences
de ladhésion
ou non de la Turquie à
lEurope sur sa politique
intérieure ? Il
ne faut pas sous-estimer
cette question. On se
trouve en Turquie aux
frontières dune
zone périlleuse,
qui cherche son équilibre.
Cest un argument
qui peut se renverser
: il y a des gens qui
écrivent dans la
presse quil est
urgent de clarifier nos
relations avec la Turquie,
dêtre sincère
avec elle, et ces gens
ne pensent pas à
une adhésion mais
à un partenariat
privilégié.
On peut prendre ça
comme une tentative de
clarification ou comme
une manuvre de dispersion,
mais des gens vont dire
que tout cela relève
dun malentendu,
quon sest
engagé par manque
de courage politique vers
un engagement dadhésion
avec la Turquie
Cest ce que Romano
Prodi dit clairement en
voulant donner à
la Turquie « tout
sauf les institutions
». Vous allez avoir
de plus en plus cette
position dans le débat
politique. Cest
la position aussi de François
Bayrou.
Vous pensez que le
débat va évoluer
sur un terrain moins démagogique
quaujourdhui
où Philippe de
Villiers fait campagne
avec comme slogan «
non à lislamisation
» ?
Jean NESTOR : Des hommes
politiques essaient toujours
de marquer des points
dans lopinion. Moi
ce qui me préoccupe
aujourdhui, cest
létat de
lopinion : et cet
état relève
du fait que lélargissement
de lEurope de façon
générale,
et ladhésion
turque en particulier,
cest un sujet qui
a été éludé
par les politiques. Il
ny a quà
entendre ce qua
dit le Président
de la République
et des partis comme le
Parti socialiste : la
Turquie a vocation à
adhérer, mais ce
nest pas pour demain.
En caricaturant, je dirais
quils sont daccord
pour ouvrir des négociations
fin 2004 à condition
quelles ne se terminent
jamais. Cest sur
cette non explication
et sur cette position
hypocrite quon laisse
lopinion en face
de ses fantasmes. Et il
ne faut pas sétonner
quil y ait des gens
qui en profitent. De Villiers
saccapare tout ce
qui peut lui servir à
dire : regardez, on vous
ment, on vous prépare
des choses épouvantables.
Ce qui me semble à
la source de tout ça,
cest une fuite politique
devant la candidature
turque.
Quelque chose me dit que
si on était dans
une Union européenne
optimiste, où lon
ait limpression
que les choses avancent,
où les gens sont
plutôt contents
et aient limpression
daller dans le sens
dun progrès
capable dintégrer
dans la bonne humeur des
Baltes, des Chypriotes,
etc. on aurait une vision
différente de la
candidature turque, que
dans une Europe où
lon a limpression
que tout nous échappe,
que demain on risque de
ne plus être capable
de prendre une décision.
Il suffit de regarder
les élections européennes
du 13 juin : il y a des
gens qui sont dans lUnion
européenne depuis
moins de trois mois qui
sont déjà
désabusés.
Cest un climat de
gens qui ont la trouille
et ce nest pas un
climat porteur. Et mon
sentiment, cest
que cet état desprit
va peser lourd sur la
décision doctobre.
Du point de vue des populations,
le sentiment est que lon
sélargit
à perte de vue
et que lon est incapable
de nous dire comment tout
cela va fonctionner.
Les élus européens
qui décident de
lélargissement
de lUnion ne sont
peut-être pas dans
le même état
desprit que les
populations, et sils
raisonnent dun point
de vue purement géostratégique,
est-ce quils peuvent
se passer de la Turquie
?
Jean NESTOR : Les dirigeants
européens ont des
préoccupations
beaucoup plus immédiates
vis-à-vis de leurs
opinions nationales. Sil
ny avait pas les
opinions publiques, jai
le sentiment que les dirigeants
européens diraient
un oui tiède à
louverture des négociations
avec la Turquie en octobre.
Tous, plus ou moins, ont
dit que cétait
ce quils avaient
lintention de faire
et ils vont trouver un
moyen de dire «
oui, à condition
que ça dure longtemps
et quon ne soit
plus là au moment
où les choses devraient
se conclure ». La
seule chose qui risque
de les freiner dans cet
élan denthousiasme
tout à fait modéré,
cest la réaction
des opinions publiques.
Et ils vont se rendre
compte que ladhésion
de la Turquie soulève
des questions non élucidées,
qui ne sont pas toutes
rationnelles, mais qui
nont jamais été
débattues. Il ne
suffit pas douvrir
des négociations,
il faut que ça
se traduise par un traité.
De plus en plus, on va
voir des solutions qui
préconisent un
partenariat privilégié
avec la Turquie, comme
on en a un avec la Russie,
en terme de marché
commun, daide à
lagriculture, etc.
Est-ce que les Etats-Unis
continuent de soutenir
lentrée de
la Turquie dans lUnion
européenne ?
Jean NESTOR : Je nai
pas le sentiment que le
lobbying américain
soit moins intense actuellement.
Ils tiennent beaucoup
au pilier de lOTAN
dans la région,
le centre de la défense
occidentale, ça
reste la Turquie. Il y
a toujours un désir
américain de voir
la Turquie intégrer
lEurope, de la même
façon quils
ont eu le désir
de voir les anciennes
démocraties populaires
intégrer lEurope.
Le poids de ce lobbying
américain va à
mon avis se faire ressentir
surtout sur les nouveaux
adhérents qui sont
assez peu enthousiastes
sur une candidature turque,
quils prendraient
comme une concurrence
sur laccès
au marché et aux
aides structurelles. Ils
seront plus sensibles
que dautres aux
pressions américaines.
Est-ce que lEurope
a vraiment des valeurs
universelles qui seraient
plus importantes que des
détails comme le
fait que seuls 3 % du
territoire turc soit dans
les frontières
généralement
admises de lEurope
?
Jean NESTOR : Cest
aussi un rêve français
: nous défendons
des valeurs universelles
qui ne sont pas les mêmes
que celles défendues
outre-Atlantique. Je suis
tout à fait daccord
avec les géographes
pour qui maintenant les
frontières de lEurope
sont plutôt épaisses.
Ce qui compte en Europe,
cest le projet.
Et labsence de projet
actuel va peser lourd.
Une façon de prouver
que lapproche géographique
a changé, cest
de regarder Chypre : comment
ne sest-t-on pas
posé la question
des frontières
de lEurope sur Chypre
? Il suffit de regarder
une carte pour voir que
cest très
loin vers lEst,
très proche du
Moyen-Orient. LEurope
cest donc dabord
une communauté
de projet.
Propos
recueillis par Stéphanie
MALEK
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