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Michel Gevrey veut faire rimer immigration avec humanisme
Par Stéphanie MALEK

Vous pouvez lire, au format .pdf, son rapport « LES DÉFIS DE L'IMMIGRATION FUTURE », avis adopté par le Conseil économique et social au cours de sa séance du mercredi 29 octobre 2003, sur internet à l’adresse suivante :
http://www.ces.fr/rapport/doclon/03102922.PDF

Pendant un quart d’heure, les huissiers ont dépouillé les bulletins de vote dans l’enceinte du palais d’Iéna. Sur son perchoir, Michel Gevrey, le rapporteur du texte du Conseil économique et social (CES) qui préconise le recours à l’immigration de travail, semble impassible. Et puis le résultat tombe : 83 votes pour, 78 contre et 24 abstentions. A cinq voix près, c’était juste !

A l’issue de ce vote, le couloir qui mène Michel Gevrey à son bureau est semé de félicitations qu’il accueille volontiers. « Pour vous dire la vérité, je m’étais mis dans la position de quelqu’un qui se prépare à tout résultat de vote. J’aurais été déçu pour la cause à laquelle je crois. Il faut voir qu’il y a beaucoup de passion sur ce sujet », avoue-t-il.

L’immigration est en effet un sujet délicat que ce rapporteur a décidé de prendre à bras le corps. Alors que Nicolas Sarkozy vient de faire adopter sa loi restreignant l’immigration, Michel Gevrey persiste et signe : « Ces raidissements qui sont opérés peuvent rassurer une partie du public mal informé ou inquiet, mais ils ne sont pas de nature à faire progresser aussi bien la cause des droits de l’homme que l’efficacité de l’immigration. »

Derrière ce septuagénaire se trouvent des posters sur les Droits de l’homme et la citation « J’ayme la vie » de Montaigne : l’humanisme est affiché. Il porte un regard original sur l’immigration en évoquant ceux qui ne veulent pas rester en France : « Vous avez quantité d’immigrés dont le rêve est de repartir au pays, y compris ceux qui ont été chassés par des persécutions. Actuellement, malgré les pressions policières exercées en Tunisie par exemple, des gens ont envie de retourner là-bas, ils y ont souvent leur famille, leur maison. »

Pour donner un visage plus humain à l’immigration, il préconise un enseignement spécifique pour les enfants d’immigrés : « Il a été démontré, par des linguistes et des philologues, que pour les enfants d’immigrés la difficulté est double car ils doivent apprendre les mécanismes de la lecture dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas. C’est catastrophique pédagogiquement ! Il ne faut pas mettre en opposition la langue de l’école et celle de la famille ». C’est alors toute la politique d’accueil des immigrés qui est à repenser, et par conséquent les budgets alloués à l’éducation et aux organismes d’aide aux immigrés. Michel Gevrey admet la difficulté de son entreprise dans le contexte actuel de restrictions budgétaires.

S’il ne s’attend pas à une réponse favorable du gouvernement, Michel Gevrey s’attaque cependant au lourd travail de changement des mentalités. Aborder la question de l’immigration sans passion était la gageure relevée par le CES. L’un des principaux enjeux de ce rapport est en effet de dénoncer les liens généralement établis entre immigration et chômage : « Je ne veux pas dire qu’il n’y ait pas des rapports », prévient Michel Gevrey, « mais mettre au travail des gens qui seraient au chômage n’apporterait pas de réponse aux besoins précis du marché du travail, soit dans les emplois très qualifiés, soit dans les emplois hors qualification où justement on a besoin de gens qui acceptent des tâches que la plupart des Français ne veulent pas accomplir ». Le même travail de dédramatisation s’impose entre immigration et délinquance : « Si vous prenez une population française qui vit dans les mêmes conditions de pauvreté, vous trouverez des chiffres de délinquance similaires ».

Le ton est donné : Michel Gevrey nous invite à une campagne d’information où l’on parlerait de l’immigration de façon réaliste, en dérobant à l’extrême droite son sujet de prédilection. « Lutter contre l’obscurité qui entretient la peur de l’autre » est la devise résolument humaniste de Michel Gevrey.