© 2000-2004
CFAIT
Tous droits réservés

Plan du site

 
 
 
 
 
 

Marc BLONDEL
« Je ne suis pas un organisateur de mécontentement »

Propos recueillis par Ilhan ALEMDAR et Stéphanie MALEK

Pourquoi la rentrée syndicale n’a-t-elle pas été aussi agitée que prévu ?
Marc Blondel : Je crois qu’il y a eu une erreur d’appréciation de la part de certains journalistes qui se sont polarisés sur les déclarations de Monsieur José Bové. Il y a là une confusion et une ambiguïté particulièrement graves. José Bové n’est pas un syndicaliste, il est un représentant du monde de l’agriculture et des exploitants agricoles. Et comme il avait fait dans le Larzac une manifestation qui était déjà les prémices du forum international et qu’il avait eu un certain succès, il est parti du principe qu’il allait mobiliser l’ensemble des salariés. J’ai été le premier à dire aux journalistes que je ne savais pas comment allait se passer la rentrée. Ce que je savais, c’est que, après la bataille sur les retraites, les gens sont rentrés amers, parce qu’ils ont participé activement à l’expression contre les retraites, et que le gouvernement nous a ignorés, il est allé devant le Parlement et a fait adopter sa loi sans tenir compte des manifestations diverses et variées qui étaient supérieures aux manifestations de 1995. Mais je ne pouvais pas ignorer le fait qu’il y avait les vacances qui ont fait tomber la température. Je ne pouvais pas dire au mois de septembre « on repart au niveau de mécontentement de juin », on serait repartis de zéro.
Le gouvernement ne nous attaque plus de manière frontale : autant pour les retraites il a été direct, autant pour la sécurité sociale, qui est un dossier beaucoup plus lourd et qui va avoir des conséquences beaucoup plus immédiates que les retraites, il prend son temps, à cause aussi des élections régionales de mars 2004. On ne fait pas d’action syndicale en appuyant sur un bouton, il faut que les gens soient mécontents, moi je ne suis pas un organisateur de mécontentement. Les gens pour le moment ne sont pas prêts à exprimer un degré de mécontentement élevé de façon radicale. Donc José Bové s’est trompé ainsi que les journalistes qui l’ont suivi.

Et d’ici aux régionales, il y aura des mouvements syndicaux ?
Marc Blondel : Ce n’est pas sûr. Quand les retraites étaient à l’ordre du jour, on était à 9,3 % de chômage. Aujourd’hui, on est à 9,7 % et apparemment ça ne va pas s’arranger. Il y a un retournement complet d’appréhension du sujet. Avant, il y avait ce qu’on appelait le traitement social du chômage : on considérait qu’être chômeur était une situation précaire et on faisait des gestes de solidarité pour les aider à passer cette mauvaise période. Maintenant que le chômage est devenu récurrent, on est en train de culpabiliser les chômeurs. Les gens de Métaleurope ou de Péchinay voulaient travailler ! Il y a une démarche de nature judéo chrétienne derrière cela, comme pour la canicule de cet été : ce côté culpabilisateur m’irrite beaucoup.

 

La réforme du système de retraites était-elle si urgente ?
Marc Blondel : Contrairement à ce que l’on a raconté, il n’y avait pas de problème immédiat de financement des retraites. Il ne faut pas parler du problème des retraites dans son ensemble : il y a une partie des retraités qui sont dans le privé, il y a une caisse où cotisent les salariés et les employeurs, et il faut que les sommes soient suffisantes pour payer les retraites, ce qui demande un équilibre. Pour les pensionnés de la fonction publique, ils n’ont pas de caisse de retraite, c’est le budget de l’Etat qui les paie. Donc Monsieur Raffarin a voulu régler un problème qui était celui du déficit de l’Etat. Sur les retraites du privé, il y avait un problème à l’horizon 2008, 2010, 2012, mais pas avant. Il aurait mieux fait de régler le problème de la sécurité sociale tout de suite, parce que c’est beaucoup plus lourd. Le gouvernement a allongé la durée de cotisation, ce qui est une stupidité. Ils ne veulent pas remettre d’argent. Compte tenu de l’évolution démographique, plus nous serons nombreux et plus nous vivrons longtemps, il est normal que macro économiquement on réaffecte de l’argent. On n’a pas une masse d’argent définie pour les retraités, et s’il y a 200 000 retraités de plus, on leur donne moins. Les retraités sont des acteurs économiques qui consomment, achètent des voitures, partent en vacances, etc. Donc on n’a pas intérêt à réduire leur pouvoir d’achat. Monsieur Fillon a fait un mensonge éhonté en disant que l’on allait descendre en 2008 en dessous de 4,5 % de chômeurs. Tant que l’on ne réaffectera pas d’argent, on n’aura pas sauvé les retraites. Déjà le régime Unédic de chômage, pour payer ses allocations, a été obligé d’emprunter 4,5 milliards. En ce moment, on paie les allocations par un emprunt. Le jour où le chômage baissera, il faudra d’abord commencer par rembourser cet emprunt. Ils n’auront donc pas d’argent disponible pour affecter aux retraites. C’est un mensonge gouvernemental.

La réforme des retraites est précisément basée sur l’hypothèse de la baisse du chômage, est-ce que c’est paradoxal ?
Marc Blondel : C’est le problème délicat de la notion du partage du travail. Les 35 heures avaient un but de partage du travail. Ça n’a pas donné les résultats escomptés. Mme Martine Aubry escomptait entre 700 000 et 800 000 créations d’emploi, il n’y en a eu que 300 000 à 320 000. Ça veut dire qu’il faut se méfier des calculs arithmétiques en la matière. Nous avons 4 millions de chômeurs en permanent. On est en train de remettre en cause leur niveau d’allocation, leurs droits et même leur qualification de chômeur, qui ne peut être que précaire bien entendu. Si nous nous sommes battus, nous, pour les 37,5 ans, c’est parce que maintenant, on ne travaillera plus 40ans ou 45 ans. Ça ne sert à rien de définir une retraite, si généreuse soit-elle, si on n’y arrive jamais. On a de plus en plus maintenant de contrats à durée déterminée. Les jeunes qui rentraient à 20 ans dans une usine et qui en sortaient à 60 ans, ça n’existe plus ! C’est la raison pour laquelle, dans la bataille pour les retraites, j’ai polarisé mon action sur les 37,5 ans : c’est la durée moyenne actuellement pour les droits à la retraite.

La réforme des retraites se base sur des projections démographiques qui disent que la France vieillit et que la population active est vouée à diminuer. Est-ce qu’une solution pour sauver les retraites n’est pas justement d’augmenter la masse d’actifs en faisant appel à l’immigration ?
Marc Blondel : Est-ce que politiquement, dans les circonstances présentes en France, on peut revendiquer ce genre de choses ? On vient d’avoir un débat sur ce sujet au Conseil économique et social, que nous avons soutenu. Personnellement, par conception citoyenne, pour ne pas dire philosophique ou politique, je suis pour que la France soit un pays ouvert, un pays libre et un pays de libre accès, c’est ma conception de la République. Compte tenu de la pression que fait Monsieur Le Pen et de la réaction épidermique des gens, je ne peux pas revendiquer l’appel à l’immigration. Moi je crois que l’ouverture des 15 pays européens aux 25 va conduire à l’immigration. Les gens sont toujours allés là où il y a du travail, l’immigration de main d’œuvre est quelque chose de naturel. Je crois effectivement, pour que l’équilibre des retraites se fasse demain, qu’il faut qu’il y ait plus de salariés et que nous ferons appel à l’immigration.

Les immigrés entrent dans la vie active plus tard que les Français, est-ce que leur cas a été pris en compte ?
Marc Blondel : Il n’y a pas eu de réelle négociation. Il faut que vous sachiez que rien n’a été signé. Même François Chérèque n’a rien signé, il n’y a aucun procès verbal. Moi je suis en désaccord avec les décotes : on détruit la retraite de quelqu’un parce qu’il aura travaillé 37,5 ans et pas 40 ans ! Ils ont certes laissé l’ouverture de l’acquisition de points, mais quand on regarde les sommes qu’ils demandent… Et quand on rachète des points, c’est déjà un début de capitalisation. Je suis ouvertement contre les décotes. Et je continue à penser que les CDD ou autres missions seront de plus en plus fréquents, et que l’on va tous se retrouver plus ou moins intermittents, comme les gens du bâtiment qui vont deux mois sur un chantier, puis s’arrêtent en attendant le suivant. C’est pour cela que je voulais que la référence reste à 37,5 ans, et je suis sûr que dans 10 ans, 37,5 ans, ce sera de trop. Ce qui veut dire, pour les gens qui arrivent de l’immigration, qu’ils auront une retraite proportionnelle à leur présence en France, ce qui veut dire qu’ils auront rarement l’intégralité de leur retraite. Ou alors il faudra qu’ils restent ici, c’est toute la question.

Où en est la négociation sur les retraites complémentaires ?
Marc Blondel : Dans l’accord que l’on vient de négocier, on confirme que la retraite sera à 60 ans. Un peu d’histoire : avant 1982, la retraite était à 65 ans. En 1982, sur l’initiative de Monsieur Mitterrand, la retraite a été abaissée à 60 ans pour la retraite de la sécurité sociale qui est sous le contrôle de l’Etat. Mais Monsieur Mitterrand n’a pas pu décider que la partie retraite complémentaire soit abaissée à 60 ans. Néanmoins, sur notre revendication, les patrons ont accepté de donner le complément à ceux qui partaient à 60 ans : ça s’est appelé l’AGFF. C’est une structure particulière qui a collecté une sur cotisation correspondant à ce que l’on paie comme retraite complémentaire entre 60 et 65 ans. Ça prenait donc une allure temporaire et, dans l’esprit des patrons, on pouvait revenir à une retraite à 65 ans un jour. Dans les négociations que nous venons de mener, nous avons obtenu la confirmation de la retraite à 60 ans et, à l’horizon 2008, l’AGFF rentrera dans les retraites complémentaires. Ça va exactement dans le sens contraire de la loi Fillon. En quelques sortes, on a rattrapé la démarche de François Fillon qui veut faire travailler les gens 5 ans de plus, et nous, nous disons qu’à 60 ans ce sera fini.

Est-ce qu’un gouvernement de gauche pourrait revenir sur cette réforme, ou est-ce qu’on peut imaginer une révision de la réforme si l’évolution démographique s’avérait plus favorable ?
Marc Blondel : Un gouvernement de gauche comme de droite pourrait tout à fait revenir sur cette réforme. Mais je ne me fais aucune illusion. Le gouvernement de gauche que l’on a connu avant celui que nous avons actuellement aurait très vraisemblablement fait la même chose. Il y a une pression européenne absolument extraordinaire en la matière. Les Européens sont persuadés qu’il faut que les salariés travaillent plus longtemps. Le calcul est le suivant : ils considèrent que nous prélevons de trop sur le PIB pour affecter au troisième âge. Le meilleur moyen de réduire ce prélèvement est de faire en sorte qu’il y ait moins de troisième âge : donc ils vont essayer de nous faire partir à la retraite le plus tard possible. Malheureusement, je crains que les organisations de gauche ne soient convaincues de cela aussi. Or, ce que l’on oublie de dire, c’est qu’à l’heure actuelle on est incapable de donner du travail à tout le monde.
Ce que j’admets volontiers, c’est que nous avons perdu sur les retraites, mais je me dépêche de préciser que ce n’est pas fini, car une partie de l’opération est une partie différée : les gens prendront conscience des conséquences au moment où ils feront liquider leur retraite. Et à mon avis, il y aura encore des batailles sociales énormes, ne serait-ce que parce que le financement de la réforme n’est pas assuré.

Est-ce que la réforme des retraites est une réponse de la droite adressée aux 35h de la gauche ?
Marc Blondel : Je ne crois pas. Il y a certainement un esprit de revanche sur le combat lui-même, c’est-à-dire la domination revendicative des salariés et des syndicats. Le match a eu lieu, mais je ne crois pas que l’enjeu était là. La question des retraites avait déjà été abordée par la gauche, Rocard était déjà d’accord avec l’allongement de la durée de cotisation.
Les employeurs veulent assurer la rentabilité du capital en France, sinon ils vont délocaliser en dehors de l’Europe. Le problème est de savoir combien on prélève sur le PIB. Les 35h n’ont pas affecté le capital. La réduction du temps de travail, ce sont les salariés qui l’ont payée ! Les salaires ont été modérés pour trois ans et à raison de 1 à 2 % d’inflation par an on arrive vite à 5 % ! Il y a eu modération du pouvoir d’achat, donc c’est autant de moins que l’on prélève du capital. En 1982, il y avait 25 % des richesses produites qui étaient affectées au capital. En 2002, il y en a 31,6 %. Et ça, c’est notamment l’effet des 35h. Donc je ne crois pas que la réforme des retraites soit une vengeance par rapport aux 35 h. Où le gouvernement triche, c’est dans avoir fait une préoccupation immédiate des français et quand il dit qu’il a été élu pour cela. Le jeu du gouvernement a été politiquement dangereux : ils ont opposé les générations, c’est irresponsable ! Ils ont joué le jeu des jeunes contre les vieux et du privé contre le public. Ce n’est pas une volonté de rassemblement mais d’opposition.