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Pourquoi
la rentrée syndicale
na-t-elle pas été
aussi agitée que
prévu ?
Marc Blondel : Je crois
quil y a eu une
erreur dappréciation
de la part de certains
journalistes qui se sont polarisés sur les déclarations de
Monsieur José Bové.
Il y a là une confusion
et une ambiguïté
particulièrement
graves. José Bové
nest pas un syndicaliste,
il est un représentant
du monde de lagriculture
et des exploitants agricoles.
Et comme il avait fait
dans le Larzac une manifestation
qui était déjà
les prémices du
forum international et
quil avait eu un
certain succès,
il est parti du principe
quil allait mobiliser
lensemble des salariés.
Jai été
le premier à dire
aux journalistes que je
ne savais pas comment
allait se passer la rentrée.
Ce que je savais, cest
que, après la bataille
sur les retraites, les
gens sont rentrés
amers, parce quils
ont participé activement
à lexpression
contre les retraites,
et que le gouvernement
nous a ignorés,
il est allé devant
le Parlement et a fait
adopter sa loi sans tenir
compte des manifestations
diverses et variées
qui étaient supérieures
aux manifestations de
1995. Mais je ne pouvais
pas ignorer le fait quil
y avait les vacances qui
ont fait tomber la température.
Je ne pouvais pas dire
au mois de septembre «
on repart au niveau de
mécontentement
de juin », on serait
repartis de zéro.
Le gouvernement ne nous
attaque plus de manière
frontale : autant pour
les retraites il a été
direct, autant pour la
sécurité
sociale, qui est un dossier
beaucoup plus lourd et
qui va avoir des conséquences
beaucoup plus immédiates
que les retraites, il
prend son temps, à
cause aussi des élections
régionales de mars
2004. On ne fait pas daction
syndicale en appuyant
sur un bouton, il faut
que les gens soient mécontents,
moi je ne suis pas un
organisateur de mécontentement.
Les gens pour le moment
ne sont pas prêts
à exprimer un degré
de mécontentement
élevé de
façon radicale.
Donc José Bové
sest trompé
ainsi que les journalistes
qui lont suivi.
Et dici aux régionales,
il y aura des mouvements
syndicaux ?
Marc Blondel : Ce nest
pas sûr. Quand les
retraites étaient
à lordre
du jour, on était
à 9,3 % de chômage.
Aujourdhui, on est
à 9,7 % et apparemment
ça ne va pas sarranger.
Il y a un retournement
complet dappréhension
du sujet. Avant, il y
avait ce quon appelait
le traitement social du
chômage : on considérait
quêtre chômeur
était une situation
précaire et on
faisait des gestes de
solidarité pour
les aider à passer
cette mauvaise période.
Maintenant que le chômage
est devenu récurrent,
on est en train de culpabiliser
les chômeurs. Les
gens de Métaleurope
ou de Péchinay
voulaient travailler !
Il y a une démarche
de nature judéo
chrétienne derrière
cela, comme pour la canicule
de cet été
: ce côté
culpabilisateur mirrite
beaucoup.

La
réforme du système
de retraites était-elle
si urgente ?
Marc Blondel : Contrairement
à ce que lon
a raconté, il ny
avait pas de problème
immédiat de financement
des retraites. Il ne faut
pas parler du problème
des retraites dans son
ensemble : il y a une
partie des retraités
qui sont dans le privé,
il y a une caisse où
cotisent les salariés
et les employeurs, et
il faut que les sommes
soient suffisantes pour
payer les retraites, ce
qui demande un équilibre.
Pour les pensionnés
de la fonction publique,
ils nont pas de
caisse de retraite, cest
le budget de lEtat
qui les paie. Donc Monsieur
Raffarin a voulu régler
un problème qui
était celui du
déficit de lEtat.
Sur les retraites du privé,
il y avait un problème
à lhorizon
2008, 2010, 2012, mais
pas avant. Il aurait mieux
fait de régler
le problème de
la sécurité
sociale tout de suite,
parce que cest beaucoup
plus lourd. Le gouvernement
a allongé la durée
de cotisation, ce qui
est une stupidité.
Ils ne veulent pas remettre
dargent. Compte
tenu de lévolution
démographique,
plus nous serons nombreux
et plus nous vivrons longtemps,
il est normal que macro
économiquement
on réaffecte de
largent. On na
pas une masse dargent
définie pour les
retraités, et sil
y a 200 000 retraités
de plus, on leur donne
moins. Les retraités
sont des acteurs économiques
qui consomment, achètent
des voitures, partent
en vacances, etc. Donc
on na pas intérêt
à réduire
leur pouvoir dachat.
Monsieur Fillon a fait
un mensonge éhonté
en disant que lon
allait descendre en 2008
en dessous de 4,5 % de
chômeurs. Tant que
lon ne réaffectera
pas dargent, on
naura pas sauvé
les retraites. Déjà
le régime Unédic
de chômage, pour
payer ses allocations,
a été obligé
demprunter 4,5 milliards.
En ce moment, on paie
les allocations par un
emprunt. Le jour où
le chômage baissera,
il faudra dabord
commencer par rembourser
cet emprunt. Ils nauront
donc pas dargent
disponible pour affecter
aux retraites. Cest
un mensonge gouvernemental.
La réforme des
retraites est précisément
basée sur lhypothèse
de la baisse du chômage,
est-ce que cest
paradoxal ?
Marc Blondel : Cest
le problème délicat
de la notion du partage
du travail. Les 35 heures
avaient un but de partage
du travail. Ça
na pas donné
les résultats escomptés.
Mme Martine Aubry escomptait
entre 700 000 et 800 000
créations demploi,
il ny en a eu que
300 000 à 320 000.
Ça veut dire quil
faut se méfier
des calculs arithmétiques
en la matière.
Nous avons 4 millions
de chômeurs en permanent.
On est en train de remettre
en cause leur niveau dallocation,
leurs droits et même
leur qualification de
chômeur, qui ne
peut être que précaire
bien entendu. Si nous
nous sommes battus, nous,
pour les 37,5 ans, cest
parce que maintenant,
on ne travaillera plus
40ans ou 45 ans. Ça
ne sert à rien
de définir une
retraite, si généreuse
soit-elle, si on ny
arrive jamais. On a de
plus en plus maintenant
de contrats à durée
déterminée.
Les jeunes qui rentraient
à 20 ans dans une
usine et qui en sortaient
à 60 ans, ça
nexiste plus ! Cest
la raison pour laquelle,
dans la bataille pour
les retraites, jai
polarisé mon action
sur les 37,5 ans : cest
la durée moyenne
actuellement pour les
droits à la retraite.
La réforme des
retraites se base sur
des projections démographiques
qui disent que la France
vieillit et que la population
active est vouée
à diminuer. Est-ce
quune solution pour
sauver les retraites nest
pas justement daugmenter
la masse dactifs
en faisant appel à
limmigration ?
Marc Blondel : Est-ce
que politiquement, dans les circonstances
présentes en France,
on peut revendiquer ce
genre de choses ? On vient
davoir un débat
sur ce sujet au Conseil
économique et social,
que nous avons soutenu.
Personnellement, par conception
citoyenne, pour ne pas
dire philosophique ou
politique, je suis pour
que la France soit un
pays ouvert, un pays libre
et un pays de libre accès,
cest ma conception
de la République.
Compte tenu de la pression
que fait Monsieur Le Pen
et de la réaction
épidermique des
gens, je ne peux pas revendiquer
lappel à
limmigration. Moi
je crois que louverture
des 15 pays européens
aux 25 va conduire à
limmigration. Les
gens sont toujours allés
là où il
y a du travail, limmigration
de main duvre
est quelque chose de naturel.
Je crois effectivement,
pour que léquilibre
des retraites se fasse
demain, quil faut
quil y ait plus
de salariés et
que nous ferons appel
à limmigration.
Les immigrés
entrent dans la vie active
plus tard que les Français,
est-ce que leur cas a
été pris
en compte ?
Marc Blondel : Il ny
a pas eu de réelle
négociation. Il
faut que vous sachiez
que rien na été
signé. Même
François Chérèque
na rien signé,
il ny a aucun procès
verbal. Moi je suis en
désaccord avec
les décotes : on
détruit la retraite
de quelquun parce
quil aura travaillé
37,5 ans et pas 40 ans
! Ils ont certes laissé
louverture de lacquisition
de points, mais quand
on regarde les sommes
quils demandent
Et quand on rachète
des points, cest
déjà un
début de capitalisation.
Je suis ouvertement contre
les décotes. Et
je continue à penser
que les CDD ou autres
missions seront de plus
en plus fréquents,
et que lon va tous
se retrouver plus ou moins
intermittents, comme les
gens du bâtiment
qui vont deux mois sur
un chantier, puis sarrêtent
en attendant le suivant.
Cest pour cela que
je voulais que la référence
reste à 37,5 ans,
et je suis sûr que
dans 10 ans, 37,5 ans,
ce sera de trop. Ce qui
veut dire, pour les gens
qui arrivent de limmigration,
quils auront une
retraite proportionnelle
à leur présence
en France, ce qui veut
dire quils auront
rarement lintégralité
de leur retraite. Ou alors
il faudra quils
restent ici, cest
toute la question.
Où en est la
négociation sur
les retraites complémentaires
?
Marc Blondel : Dans laccord
que lon vient de
négocier, on confirme
que la retraite sera à
60 ans. Un peu dhistoire
: avant 1982, la retraite
était à
65 ans. En 1982, sur linitiative de Monsieur
Mitterrand, la retraite
a été abaissée
à 60 ans pour la
retraite de la sécurité
sociale qui est sous le
contrôle de lEtat. Mais
Monsieur Mitterrand na
pas pu décider
que la partie retraite
complémentaire
soit abaissée à
60 ans. Néanmoins,
sur notre revendication,
les patrons ont accepté de
donner le complément
à ceux qui partaient
à 60 ans : ça
sest appelé
lAGFF. Cest
une structure particulière
qui a collecté
une sur cotisation correspondant
à ce que lon
paie comme retraite complémentaire
entre 60 et 65 ans. Ça
prenait donc une allure
temporaire et, dans lesprit
des patrons, on pouvait
revenir à une retraite
à 65 ans un jour.
Dans les négociations
que nous venons de mener,
nous avons obtenu la confirmation
de la retraite à
60 ans et, à lhorizon
2008, lAGFF rentrera
dans les retraites complémentaires.
Ça va exactement
dans le sens contraire
de la loi Fillon. En quelques
sortes, on a rattrapé
la démarche de
François Fillon
qui veut faire travailler
les gens 5 ans de plus,
et nous, nous disons quà
60 ans ce sera fini.
Est-ce quun gouvernement
de gauche pourrait revenir
sur cette réforme,
ou est-ce quon peut
imaginer une révision
de la réforme si
lévolution
démographique savérait
plus favorable ?
Marc Blondel : Un gouvernement
de gauche comme de droite
pourrait tout à
fait revenir sur cette
réforme. Mais je
ne me fais aucune illusion.
Le gouvernement de gauche
que lon a connu
avant celui que nous avons
actuellement aurait très
vraisemblablement fait
la même chose. Il
y a une pression européenne
absolument extraordinaire
en la matière.
Les Européens sont
persuadés quil
faut que les salariés
travaillent plus longtemps.
Le calcul est le suivant
: ils considèrent
que nous prélevons
de trop sur le PIB pour
affecter au troisième
âge. Le meilleur
moyen de réduire
ce prélèvement
est de faire en sorte
quil y ait moins
de troisième âge
: donc ils vont essayer
de nous faire partir à
la retraite le plus tard
possible. Malheureusement,
je crains que les organisations
de gauche ne soient convaincues
de cela aussi. Or, ce
que lon oublie de
dire, cest quà
lheure actuelle
on est incapable de donner
du travail à tout
le monde.
Ce que jadmets volontiers,
cest que nous avons
perdu sur les retraites,
mais je me dépêche
de préciser que
ce nest pas fini,
car une partie de lopération
est une partie différée
: les gens prendront conscience
des conséquences
au moment où ils
feront liquider leur retraite.
Et à mon avis,
il y aura encore des batailles
sociales énormes,
ne serait-ce que parce
que le financement de
la réforme nest
pas assuré.
Est-ce que la réforme
des retraites est une
réponse de la droite
adressée aux 35h
de la gauche ?
Marc Blondel : Je ne crois
pas. Il y a certainement
un esprit de revanche
sur le combat lui-même,
cest-à-dire
la domination revendicative
des salariés et
des syndicats. Le match
a eu lieu, mais je ne
crois pas que lenjeu
était là.
La question des retraites
avait déjà
été abordée
par la gauche, Rocard
était déjà
daccord avec lallongement
de la durée de
cotisation.
Les employeurs veulent
assurer la rentabilité
du capital en France,
sinon ils vont délocaliser
en dehors de lEurope.
Le problème est
de savoir combien on prélève
sur le PIB. Les 35h nont
pas affecté le
capital. La réduction
du temps de travail, ce
sont les salariés
qui lont payée
! Les salaires ont été
modérés
pour trois ans et à
raison de 1 à 2
% dinflation par
an on arrive vite à
5 % ! Il y a eu modération
du pouvoir dachat,
donc cest autant
de moins que lon
prélève
du capital. En 1982, il
y avait 25 % des richesses
produites qui étaient
affectées au capital.
En 2002, il y en a 31,6
%. Et ça, cest
notamment leffet
des 35h. Donc je ne crois
pas que la réforme
des retraites soit une
vengeance par rapport
aux 35 h. Où le
gouvernement triche, cest
dans avoir fait une préoccupation
immédiate des français
et quand il dit quil
a été élu
pour cela. Le jeu du gouvernement
a été politiquement
dangereux : ils ont opposé
les générations,
cest irresponsable
! Ils ont joué
le jeu des jeunes contre
les vieux et du privé
contre le public. Ce nest
pas une volonté
de rassemblement mais
dopposition.

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