|
«
Ces prénoms
hybrides sont la marque
d'une appartenance multiple.
Comme une boîte
à outils identitaire.
»
Nacira Guénif Souilamas,
chercheuse au CNRS
Cest
lexplosion des Rayan.
Des Yanis. Et des Inès.
En cette fin dannée,
en effectuant le recensement
périodique des
prénoms, les auteurs
du très médiatique
guide la Cote des prénoms
[1], sur lequel se jettent
les futurs parents, ont
constaté un boom
des prénoms mélangés.
Ainsi Rayan - dont lorigine
est arabe (qui signifie
« beau »,
« à la fleur
de lâge »)
- est cette année
le prénom le plus
donné en Seine-Saint-Denis,
dopé par la vogue
anglo-saxonne du Ryan.
Ces changements détat
civil, les pères
de la Cote des prénoms
les interprètent
un peu rapidement comme
« une victoire de
lintégration
». Sur les dernières
décennies, on assiste
en effet à un repli
des prénoms arabes
classiques dans les familles
d'origine immigrée.
Dans les années
1970, les Karim, Mehdi,
Mohamed, Samir, Kamel,
Mustapha ou encore Rachid
dominaient. Dautres
émergent aujourd'hui
: Nassim, Zaccaria, Yliès,
Yanis, Bilal ou Amin deviennent
à la mode. Les
répertoires changent.
En Seine-Saint-Denis en
1970, sur les 80 prénoms
arabes les plus utilisés,
Mohamed était donné
dans 12,5 % des cas. En
2001, son score est tombé
à 8 %. Dans le
même temps, Rayan
(sous différentes
orthographes), qui nétait
pas donné du tout
en 1970, est attribué
dans 8,2 % des cas en
2001. Quant à Yanis,
d'origine grecque, il
passe de 0 % en 1970 à
6 % en 2001.
Etape
typique
«
En retenant un prénom
métissé,
bon nombre de parents
manifestent leur désir
dintégration
», explique Guy
Desplanques, démographe
à lInsee
et coauteur du best-seller.
Autre signe relevé
par le statisticien, lapparition
de nombreux prénoms
composés, comme
des Yanis-Alexandre ou
des Rachid-Nicolas. «
Un prénom maghrébin
associé à
un autre : cela laisse
la liberté de choisir,
et donc de privilégier
ou non sa communauté.
Les parents nont
pas voulu favoriser lun
ou lautre. Cela
aussi constitue une nouveauté.
» Pour lui, il sagit
là dune étape
typique : « Cest
toute la problématique
de limmigration
: à un moment donné,
il faut quitter sa culture.
Et lacculturation
joue. »
«
Nom qui fait du mal »
Pourtant,
lémergence
de prénoms aux
origines hybrides peut
être interprétée
autrement que comme «
une victoire de lintégration
». Pour Slah, père
tunisien dAmélia
et Maëlle, il sagit
plutôt d«
une recherche de l'indifférence
». Pour ses deux
filles, il a voulu éviter
des prénoms «
qui ne passent pas inaperçus
dans un collège
». « On fait
attention à lapartheid
social », dit-il.
Devenu parent à
une époque où
le chômage était
encore fort, il a écarté
« un nom qui fait
du mal ». «
Cétait délibéré
de notre part de ne pas
donner de prénoms
à coucher dehors.
Notre choix sest
porté sur ceux
qui nentraînent
pas le moindre accrochage,
surtout sur un CV. »
Ces préventions
restent le signe que des
pratiques discriminatoires
(dans laccès
au logement ou à
lemploi) persistent.
Que « lintégration
» nest pas
toujours si victorieuse.
« De moins en moins,
on assiste à des
demandes de francisation
des prénoms au
moment de la naturalisation,
analyse Nacira Guénif
Souilamas, chercheuse
au CNRS [2]. Les descendants
de migrants ne pensent
plus que lassimilation
passe par lacculturation.
Et quil faille effacer
toute référence
à lorigine,
au parcours migratoire.
» La première
génération
a donné naissance
sur le sol français
; les parents voulaient
alors rattacher leurs
enfants à un monde
perdu, pétri de
nostalgie. Ils leur ont
donné des prénoms
traditionnels. Leurs descendants,
français pour la
plupart, font preuve de
plus dimagination.
« Ils renouent avec
des références
arabes, persanes, qui
ne sont pas forcément
liées à
leur nationalité
dorigine ou à
lhistoire des parents.
Cest une réinvention,
une réinterprétation
», estime la sociologue.
Yasmina a ainsi choisi
Nawelle, un mélange
de breton et darabe.
Christophe a donné
un prénom français
et un deuxième,
arabe, à sa fille
: « On ne voulait
pas imposer un marquage
trop fort, mais en même
temps on souhaitait lui
signifier quelle
vient de quelque part.
» Mimi, elle, a
plongé dans son
enfance algérienne
: « Quand jétais
là-bas, il y avait
un vieux monsieur, immense,
plein daura... un
homme magnifique. Un médecin.
Je me suis toujours dit
que quand jaurai
un garçon, je lappellerai
Rayan, comme lui. »
Origines
multiples
Il
sagit de prénoms
plus faciles, aux consonances
fondues, acceptables ici...
Et là-bas. «
On voulait un prénom
qui ne soit pas Mohamed,
pas trop marqué
arabe mais pas trop français
non plus comme Paul »,
raconte encore une jeune
mère. « On
a trouvé Ilian.
Cest seulement après
que lon a recherché
les origines. Elles sont
multiples : russe, arabe,
germanique, latine. Cest
un prénom original,
et puis les parents de
mon compagnon, marocains,
peuvent le prononcer.
» Bref, présentable
aux familles restées
au pays et plus lisse
pour la société
française. «
Amélia : ça
fait arabe, ça
fait italien, ça
fait chic », dit
ainsi son père.
A elle de choisir. «
Ces prénoms hybrides
sont la marque dune
appartenance multiple,
ajoute Nacira Guénif
Souilamas. Comme une boîte
à outils identitaire
», où lenfant
pourra piocher.
NOTE
[1]
Philippe Besnard et Guy
Desplanques : la Cote
des prénoms en
2003, Guides Balland.
[2] Nacira Guénif
Souilamas : Des beurettes
aux descendantes d'immigrants
nord-africains, Grasset.
|