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Les jeunes originaires de Turquie en France autour de la problématique du mariage

Verda IRTIS-DABBAGH
Sociologue, GRASS/IRESCO

INTRODUCTION

Les transformations que nous observons au sein de la famille occidentale et qui remettent en question la forme classique de la famille composée des parents et de(s) enfant(s), n’ont pas fait perdre à la famille de son importance politique, sociale, psychologique et économique comme groupe noyau de la vie sociale (ou de la société). Le mariage, même s’il n’est plus le moyen exclusif de fonder une famille, constitue néanmoins la forme dominante. Cet acte (de légitimation) organise non seulement les rapports sentimentaux et sexuels, mais donne aussi une série de droits sociaux et met à l’ordre du jour de nouveaux types d’appartenances par le fait qu’il établit des liens entre un individu et la parenté de son conjoint, donc avec un autre groupe.

Nous voulons aborder dans cet article les mariages des jeunes issus de l’immigration de Turquie. Autrement dit, nous nous interrogerons sur la question suivante : comment l’expérience de l’immigration se reflète-t-elle sur les pratiques matrimoniales de ces jeunes ? Une telle question est importante non seulement pour sa réponse en elle-même, mais aussi par le fait qu’elle nous renvoie aux rapports avec le pays d’origine et avec le pays où les jeunes vivent. Lorsqu’on considère les caractéristiques socioculturelles de la population originaire de Turquie, le mariage constitue la forme quasi-exclusive de la vie en couple. Voici une série de questions qui rejoignent notre question initiale : quelles sont les pratiques matrimoniales que nous observons chez les jeunes issus de l’immigration de Turquie vivant en France ? Quel est le rôle des familles dans le processus de décision des jeunes ? Quelles sont les divergences et les convergences de ces pratiques avec celles de la première génération ? Si le mariage contribue à la reproduction sociale, que pouvons-nous dire sur le contenu de ce qui est reproduit ? Nous chercherons les réponses à ces questions explicitement ou implicitement en nous référant aux pratiques des jeunes que nous avons essayé de saisir à travers une enquête menée en Ile-de-France entre octobre 2000 et mars 2001. Nous avons rencontré au total 125 jeunes filles (47 %) et jeunes hommes (53 %) entre 15 et 24 ans. 115 d’entre eux ont répondu à notre questionnaire et nous nous sommes entretenus avec 10 jeunes afin d’approfondir les résultats recueillis par le questionnaire [1]. La pluralité représentée par les migrants originaires de Turquie et qui s’exprime par les différences ethniques, religieuses, linguistiques, idéologiques et géographiques n’a pas été prise en compte comme critère de choix pour la constitution de l’échantillon. Le seul critère respecté était de rencontrer des jeunes qui avaient des « parents migrants » [2].

Caractéristiques générales des première et deuxième générations (brièvement)
Rappelons tout d’abord la répartition des migrants originaires de Turquie au sein des pays de l’Europe :
pays population turque[3]
Allemagne 2 014 000
France 350 000
Pays-Bas 182 000
Autriche 142 971
Belgique 88 300
Suisse 78 600
Danemark 35 700
Royaume-Uni 29 000
Suède 21 995
Italie 3 733
Grèce 3 108
Finlande 1 178
Espagne 315
Portugal 65
Source : Eurostat, sélection statistique de l’Agence Europe, avril, 1998.

Quelques points à souligner au moment du départ vers les pays européens :

• conditions dans le pays d’origine : les causes profondes de l’immigration turque vers l’Europe doivent être recherchées dans la transformation structurelle de la Turquie, d’abord économique. Pays républicain depuis 1923, la Turquie a vu s’accentuer, à la suite des politiques menées à partir des années cinquante, le phénomène d’urbanisation (construction de routes, développement des grandes villes...). La concentration des activités économiques dans les zones urbaines a abouti à une émigration massive des régions les plus pauvres vers les régions les plus riches qui précède souvent l’émigration vers l’Europe, et même vers les pays du Moyen Orient. L’appauvrissement des zones rurales, la croissance rapide de la population, l’insuffisance du pouvoir économique national pour répondre aux demandes d’emploi ont accentué les disparités socio-économiques entre les différentes régions de la Turquie, en créant un potentiel de départ très important. L’immigration vers les pays occidentaux n’était que provisoire pour des migrants qui rêvaient d’une vie meilleure, d’une ascension sociale, non pas dans le pays de destination, mais à leur « retour » en Turquie.
• conditions dans les pays faisant appel à l’immigration : Jusqu’à la crise économique des années soixante-dix, caractérisées par les chocs pétroliers, la main d’œuvre étrangère, relativement bon marché, était indispensable aux pays d'Europe de l'Ouest pour pouvoir assurer leur développement. La volonté de réduire l’immigration à zéro dès 1972 montre bien que ce phénomène a été perçu comme une solution temporaire. Ces travailleurs ont été par exemple considérés par le gouvernement allemand comme des « amortisseurs conjoncturels » censés regagner leur pays d’origine une fois la croissance économique stabilisée.
• critères de sélection : les habitants des régions soumises aux catastrophes naturelles, les originaires des zones économiquement plus faibles et les membres des coopératives villageoises constituaient les catégories de candidatures prioritaires définies par l’Office national de l’emploi en Turquie. L’organisme responsable de chaque pays étudiait ensuite avec cet organisme turc les demandes, non seulement en fonction des compétences professionnelles, mais aussi en fonction des résultats des tests psychotechniques destinés à en éliminer une partie, et d’une visite médicale qui sélectionnait à nouveau parmi ceux qui avaient passé les premiers tests. Lors de ces épreuves de sélection, chaque mission étrangère appliquait ses propres méthodes, de sorte qu’un candidat refusé par l’ONI en France pouvait être admis par l’Allemagne ou vice et versa.

Les traits communs généraux de ce courant migratoire dans les pays majeurs sont les suivants :

• une immigration majoritairement masculine au départ,
• marquée ensuite au cours de la première moitié des années soixante-dix par une série de mesures destinées à arrêter l’immigration, accompagnées de mesures pour le regroupement familial qui avaient pour but de stabiliser la vie de ceux qui restaient. Cela a changé la nature de cette population comme celle des autres,
• du coup, un équilibrage en terme de sexe et d’âge,
• cette « installation » des familles a créé la nécessité de réfléchir à des politiques plus ciblées pour assurer l’intégration des migrants.
• les secteurs d’activité dominant de la première génération étaient au départ l’industrie automobile, la sidérurgie, la construction, et le textile,
• la grande majorité des immigrés ont été marqués par une très faible maîtrise de la langue du pays d’arrivée,
• à l’exception des tout premiers arrivants ainsi que d’une partie des réfugiés et des demandeurs d’asile, le niveau de scolarité dans le pays d’origine était très bas. Les réponses des jeunes participant à notre enquête à propos des derniers diplômes obtenus par leurs parents montrent que 51 % des hommes et 52 % des femmes possèdent un diplôme d’école élémentaire et 17,5 % des hommes et 13 % des femmes un diplôme de collège. Ceux qui possèdent un diplôme du lycée représentent 7% pour les deux sexes. Par ailleurs, 16,5 % des hommes et 21 % des femmes ont soit quitté le système scolaire au cours de leurs études primaires, soit n’ont jamais été scolarisés.

La France : elle constitue la deuxième destination majeure pour les migrants originaires de Turquie. Les premiers migrants sont venus à la suite de la signature d’un accord entre les deux pays en 1965, révisé en 1969. Contrairement à l’Allemagne, la France est plutôt marquée par une immigration d’origine rurale et peu ou non qualifiée. C’est le Centre Anatolie, région où il y a une forte activité agricole, qui constitue le premier lieu de départ pour les migrants, suivi par les régions de l’est et du sud-est du plateau anatolien, et par la région de la mer Noire. Les régions occidentales de la mer Egée et de la mer de Marmara sont peu représentées. Au niveau de la répartition selon l’âge, les personnes de moins de 25 ans représentent un peu plus de la moitié de la population actuelle [4]. Il s’agit donc principalement d’une population jeune. Nous pouvons d’ailleurs faire le même constat pour les autres pays concernés par ce courant. Les régions d’implantation les plus importantes sont l’Île-de-France, Rhône-Alpes, l’Alsace, la Lorraine et le Centre. Sur l’ensemble du sol français, les migrants originaires de Turquie se positionnent au septième rang juste après les ressortissants de Tunisie.
Quelques caractéristiques des jeunes originaires de Turquie en France [5]

• Selon les statistiques obtenues au Consulat de Turquie à Paris, on comptait en 1996, 58198 jeunes entre 15 et 24 ans en France : 31078 hommes et 27120 femmes, donc une répartition plus ou moins équilibrée en terme de sexe. Les 58198 jeunes se rapportaient à une population totale de 260982 (chiffre officiel) en 1997, alors que cette population est plus nombreuse aujourd’hui.
• Un peu plus de la moitié de ces jeunes sont nés en France.
• La majorité des jeunes s’adressent en turc à leurs parents, ce qui est d’abord la conséquence d’une faible maîtrise du français des parents. Entre les frères et/ou sœurs, c’est la pratique de la langue française qui domine.
• La religion, qui occupe une place modérée dans l’univers des jeunes, fonctionne comme un héritage culturel sans être la composante principale de l’identité.
• Comparées à leurs mères, les jeunes femmes sont aujourd’hui plus présentes dans la vie professionnelle. Nous constatons également une évolution dans les métiers pratiqués par les jeunes (on trouve aujourd’hui des professions comme la compatibilité, le secrétariat ainsi que l’informatique) par rapport à leurs parents.
• Un peu plus de la majorité des jeunes ont la nationalité française.
• En ce qui concerne l’éducation, la tendance est de poursuivre des études dans des filières de courte durée. Les études de niveau universitaire sont très peu suivies, en revanche, quitter l’école précocement est très répandu.
Pratiques matrimoniales des jeunes
Les données recueillies nous permettent de regrouper ces pratiques selon deux groupes :

I. Les mariages à l’extérieur du groupe

Les mariages en dehors du groupe d’origine sont aujourd’hui très peu répandus [6] chez les jeunes issus de l’immigration de Turquie. La proportion des jeunes qui ont déclaré avoir un(e) petit(e) ami(e) d’une autre origine et qui est relativement plus élevée chez les jeunes hommes [7] recule nettement dès qu’il s’agit du mariage, avec toutefois le même l’écart entre les deux sexes [8]. Nous observons la même tendance parmi les jeunes issus de l’immigration de Turquie en Allemagne. Dans ce pays, qui constitue pour les migrants originaires de Turquie la destination majeure et la plus ancienne en Europe, le taux de mariage mixte est estimé à 10 %. Autrement dit, 90 % des jeunes préfèrent se réunir avec un(e) jeune du pays d’origine. La situation semble présenter des traits similaires dans d’autres pays d’« accueil ». A cet égard, le refus des mariages en dehors du groupe d’origine constitue à l’heure actuelle une caractéristique transnationale des migrants originaires de Turquie.

Nous avons observé qu’une partie des jeunes trouvent le mariage mixte plus « enrichissant ». Néanmoins, il est difficile de prévoir la transformation en pratique au moment où ces jeunes feront leur choix. Les préférences des jeunes hommes, y compris ceux qui ont à travers leur scolarisation ou à travers leur travail des contacts soutenus avec la société générale, sont plus nettes pour une conjointe originaire du pays d’origine comparées à celles des jeunes filles : « Je suis sorti avec des filles de différentes origines : portugaise, russe, etc. Je pense qu’une Turque c’est mieux pour me marier » (masculin, dix-huit ans, célibataire, entretien V). Cela était également le cas d’un autre jeune qui avait déclaré avoir pendant une période une « phobie » pour les filles de son origine et s’être « rendu compte » en partant de ses propres expériences qu’une union avec une « Française » serait difficile même s’il se sentait complètement ouvert à un mariage mixte. Nous avons souvent entendu de la part des jeunes hommes des qualifications comme « solides », « honnêtes » ou « réservées » pour décrire les jeunes filles originaires de Turquie, alors que les adjectifs attribués aux jeunes « Françaises » qui reviennent souvent sont « très faciles », « très libres » ou « dépourvues de dignité ». En outre, il faut noter que la réunion avec une personne de même origine facilite pour certains des jeunes hommes une vie plus « libre » en dehors du foyer.
Par ailleurs, une minorité de jeunes (les deux sexes confondus) ont exprimé que si jamais ils devaient présenter un « étranger » à leurs parents en vue de se marier, après une première réaction de refus, auraient fini par l’accepter. Lorsque nous analysons les discours de ces jeunes, nous distinguons deux cas de figure : premièrement, l’acceptation du conjoint comme bru ou gendre à condition qu’il s’agisse d’un(e) « Français(e) » et, deuxièmement (encore moins répandue), l’acceptation du conjoint étranger indépendamment de ses origines : « Si on les force, ils accepteront les Français [Français “de souche”] » (féminin, vingt-trois ans, fiancée, entretien III). « En tout cas, puisque les parents veulent notre bonheur, je pense pas qu’il puisse y avoir un problème. Avec mes parents, je sais que nous nous accorderons. Mais, comme je le disais, au départ il y aura une réaction » (féminin, vingt-trois ans, fiancée, entretien III).

II. Les pratiques les plus répandues : les mariages à l’intérieur du groupe

Une importante partie de ces unions se font à l’issue de mariages arrangés ou de rencontres préméditées. Les cas les plus répandus sont les suivants :
- avec un(e) jeune vivant en Turquie
- avec un(e) cousin(e) matrilinéaire ou patrilinéaire (vivant en Turquie ou en France)
- avec un(e) membre de la famille lointaine
- avec un(e) jeune originaire de Turquie résidant dans un autre pays en Europe (il/elle peut être membre de la famille proche ou lointaine)

En France, selon une estimation [9], les mariages de 98 % des jeunes filles et 92 % des jeunes hommes correspondent aux modalités ci-dessus. Notre enquête nous présente des pourcentages un peu moins élevés que ceux-ci. Nous l’expliquerons essentiellement par les caractéristiques de la région (la plus urbanisée, économiquement la plus importante et la plus cosmopolite du pays) dans laquelle nous avons travaillé. Au sein même de notre échantillon, nous avons observé – sans vouloir généraliser - que lorsqu’on s’éloigne du centre vers la périphérie, à la frontière du Val d’Oise (Creil), les jeunes s’approprient des modèles plus traditionnels. Une recherche menée au début des années 90 sur les mariages des jeunes originaires de Turquie dans une petite ville de la Loire nous montre que « ces mariages présentent une grande conformité aux modèles traditionnels : mariages avec la cousine croisée matrilatérale, mariage dans la parenté, mariages avec des personnes vivant en Turquie » [10]. Il est ainsi important de vérifier les différences que nous pouvons constater entre les jeunes issus de l’immigration habitant dans une grande ville ou dans son agglomération et ceux qui vivent dans des zones moins accessibles, non seulement en ce qui concerne les attitudes à propos du mariage, mais aussi sur d’autres aspects de la vie sociale et culturelle.

Nous observons, du côté des parents, qu’il existe une forte préférence pour que la bru et le gendre soient des jeunes de Turquie. Selon leur conception, « un jeune qui est né et a grandi ici ne peut transmettre qu’une partie des traits liés à la culture d’origine. Lorsqu’il/elle se marie avec un(e) jeune qui est également né(e) et a grandi ici, la génération suivante sera plus française que turque. Au fil du temps de moins en moins d’individus seront porteurs des caractéristiques culturelles d’origine, et les Turcs seront complètement assimilés… Tandis que quelqu’un qui vient de Turquie est une personne qui n’est pas « dégénérée », une personne avec qui il est idéal de construire une famille. Les vacances d’été constituent l’occasion principale pour arranger les mariages des jeunes. Même s’il y a des jeunes qui critiquent de façon négative ou encore qui ne comprennent pas la raison de se réunir avec quelqu’un qui reste étranger, une partie d’entre eux trouvent un côté attirant à cela. Car pour ceux qui ne veulent pas rester dans le pays d’immigration, cette situation constitue une opportunité de faire sa vie dans le pays mythique qu’ils ne connaissent pas ou connaissent souvent insuffisamment, mais dont ils ont entendu de leurs parents tans de bons souvenirs » [11].

Les familles issues de la Turquie plus « occidentalisée » constituent pour certaines jeunes filles (en particulier celles qui ont effectué ou sont en train d’effectuer des études longues et dont les parents sont originaires de la région Egée) un groupe de référence. Appartenir via le mariage à ces familles « contemporaines » qui vivent dans les villes les plus grandes de la Turquie représente d’une certaine manière pour ces jeunes le moyen de rester fidèle à ses origines tout en se donnant l’opportunité de maintenir leurs relations avec le monde « moderne ». Nous constatons qu’un tel mariage est perçu par les jeunes comme une ascension sociale. Même si à l’heure actuelle, le nombre de jeunes qui souhaitent rentrer définitivement en Turquie est très faible, ce type de mariage signifie, pour ceux qui voient leur avenir dans le pays d’origine, une possibilité de retour, non pour faire partie de la Turquie laissée par leurs parents, mais plutôt pour vivre dans une Turquie plus « développée » et plus « permissive ». Cela doit être interprété non comme un rejet de leur l’histoire familiale, mais plutôt comme réalisation du projet initial de leurs parents. Même si cela est indirectement lié au sujet traité ici, nous voulons préciser que les jeunes ont une sensibilité significative vis à vis de l’expérience migratoire de leurs parents comme nous avons pu le saisir plusieurs fois durant les différentes étapes de notre enquête. En d’autres termes, nous avons constaté qu’ils changeaient de ton lorsqu’ils parlaient des efforts de leur mère qui « se bat à l’intérieur de la maison » et de leur père « qui mène son combat à l’extérieur de la maison », ainsi que des difficultés qu’ils rencontrent dans la sphère publique et de la discrimination sociale qu’ils connaissent parfois.

« Je n’ai pas trop pensé à me marier avec un étranger » (féminin, vingt-quatre ans, fiancée, entretien I). Ce témoignage et d’autres similaires à celui-ci montrent que le choix des jeunes se limite dès le début aux jeunes originaires de Turquie. Ce critère de choix, qui reflète à un certain degré l’avis personnel des jeunes, est essentiellement lié aux vœux des parents qui se transforment souvent en pression.

Un point sur lequel les jeunes sont plus ou moins en consensus avec leurs parents est la « peur » d’un mariage éventuel avec des personnes originaires des pays du Maghreb et d’Afrique Noire. Lorsqu’il s’agit de simples amitiés, la question ne se pose pratiquement pas. En revanche le mariage avec quelqu’un de culture arabe reste un tabou. Le « manque de valeurs familiales » attribué à ces populations constitue un des principaux facteurs de cette réaction au sein de familles qui sont fières de leurs propres valeurs fondatrices. Ce genre de préjugés, qui semblent s’être bien transmis à la deuxième génération, montre que les migrants originaires de Turquie, malgré le fait qu’ils ont à souffrir eux-mêmes de stigmatisations au sein des différents pays européens, développent les leurs.

Les pratiques des jeunes nous confirment d’une certaine manière deux caractéristiques relatives à la culture du pays d’origine : le respect aux aînés et l’obéissance. Ces deux traits sont davantage visibles dans le discours des jeunes filles que dans celui des jeunes hommes dont le propos reste plus implicite : « Je souhaiterai que mon mari puisse communiquer en turc avec mes parents. Nous faisons tout pour nos familles, n’est-ce pas ? Pourquoi nous nous marions à ton avis ? Pour qu’il semble propre et beau à la famille » (féminin, vingt-quatre ans, fiancée, entretien I). « Ils [les parents] me disent qu’il est déjà difficile de se comprendre même si nous parlons la même langue et qu’on vient de la même culture, ça sera encore plus difficile d’avoir une vie saine avec quelqu’un qui vient d’une culture différente. Je pense qu’il y aura des problèmes avec cette personne, comme il y a des difficultés ou des malentendus avec les étrangers… Il faut qu’il soit très tolérant. C’est pour mieux se comprendre et trouver plus de choses en commun que je pense que ça sera bien avec un Turc » (féminin, quinze ans, célibataire, entretien X).

Pour les parents, le mariage de leurs enfants avec une personne de même origine constitue non seulement la garantie de la transmission de l’héritage culturel, mais aussi le moyen de faire sentir leur poids dans cette nouvelle relation. Car il y a sans doute une différence pour les parents au niveau de leurs rapports avec une personne dont la langue et le style de vie leur sont moins familiers comparés à ceux qui peuvent être noués avec quelqu’un de même origine. Dans le deuxième cas, le mariage des enfants n’est pas perçu comme une séparation complète. Les parents garantissent ainsi d’une certaine manière le soutien (émotif et parfois économique) de leurs enfants. Autrement dit, les relations de dépendances et d’interdépendances, une des caractéristiques majeures de la population étudiée, sont ainsi maintenues.

Le mariage à l’intérieur du groupe permet aussi aux parents de garder le projet de retour, même si la majorité d’entre eux savent aujourd’hui qu’un retour qui concernerait toute la famille est très peu probable. Ils pensent ainsi qu’une « culture préservée, intacte » facilitera la réintégration dans le pays d’origine, même s’ils savent que la Turquie n’est plus tout à fait le pays qu’ils ont laissé et (comme nous l’avons déjà mentionné) que la majorité des enfants voient leur avenir en France.
Si on considère les jeunes qui arrivent de Turquie en France par la voie du mariage, nous ne pouvons pas nier pour la majorité d’entre eux leur attirance pour la France (ou l’Allemagne, etc.) qui garde une image économiquement et socialement positive dans leur imagination. Face aux politiques nationales qui visent essentiellement depuis la seconde moitié des années soixante-dix à « arrêter l’immigration » et aux mesures au niveau européen qui ont pour objectif de gérer les flux migratoires en rendant les frontières infranchissables, ces mariages constituent aussi une forme de stratégie pour contourner les politiques actuelles.

Ces mariages peuvent également avoir des conséquences sur les rapports entre les deux sexes : un jeune homme qui ne parle pas la langue du pays d’arrivée, étranger au système politique, juridique, économique ainsi qu’à ses codes socioculturels, sera au moins pendant un certain temps dépendant de son épouse. Une telle dépendance dans la sphère publique peut aboutir au renversement des rôles, donc à modifier les statuts respectifs. Quant aux jeunes filles qui se trouvent dans la même situation, nous avons observé que celles-ci se ferment davantage à l’intérieur du foyer.
Si nous voulons résumer, choisir (ou l’obligation de choisir) son époux à l’intérieur de son groupe a les implications suivantes (parmi d’autres possibles) :
- préserver l’identité culturelle
- rester fidèle aux parents, à la famille et à la communauté
- affirmer la reconnaissance envers les parents. Une des jeunes qui avait une relation longue avec un jeune extérieur à son groupe nous avait justifié sa décision de se marier avec un Turc d’Allemagne par le fait qu’elle se sentent « endettée » vis à vis de ses parents qui lui ont donné la chance d’effectuer des études supérieures : « Je me sens très responsable envers mes parents. Si jamais notre relation ne marche pas, j’ai peur de les décevoir » (féminin, vingt-trois ans, fiancée, entretien II).
- assurer la transmission de la culture d’origine et donner une continuité au projet des parents
- se positionner dans (ou face à) la société de résidence
- les mariages à l’intérieur du groupe renforcent par ailleurs l’image repliée de cette population sur elle-même au sein de la société générale
- ils permettent aux migrants de minimiser les dégâts de leur processus d’intégration en continuant à maintenir les réseaux et les clivages qui existent au sein de leur communauté
- un retour symbolique ou réel au pays d’origine