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Une proposition d’appréciation sur le Tanzimat : un débat

Mehmet AYDIN
Institut Slave, Paris

Les réformes de Tanzimat [1] qui inaugurait un processus d’occidentalisation, marquent une étape essentielle de l’histoire et de la mentalité des Turcs. Il ne s’agit pas d’une occidentalisation forcée : elle a été voulue par les élites, qui ont été gagnées par le mode de vie occidental. Ces serviteurs de l’Etat visaient à changer les habitudes à travers les réformes.

L’historien turc, I. Ortayl¦ souligne ainsi le sens du Tanzimat, dans son contexte historique : « Le mot “Tanzimat” correspond à la “réorganisation” dans l’esprit bureaucratique moderne de même que dans le langage ottoman. (…). En effet, il apparaît que ce terme, dans l’acception qu’il avait à l’époque, recouvre une série de réformes administratives destinées à renforcer le centralisme par le moyen d’un mouvement de codification plutôt que par une organisation simple et ordinaire du régime politique dans des domaines comme l’éducation, la vie culturelle et l’économie. (…). On peut dire en bref qu’on envisageait le changement des institutions en fondant celles-ci sur le principe du centralisme et que, pour centraliser, il fallait mettre en place des lois pouvant être rendues effectives sur l’ensemble du territoire. Cette idée du centralisme accompagné de la légalité n’impliquait nullement l’idée de la liberté et ce n’était pas par hasard que les réformistes du Tanzimat admiraient Metternich. S’ils optèrent pour le modèle du centralisme français, c’est que la France faisait survivre l’héritage de l’Ancien Régime dans la voie du centralisme. Ce mode de réflexion, qui n’est pas sans rappeler celui d’Alexis de Tocqueville dans l’Ancien Régime et la Révolution, était aussi celui des bureaucrates de la Sublime Porte qui considéraient la Révolution française et l’idéologie républicaine comme les deux choses les plus haïssables ; mais le centralisme était tout autre, faisant partie de la tradition de la monarchie [2] ». Tanzimat n’avait pas un fondement philosophique et intellectuel. Il ne s’inspirait pas d’une vision originale des choses islamiques. Par la voie administrative, il a apporté quelques améliorations à certains secteurs de la vie publique ou a transplanté dans le contexte ottoman certaines procédures juridiques, certaines techniques gouvernementales européennes, où l’influence du modèle français est manifeste. Le premier domaine où les réformes furent appliquées fut le domaine militaire. Tanzimat laissait en tout cas intact l’essentiel de l’Empire. En revanche, le commencement de cette période éveille la vocation de la classe intellectuelle ottomane. Elle commence à apparaître grâce aux formes empruntées à l’Occident. En ce cens, Tanzimat représente une crise de civilisation potentiellement créatrice et bénéfique. La littérature, comme partie intégrante de la littérature européenne, connaît un essor extraordinaire. Roman, nouvelle, théâtre, journalisme, essais : tous les genres littéraires inspirés de l’Occident font leur entrée sur la scène ottomane [3]. A. H. Tanp¦nar, résume le phénomène ainsi : « la littérature de Tanzimat commence avec une crise de civilisation ». Dans les problèmes nouveaux posés par la modernisation imposée, la littérature a une place cruciale. A ce propos, S. Mardin remarque : « Pour analyser la modernisation turque, le roman ottoman est un domaine peu exploré [4] ». Car le roman turc en formation propose une problématique saisissante pour les conflits culturels. En cherchant dans le miroir occidental le reflet de leur propre authenticité, les regards que portent les intellectuels ottomans sur l’Europe ne tarderaient pas à s’accompagner d’interrogation.

De même, dans une tentative de modernisation initiée par les pouvoirs, l’artiste de Tanzimat ressent de plus en plus radicalement l’opposition entre le passé et le présent. De plus, sur le sol ottoman, la dialectique universelle et abstraite de « l’ancien et du nouveau », se double d’un second mouvement dialectique entre « le propre et l’étranger », mettant le sujet, qu’il soit individuel ou collectif, en prise avec « l’autre » et déclenche une quête identitaire.

L’altérité occidentale, en effet, a toujours représenté « le meilleur » dans tous les domaines de la culture et de la société. La modernité ainsi entendue et le progrès viennent de l’étranger.

Le modèle occidental se particularise en appliquant l’opposition universelle entre l’ancien et le moderne, au soi dans son rapport à l’autre. Nous montrerons que la figure concrète que cette double opposition prend à l’époque du Tanzimat, est le face à face entre le fils et le père. J. Parla sera notre guide dans cette enquête ; elle permettra de mieux comprendre l’impasse des penseurs de Tanzimat. Nous nous appuierons pour ce faire sur son ouvrage Les pères et les fils ; les soubassements épistémologiques du roman de Tanzimat.

Selon elle, « les premiers romanciers turcs ont adopté les romans occidentaux sans comprendre suffisamment que derrière ces romans, il y a une épistémologie différente [5] ».

Sans nul doute, ces adoptions hâtives sont motivées par la peur d’être vaincu par la modernité occidentale. Seule une figure de père autoritaire, s’imposant par son évidence, permettrait de consolider la position de ces penseurs. L’auteur constate chez ces romanciers turcs, orphelins « un certain besoin de père » indispensable dans un affrontement à armes inégales contre l’Occident. Qui est ce père ? Il devait avoir une figure à la fois « réelle et symbolique » et il s’est incarné en la personne du « juste souverain (adil hükümdar) [6]».

Protectrice, cette figure était vitale pour eux : « la possibilité tragique d’être vaincu devant la culture occidentale privait les hommes de Tanzimat de la protection du père. Car pour leurs univers imaginaires, la nostalgie d’un Père fort, avait une place irremplaçable. Selon €. Mardin, « nous pouvons trouver cette figure du père protecteur dans les sociétés islamiques qui se sont trouvés dans leurs phases initiales d’occidentalisation, où l’idéal d’un « souverain juste » est une attente idéalement typique [7] ». L’enjeu de cette attente est énorme. Par cette occasion, J. Parla insiste longuement dans son livre sur la tragédie personnelle de B. Fuad. Elle montre son importance pour la génération de cette période. Cette tragédie relève, en effet, de la transgression de la figure du père et constitue une illustration synthétique de l’esprit de cette époque. Elle relève aussi le rapport de cet esprit au nihilisme. L’impasse des penseurs de Tanzimat se trouve à la croisée d’un rapport à la figure du père et d’attitudes nihilistes telles qu’elles sont différemment vécues par Nietzsche et par les auteurs russes.

En fait, en établissant une analogie faible entre les littérateurs russes et ottomans, il est possible de marquer par l’analyse des différences essentielles, les motifs de l’impasse des uns en face des solutions originales apportées par les autres.

L’IMPASSE ET LA SOLUTION DES PENSEURS RUSSES DU XIXe SIÈCLE

Ce qui est original dans la pensée russe, c’est l’obsession d’être condamné à rester dans les marges de l’Histoire, c’est à dire de se sentir privée du sens inéluctable « de la marche de l’Histoire ». Nous pouvons trouver le même souci chez les penseurs de Tanzimat. Par exemple pour N. Kemal et A. Mithad, il fallait adapter la technique de l’Occident à la société ottomane mais jamais sa culture. Face à un Occident puissant, ces intellectuels ont cherché la solution aux dilemmes historiques et culturels qui les déchiraient.

Pour les penseurs russes du début du XIXe siècle, l’idée de la différence de la Russie se précise d’une manière dramatique et désespérée en la personne d’un Pierre le Grand : ce despote éclairé qui a déclenché le processus de la modernisation. Le célèbre Tachaadaev était hanté par les registres de l’histoire universelle. Le penseur russe voulait que son peuple entre dans l’Histoire. Dans ses Lettres philosophiques publiées en 1836, Tachaadaev avançait que l’orthodoxie russe était le principal facteur de stagnation économique, sociale, politique et surtout spirituelle du pays. Il ne voyait qu’un seul remède : se rapprocher du catholicisme, solution qui aurait permis une occidentalisation organique de la Russie. Il ne prônait pas que cette idée. Il a voulu développer une philosophie religieuse authentique. Il fut déclaré fou. Tchaadaev écrit en français, à une époque où les autorités luttent pour la pureté de la langue russe : « nous n’appartenons à aucune des grandes familles du genre humain ; nous ne sommes ni de l’Occident ni de l’Orient, et nous n’avons les traditions ni de l’un ni de l’autre. Placés comme en dehors du temps, l’éducation universelle du genre humain ne nous a pas atteints (...) nous vivons sans présent le plus étroit, sans passé, ni avenir [8]». Son influence sur le débat entre slavophiles et occidentalistes a été décisive, car il se préoccupait profondément de l’avenir de la Russie, qui était sa raison d’être, et sa proposition appartient à la philosophie de l’Histoire [9]. L’une des spécificités socio-historiques de la Russie est d’avoir posé son appartenance à l’Europe comme donnée problématique de son existence en tant qu’unité nationale. A partir du XVIe siècle, la Russie s’est pensée à la fois comme partie intégrante de la civilisation européenne et comme « autre » d’un Occident souvent idéalisé, parfois diabolisé [10]. Pour Alexandre Koyré qui a étudié spécialement ce problème, les grandes préoccupations du conflit entre les slavophiles et occidentalistes comme « Qu’est-ce que la Russie ? Quelle est son essence, sa vocation et sa place au monde ? » représentaient la première apparition de la pensée philosophique nationale en Russie [11].

L’expression d’une identité russe, à partir d’une histoire de la Russie, constituait toujours l’enjeu d’un débat passionnant. Ainsi, les penseurs russes du début XIXe siècle ont commencé par définir l’Autre, « l’Occident », « l’Europe ». Le grand débat d’une querelle d’identité faisait rage chez les penseurs russes. Bien des années plus tard, après Tchaadaev, Dostoïevski, en traitant ce problème sous une autre forme romanesque, a adressé une lettre au sujet de son roman les Démons, pour réclamer la paternité du Tsar sur la question de l’appartenance identitaire de la Russie par rapport à l’Europe : « du moment qu’avec fierté nous nous sommes nommés des Européens, nous avons renoncé par-là même à être russes [12]». Alain Besançon souligne que, dans la culture russe, « la figure du père-tsar, le “petit père des peuples”, s’est incarnée jusqu’à nos jours, d’une manière ininterrompue [13] ». Derrière la sollicitation de l’écrivain ne trouvons-nous pas « la vénération pour le Tsar ? », se demandait Freud, dans sa fameuse Préface aux origines des Frères Karamazov. En association avec l’Oedipe Roi de Sophocle et le Hamlet de Shakespeare, Freud voit dans les Frères Karamazov un des trois chefs d’œuvres de la littérature de tous le temps, qui traitent d’un même thème : le meurtre du père. C’est la raison pour laquelle Freud constate chez l’auteur russe « la haine du père, son souhait de mort envers ce père méchant [14]». En effet, pour Dostoïevski il n’y a pas là un thème tabou. Il fait dire par exemple à l’un de ses personnages qu’il « ne désire pas la mort de son père [15]». Le père est bel et bien tué chez Dostoïevski. Nous savons que, dans la vie tumultueuse de l’écrivain russe, son père est connu comme un homme « odieux » et qu’un jour ce père est castré et assassiné par ses serfs qui ne le supportaient plus. Ce fait biographique dans vie de Dostoïevski est exploité avec succès par Freud dans ses interprétations psychanalytiques.

Il semble que le débat qui passionnait jadis les occidentalistes et les slavophiles n’est pas clos. Ce grand débat permettait à la culture russe, à sa littérature, de connaître son épanouissement dans une confrontation permanent avec l’Occident. Dans ce débat, ce qui nous intéresse, les modernes, c’est de savoir si la « Kultur » appartient à l’Occident ou à l’Orient. Et, comme l’ont si bien vu K. Polyani et M. Weber, une différence culturelle peut adopter tant bien que mal une autre organisation de la société. Dans ce débat, c’est la littérature russe qui a porté tout le poids et elle a tranché symboliquement en quelque sorte, en s’ouvrant vers l’universalité : « jusqu’à la fin du XIXe siècle, la littérature russe demeura ouvert, absorbant volontiers les nouvelles tendances philosophiques et esthétiques. (...) Vers la fin du siècle, la littérature russe commença à exercer une action sensible : c’est à son tour de jouer le rôle d’un modèle étranger pour les autres littératures d’Occident et l’Orient [16]». La réussite de cette littérature ne s’explique pas seulement par l’affirmation de l’identité littéraire russe face à l’Occident. Il y a surtout son indéniable profondeur portée sur la condition humaine; la liberté, le Mal, le Bien, le nihilisme ou encore la critique du progrès sont ses thèmes de prédilection. On ne lit jamais Dostoïevski et Tolstoï comme des idéologues russes, même si vers la fin de leur vie, ils se sont engagés dans les débats idéologiques de leur temps. Dans leur originalité profonde, ils ont été d’abord artistes. L’idée de « l’âme russe » n’était qu’un besoin d’exotisme de l’Europe pour récupérer l’altérité de l’autre. Ces deux éminents littérateurs sont lus par delà les différences culturelles comme de grands classiques, parce qu’ils savaient s’adresser à la condition humaine comme telle. Leur génie créateur consistait à pousser les hommes de toutes les cultures à mettre en cause le sens de leur existence, et à le renouveler. Méditons leurs oeuvres. Ces penseurs russes avaient critiqué la culture occidentale. Mais attention ! Cette culture tant critiquée était aussi la leur. Sans la culture littéraire européenne, il n’y aurait eu ni Dostoïevski, ni Tourgueniev ni Tolstoï [17]. Le roman russe commence avec le roman occidental ; le roman ottoman aussi.
En effet, cette époque était extrêmement tourmentée, aussi bien pour les penseurs européens que pour les penseurs russes. La culture européenne s’était auto-érigée en modèle universel et donnait d’ores et déjà des signes de malaise. Nietzsche lançait le cri d’alarme vers la fin du XIXe siècle : « Ce que je raconte, c’est l’histoire des deux prochains siècles. Je décris ce qui viendra, ce qui ne peut manquer de venir [18]». Il s’agit de l’avènement du nihilisme. Le Malaise dans la civilisation diagnostiqué par le fondateur de la psychanalyse est un autre symptôme de cette vague nihiliste. Sur un autre plan, la crise de la conscience européenne, telle qu’elle est déclarée par Husserl, éclaire avec force le tableau nihiliste qui se dessine. Philosophes du soupçon, Marx, Nietzsche et Freud ont profondément ébranlé la pensée européenne entrée dans cette ère de nihilisme. Celle-ci s’est également incarnée dans l’existentialisme et ses avatars, et à travers les thèmes de l’angoisse, du pessimisme et de la hantise de l’absurde, et l’existentialisme continue encore de déterminer la culture occidentale.

Le goût prononcé de l’intelligentsia européenne de la première moitié du siècle pour le Déclin de l’Occident de Spengler, jusqu’à l’exaltation de la mort par une idéologie de la guerre de Heidegger [19], tout cela témoigne de l’attente pessimiste et illustre le nihilisme prégnant de l’époque.

Chez Dostoïevski et chez Tolstoï, le nihilisme se situe dans une quête religieuse dans laquelle la liberté et la religiosité coexistent. Entre le nihilisme russe et européen on voit toujours cet enchaînement : Tourgueniev, Nietzsche, Dostoïevski, Tolstoï... Camus repère le surgissement du nihilisme dans ce fameux cri métaphysique de Karamazov : « Si Dieu n’existe pas tout est permis ». Pour lui avec ce « tout est permis commence vraiment l’histoire du nihilisme contemporaine [20] ».
Cependant, entre le nihilisme russe et occidental il y a une différence essentielle : pour les Russes la confrontation entre la quête religieuse et le doute tragiquement vécu n’existe pas. Le doute nihiliste existe avec une quête religieuse. Nietzsche, dans ses attaques contre l’idéal chrétien, lie la moralité au besoin religieux et il ne voit aucun avenir pour ce besoin : « de même que nous n’avons plus besoin de la morale, nous n’avons plus besoin de la religion. J’aime Dieu - la seule forme primitive du sentiment religieux – s’est transposé chez moi en amour de mon idéal, elle est devenue créatrice : rien que des hommes-dieux [21] ».

L’approche de Nietzsche est un grand pari.

Ni la logique nihiliste de Nietzsche, ni le rationalisme pessimiste de Freud ne prévoyaient une échappatoire spirituelle à l’existence tragique et misérable de l’humanité occidentale et orientale.
Chez les penseurs russes, l’influence occidentale était une école nécessaire notamment sous la forme de nihilisme. Et comme solution, il fallait passer par une expérience religieuse hétéroclite, à travers laquelle le nihilisme cède sa place à une religiosité acquise dans le doute nihiliste. Chez Dostoïevski et Tolstoï le nihilisme va de paire avec une quête religieuse, où la lutte pour la liberté et une religiosité hétéroclite se mène d’un même front.

L’IMPASSE CHEZ LES LITTÉRATEURS DE TANZIMAT

Pourquoi la confrontation créatrice entre la pensée russe et occidentale que nous avons soulignée n’a-t-elle pas eu lieu chez les penseurs de Tanzimat ? Qu’est-ce qui leur a manqué dans la manière d’appréhender un même problème : celui de se définir par rapport à l’Occident ?

La tragédie personnelle de B. Fuad, exemplaire témoignage de l’esprit de l’époque, pourrait éclaircir ce point. A notre connaissance, seul O. Okay a étudié la pensée de ce premier positiviste et empiriste de l’histoire de la Turquie, en rapport avec le contexte intellectuel dont il était issu. Nous y suivons l’itinéraire de ce publiciste résolument athée, qui se réclamait d’un naturalisme à la Zola et dont les maîtres à penser sont C. Bernard et Büchner. Il a été l’un des premiers à faire connaître au public de son époque les idées venant de l’Europe, les grands courants de la pensée et de la littérature. Il a traduit E.Zola, A.Daudet, C. Dickens, G. Flaubert, A. Compte, L. Büchner, H. Spencer, D’Alembert, De la Mettrie, Diderot, C. Bernard, Ribaut, Gabriel Tard et bien d’autres.

En 1887, encore jeune, il a franchi le Rubicond de son existence en se taillant ses veines. Pendant qu’il se suicide, il a écrit ses impressions : « j’ai fait ma propre opération, je n’ai senti aucune douleur. Le sang qui coule me fait un peu mal [22] ».

Son suicide est aussi son récit confessionnel : « Je me suis trouvé dans la nécessité de quitter la vie pour une raison que je ne me sens pas obligé de vous révéler. Je me suis tué moi-même (...) ma confession prouve que le suicide a eu lieu. Votre devoir consiste à le publier dans un journal [23] ». Pour témoigner et pour défier sa mort qui est imminente, pour qu’elle ne demeure pas indifférente aux autres, B. Fuad donne la preuve écrite d’une écriture confessionnelle au service de sa propre mort et qui constitue un appel aux vivants.

Comment commenter ce suicide qui a pesé lourd sur l’évolution de l’intelligentsia de l’époque ? J. Parla pense que cet événement était un tournant symbolique de cette période cruciale pour la raison suivante : avant le suicide de B. Fuad, les penseurs et romanciers de Tanzimat n’étaient pas dans une crise culturelle. Le défi de la culture occidentale était présente chez eux, mais sa solution leur paraissait possible. La vision du monde de Tanzimat était dominée par l’épistémologie de la culture islamique caractérisée, à la différence de la culture occidentale qui plonge ses racines dans la Renaissance, par l’absence « du doute et du souci ». Avant B. Fuad, les penseurs et romanciers évoluaient dans l’absence totale de questionnement « ontologique ou métaphysique ». Chez eux régnait « le discours pédagogique autoritaire du père, d’un père autoritaire qui consiste à éduquer ». Ces thèmes pédagogiques sont des leitmotivs chez les écrivains célèbres de l’époque comme N. Kemal, qui était un grand initiateur aux genres de la culture occidentale, et son successeur A. Mithat [24]. Surtout chez le dernier, à travers ces romans, le grand désir de réconcilier la modernité européenne avec la tradition se manifeste d’une manière originale. A partir des Travaux de J. Parla, O. Okay, et M. Kaplan, nous pourrons qualifier ces écrivains romanciers de « Aufklärer » (traditionalistes). Leur modèle est le précepteur d’ Emile de J.J. Rousseau, soucieux d’éduquer, de moraliser l’enfant contre les effets supposés néfastes de la culture occidentale.

Cela explique que « l’idée déterminante de la pensée de Tanzimat ne consiste pas à tuer le père mais le ressusciter [25] ». Car « dans la période de Tanzimat, la relation entre le père et le fils n’est pas une relation conflictuelle mais de continuité. Les fils d’une telle relation conservatrice sont les premiers romanciers et ils sont tous à la recherche d’un père perdu. Ce sont des enfants tutélaires et autoritaires comme leurs pères. Ils sont liés à une culture autoritaire islamique et à son épistémologie [26] ».

Dans cet enchaînement de père en fils où la figure autoritaire du père n’est jamais mise en question, la fin tragique de B. Fuad représente une rupture. Son suicide est un grand sacrilège : le refus total du père.

Pour la pensée turque moderne, Z. Gökalp fut un parfait modèle d’un nationalisme missionnaire, en exaltant le devoir absolu du citoyen, soucieux d l’éduquer, de le moraliser contre les effets supposés néfastes de la modernisation autoritaire. Par son influence sur les intellectuels turques et sa contribution à l’idéologie officielle, nous pouvons qualifier sa vocation d’éducateur de la nation « ulus e€itimcisi [27] », qui désigne le devoir et le citoyen idéal. Il n’existe que pour le devoir. Chez lui, la crise est surmontée au prix d’un renouvellement de la profession de foi. Ainsi, la figure du « père autoritaire » est transcendée. Son idéal trouve facilement l’incarnation dans une figure autocrate et paternaliste, comme Atatürk (le père des Turcs).

Chez B. Fuad, si le suicide montre les limites d’une tentative de création tragique, il n’est pas devenu un événement fondateur. Ce qui manquait à B. Fuad, c’était un conflit tragiquement vécu entre la tradition qui commence à s’ébranler et une expérience de la pensée créatrice. Son athéisme nihiliste est positif mais il reste stérile tant qu’il n’est pas suscité une confrontation créatrice au niveau de la pensée. L’adoption de la pensée occidentale ne suffisait pas. Il fallait la confronter parce que la rencontre entre la culture occidentale et non occidentale n’est jamais pacifique. Il est toujours trop difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver une référence à travers l’Histoire, où le différent pourrait être un objet de dialogue libre donnant lieu à une « fête de changement [28] », selon l’expression de l’écrivain iranien D. Shayegan. C’est toujours la réaction du différent qui pourrait proposer une issue, à moins qu’elle ne reste stérile face aux changements imposés. En ce sens, la « schizophrénie culturelle » n’est pas une fatalité. Dans le cas de B. Fuad et de sa génération, la confrontation nécessaire aurait pu apporter une solution libératrice entre la tradition (culture dominante islamique) et l’imaginaire de leur Occident.

La pensée russe est profondément marquée par cette confrontation : elle a réussi à accéder à une identité en mettant en doute à la fois les sources d’inspirations occidentales et le contenu de la tradition. C’est seulement à travers le rejet nihiliste et son impact sur l’identité que les penseurs de Tanzimat auraient pu trouver une issue à l’altérité et à la position stérile à laquelle ils se sont condamnés.

LE DERNIER REGARD SUR L’IMPASSE TRAGIQUE DE BESIR FUÂD

B. Fuad était courageux en opposant l’ancien au nouveau. Mais il était, selon A. H. Tanp¦nar un « mystique scientifique ». Par rapport à son temps, il affichait un individualisme démocratique et sans transcendance, qui existe avec un extrême souci de soi face à lui-même jusqu’au suicide. Face à une culture étrangère, le souci de dénoncer le néant de leur propre culture devant l’Occident réunit B. Fuad et Tchaadaev : tous deux affichaient leur non-attachement à leur culture. Cependant, contrairement à Tchaadaev, B. Fuad ne propose pas de solutions radicales et « audacieuses » pour sortir le pays de l’arriération. Le penseur ottoman était un naturaliste-athée dans un empire en pleine décadence. La Russie du penseur russe non - athée était en grande partie orientale mais trouvait sa source dans l’héritage occidental. A ce sujet, il faut rappeler que, dans l’idée russe, il s’agit d’une position particulière de la Russie par comparaison avec l’évolution occidentale. L’enracinement du messianisme dans la conscience historique russe, perceptible dans la notion de « Moscou Troisième Rome », peut être considéré dans une perspective de substitution à la mission impériale byzantine dépositaire de la souveraineté universelle. Ainsi, Moscou se voyait suppléer Constantinople à la tête du monde orthodoxe, recevant l’héritage de celle qui était à la foi « deuxième Rome » et « deuxième Jérusalem [29] ».

Le suicide était un événement fondateur de la littérature russe, parce qu’il a montré l’inanité de la philosophie nihiliste. Dans les Démons de Dostoïevski, le suicide trouve son modèle le plus transparent : Stavroguine dont la conscience est toujours torturée par son crime qu’il décide de publier. Comparons cependant le suicide de B. Fuad à celui d’un autre personnage de l’univers de Dostoïevski, Krilov. Celui-ci est animé par des convictions nihilistes. Il dialogue avec son interlocuteur (Piotre Séphanovitch dans le roman), avec lui-même et avec Dieu. Ces dialogues polyphoniques et confessionnels montrent une philosophie du suicide qui serait accomplissement absolu de la volonté suicidaire de Krilov : « je dois me brûler la cervelle, parce que la manifestation suprême de ma volonté c’est le suicide (...) jusqu’ ici l’homme n’a fait qu’inventer Dieu pour vivre sans se tuer : voilà toute histoire du monde jusqu’à nos jours ! Moi seul, pour la première fois dans l’histoire du monde, j’ai refusé d’inventer Dieu [30] ». Il réalise plus tard son projet, avec son moyen annoncé. En se tuant, il tue Dieu. Dans l’optique freudienne, ce meurtre représente aussi la mort symbolique du père. Le suicide de Krilov ne débouche pas sur la culpabilisation éternelle freudienne que nous avons vue à travers l’acte parricide du fils, mais à la mort du fils. C’est ainsi que Krilov réalise sa volonté suprême. Mais l’accomplissement de celle-ci est toujours le néant du nihiliste.

Le suicide confessionnel de B. Fuad évoque celui de Krilov, notamment par son exercice confessionnel. L’un, personnage romanesque confesse son suicide à son interlocuteur, l’autre, être de chair et d’esprit, le confesse par l’écrit. Contrairement à Krilov, la confession de B. Fuad, athée et disciple de Zola, est un monologue dont la question métaphysique est évacuée. B. Fuad évoque aussi la mort tragique de Bazarov dans le roman de Tourgueniev. Partisan de l’idéologie nihiliste, adorateur de Büchner, Bazarov symbolise une nouvelle génération, à travers la révolte du fils contre le père. Il meurt à la suite