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Semih VANER :
« L’avenir de la Turquie ne dépend pas forcément de son adhésion à l’Union européenne »

Semih VANER : Chercheur au CERI
(Centre d’Etudes et de Recherches Internationales)
Auteur de nombreux ouvrages sur la Turquie politique et sociale

Quel est le plus grand obstacle à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne ? Les hommes politiques français évoquent les problèmes de la laïcité, du poids de l’armée et des droits de l’homme : qu’en est-il réellement ?
Semih VANER : La Turquie est un état qui a une forme de laïcité assez comparable à celle de la France, elle s’en est beaucoup inspirée, même si cette laïcité a évolué dans des contextes historiques assez différents. La Laïcité turque a fait son chemin, mais la laïcité est une question relative comme la démocratie d’ailleurs. Vous voyez qu’en France aujourd’hui, pays où il y a une tradition de laïcité ancienne, la question continue de se poser. Il en est de même en Turquie, la laïcité est une question épineuse.
C’est aussi une question sociologique, celle de la sécularisation, c’est-à-dire la séparation des sphères publique et privée. La Turquie est l’un des rares pays musulmans où il y a eu des progrès considérables concernant la sécularisation. Comment l’Union européenne évalue la laïcité turque et comment elle l’accueille, c’est plutôt là qu’est l’enjeu.
Le poids politique de l’armée est indéniablement très fort, cela pour des facteurs historiques. L’armée a ses spécificités, elle est très tatillonne sur les questions de la laïcité et de l’intégrité territoriale, et ne manque pas une occasion de le faire savoir. Mais ces dernières années, suite au processus d’intégration préparatoire et non institutionnel à l’Europe, l’armée a joué le jeu dans une certaine mesure, et certaines réformes comme la réduction de la place du Conseil national de sécurité ont pu être adoptées. Je pense qu’il ne faut pas s’attendre à une réduction brutale du rôle de l’armée, mais, si les conditions s’y prêtent, à une réduction progressive.
Les droits de l’homme : la Turquie a un système parlementaire démocratique compétitif, qui n’existait pas dans la région. Dans son contexte régional, on peut dire que ce système a ses atouts. Mais évidemment, si l’on compare la Turquie au Danemark ou à la Suède, c’est un pays qui doit accomplir encore beaucoup de progrès dans le chemin de la démocratie. Mais comme la laïcité, la démocratie est une question relative. Des progrès ont été faits indéniablement ces dernières années, et il faut rester vigilant pour que ces progrès ne restent pas sur le papier mais entrent dans la pratique.

 

Est-ce que le poids démographique de la Turquie, 80 millions d’habitants dans 10 ans, est un frein à l’adhésion de la Turquie à l’Europe ?
Semih VANER : Il est vrai que la Turquie a un certain poids démographique, même s’il ne faut pas l’exagérer. Mais l’Allemagne a une population plus importante. Il semble que le taux de natalité baisse en Turquie, c’est ce que l’on appelle la transition démographique. Ce facteur est utilisé par des conservateurs pour faire peur aux électeurs.

De la même façon, le fait que seuls 3 % du territoire turc soit en Europe est utilisé comme un repoussoir à l’adhésion turque…
Semih VANER : Le gigantisme de la Turquie est tout relatif par rapport à celui de la Russie, du Canada ou de la Chine. La Turquie c’est une fois et demi la France, qui est elle-même gigantesque par rapport au Luxembourg.
Il est vrai que c’est une petite partie de la Turquie qui est située en Europe, mais je pense que l’Europe pourrait devoir dépasser ce débat géographique et apporter un message européen, si possible universel, dépassant la stérilité de ce débat géographique, et voir quelles sont les valeurs qu’elle peut ajouter, valeurs démocratiques, droits de l’homme, multiculturalité, etc. Et à ce propos, la Turquie a des atouts : elle peut apporter dans le débat sur la multiculturalité. Je pense que le débat se situe surtout à ce niveau, aujourd’hui et demain.

Quels sont les avantages et les inconvénients pour l’Europe de l’entrée de la Turquie dans l’Union ?
Semih VANER : Un des avantages est le dialogue culturel avec un Etat musulman, à un moment où ce dialogue fait défaut et où l’on en ressent le besoin. Un autre avantage est d’ordre sécuritaire : pour les Balkans, le Moyen-Orient, le Caucase. Pour le marché que représente la Turquie également : c’est une société qui a ses difficultés mais qui est aussi très dynamique, et par conséquent l’Europe ne peut pas ignorer ce marché qui existe à ses côtés. Ces avantages sont réels.
Je parlerais de difficultés plutôt que d’inconvénients : l’Union européenne devrait contribuer financièrement au développement économique de la Turquie, il faudra faire des sacrifices. Mais les Turcs sont assez réalistes pour ne pas demander que cela se fasse dans des courts délais.

Quel peut être l’impact du nouveau débat sur l’héritage judéo chrétien de l’Europe sur la candidature turque ?
Semih VANER : Certains Etats comme la Pologne, le Portugal, la Grèce, insistent pour que l’héritage judéo chrétien soit inscrit dans la constitution. Cet héritage est indéniable. Mais on peut craindre que, si cette allusion est faite, cela soit interprété dans un sens discriminatoire et que cela renforce le pouvoir religieux en Europe. Ce n’est pas tellement pour mettre l’accent sur l’héritage chrétien, mais bien pour s’opposer à l’islam. La Turquie ne va pas renier sa culture musulmane.

Est-ce que vous trouvez honnête intellectuellement de défendre l’entrée de la Turquie en arguant que si elle n’entre pas dans l’Union européenne, elle sera aux mains d’un islamisme radical ?
Semih VANER : En effet, cet argument est utilisé, je trouve qu’il n’est pas totalement recevable ni raisonnable, parce que l’avenir de la Turquie ne dépend pas forcément de son adhésion à l’Union européenne, mais surtout de ses dynamiques internes. Je ne pense pas que si la Turquie n’adhère pas à l’Europe, elle ne va pas du jour au lendemain basculer dans l’obscurantisme, c’est plus compliqué que cela. Si la Turquie adhère à l’Union européenne, cela lui donnera l’occasion de renforcer sa démocratie, et donnera aussi à l’Union européenne la possibilité d’avoir un dialogue plus solide et institutionnalisé avec une société musulmane.
Est-ce que vous envisagez qu’à un moment les Turcs puissent rejeter l’adhésion à l’Europe, si les négociations se passent mal par exemple, et se tournent vers un partenariat plus local ou autour de l’Asie centrale turcophone ?
Semih VANER : L’expérience nous montre que c’est une hypothèse qu’il faut écarter. Je ne pense pas que les Européens iront aussi loin en décembre 2004 en donnant une fin de non recevoir à la Turquie. Je pense que la sagesse va prévaloir et que des deux côtés ils vont essayer de trouver un compromis. Des alliances régionales ne sont pas réalistes ni viables.

Est-ce que les Etats-Unis soutiennent encore l’adhésion de la Turquie à l’Europe ?
Semih VANER : La Turquie est une puissance régionale dont la localisation a une grande importance aussi bien pour la sécurité des Balkans que pour celle du Moyen-Orient, du Caucase et de l’Asie centrale. C’est un pays qui fait partie de l’OTAN et qui a conclu depuis longtemps des accords avec les Américains en leur ouvrant certaines bases militaires. La Turquie a fait preuve de loyauté envers les Etats-Unis, même s’il y a eu des moments de désaccord comme pendant la crise irakienne. Vu toutes ces raisons, les Etats-Unis ne peuvent pas laisser tomber la Turquie, ce serait une erreur de plus pour eux. Ils vont continuer discrètement à faire du lobbying pour que la Turquie entre dans l’Union. Il semble que ce lobbying irrite les Allemands et les Français.

En se plaçant d’un point de vue raisonnable et stratégique, on voit que la Turquie est incontournable pour l’énergie avec ses pipelines, et pour l’eau puisque c’est en Turquie que prennent naissance le Tigre et l’Euphrate, fleuves stratégiques pour le Moyen-Orient. Est-ce que l’Union européenne peut ignorer ces atouts stratégiques ?
Semih VANER : Ces questions de l’énergie et de l’eau sont des questions réelles et on constate qu’elles ne sont pas suffisamment cernées dans la presse occidentale. Qui sait en France quel est le pourcentage de population qui a des problèmes d’eau, ou que le Tigre et l’Euphrate traversent le territoire turc, qui sait véritablement qu’il y a le pétrole qui est un enjeu ? On peut regretter que la question soit trop souvent débattue avec des non-dits, des ambiguïtés sur le plan culturel, géographique, même un homme illustre comme Valéry Giscard d’Estaing s’est laissé prendre à ce jeu, alors qu’il y a toutes ces dimensions sécuritaires, économiques, culturelles, qu’il faut évaluer plus amplement. Des hommes politiques comme Tony Blair, Jacques Chirac, Gerhard Schröder, sont conscients de l’enjeu stratégique.

Propos recueillis par Ilhan Alemdar et Stéphanie Malek