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INTRODUCTION
Les
transformations que nous
observons au sein de la
famille occidentale et
qui remettent en question
la forme classique de
la famille composée
des parents et de(s) enfant(s),
nont pas fait perdre
à la famille de
son importance politique,
sociale, psychologique
et économique comme
groupe noyau de la vie
sociale (ou de la société).
Le mariage, même
sil nest plus
le moyen exclusif de fonder
une famille, constitue
néanmoins la forme
dominante. Cet acte (de
légitimation) organise
non seulement les rapports
sentimentaux et sexuels,
mais donne aussi une série
de droits sociaux et met
à lordre
du jour de nouveaux types
dappartenances par
le fait quil établit
des liens entre un individu
et la parenté de
son conjoint, donc avec
un autre groupe.
Nous voulons aborder dans
cet article les mariages
des jeunes issus de limmigration
de Turquie. Autrement
dit, nous nous interrogerons
sur la question suivante
: comment lexpérience
de limmigration
se reflète-t-elle
sur les pratiques matrimoniales
de ces jeunes ? Une telle
question est importante
non seulement pour sa
réponse en elle-même,
mais aussi par le fait
quelle nous renvoie
aux rapports avec le pays
dorigine et avec
le pays où les
jeunes vivent. Lorsquon
considère les caractéristiques
socioculturelles de la
population originaire
de Turquie, le mariage
constitue la forme quasi-exclusive
de la vie en couple. Voici
une série de questions
qui rejoignent notre question
initiale : quelles sont
les pratiques matrimoniales
que nous observons chez
les jeunes issus de limmigration
de Turquie vivant en France
? Quel est le rôle
des familles dans le processus
de décision des
jeunes ? Quelles sont
les divergences et les
convergences de ces pratiques
avec celles de la première
génération
? Si le mariage contribue
à la reproduction
sociale, que pouvons-nous
dire sur le contenu de
ce qui est reproduit ?
Nous chercherons les réponses
à ces questions
explicitement ou implicitement
en nous référant
aux pratiques des jeunes
que nous avons essayé
de saisir à travers
une enquête menée
en Ile-de-France entre
octobre 2000 et mars 2001.
Nous avons rencontré
au total 125 jeunes filles
(47 %) et jeunes hommes
(53 %) entre 15 et 24
ans. 115 dentre
eux ont répondu
à notre questionnaire
et nous nous sommes entretenus
avec 10 jeunes afin dapprofondir
les résultats recueillis
par le questionnaire [1].
La pluralité représentée
par les migrants originaires
de Turquie et qui sexprime
par les différences
ethniques, religieuses,
linguistiques, idéologiques
et géographiques
na pas été
prise en compte comme
critère de choix
pour la constitution de
léchantillon.
Le seul critère
respecté était
de rencontrer des jeunes
qui avaient des «
parents migrants »
[2].
| Caractéristiques
générales
des première
et deuxième
générations
(brièvement) |
| Rappelons
tout dabord
la répartition
des migrants originaires
de Turquie au sein
des pays de lEurope
: |
| pays |
population
turque[3] |
| Allemagne |
2
014 000 |
| France |
350
000 |
| Pays-Bas |
182
000 |
| Autriche |
142
971 |
| Belgique |
88
300 |
| Suisse |
78
600 |
| Danemark |
35
700 |
| Royaume-Uni |
29
000 |
| Suède |
21
995 |
| Italie |
3
733 |
| Grèce |
3
108 |
| Finlande |
1
178 |
| Espagne |
315 |
| Portugal |
65 |
|
| Source
: Eurostat, sélection
statistique de lAgence
Europe, avril, 1998. |
Quelques
points à souligner
au moment du départ
vers les pays européens
:
conditions dans le pays
dorigine : les
causes profondes de
limmigration turque
vers lEurope doivent
être recherchées
dans la transformation
structurelle de la Turquie,
dabord économique.
Pays républicain
depuis 1923, la Turquie
a vu saccentuer,
à la suite des
politiques menées
à partir des
années cinquante,
le phénomène
durbanisation
(construction de routes,
développement
des grandes villes...).
La concentration des
activités économiques
dans les zones urbaines
a abouti à une
émigration massive
des régions les
plus pauvres vers les
régions les plus
riches qui précède
souvent lémigration
vers lEurope,
et même vers les
pays du Moyen Orient.
Lappauvrissement
des zones rurales, la
croissance rapide de
la population, linsuffisance
du pouvoir économique
national pour répondre
aux demandes demploi
ont accentué
les disparités
socio-économiques
entre les différentes
régions de la
Turquie, en créant
un potentiel de départ
très important.
Limmigration vers
les pays occidentaux
nétait
que provisoire pour
des migrants qui rêvaient
dune vie meilleure,
dune ascension
sociale, non pas dans
le pays de destination,
mais à leur «
retour » en Turquie.
conditions dans
les pays faisant appel
à limmigration
: Jusquà
la crise économique
des années soixante-dix,
caractérisées
par les chocs pétroliers,
la main duvre
étrangère,
relativement bon marché,
était indispensable
aux pays d'Europe de
l'Ouest pour pouvoir
assurer leur développement.
La volonté de
réduire limmigration
à zéro
dès 1972 montre
bien que ce phénomène
a été
perçu comme une
solution temporaire.
Ces travailleurs ont
été par
exemple considérés
par le gouvernement
allemand comme des «
amortisseurs conjoncturels
» censés
regagner leur pays dorigine
une fois la croissance
économique stabilisée.
critères
de sélection
: les habitants des
régions soumises
aux catastrophes naturelles,
les originaires des
zones économiquement
plus faibles et les
membres des coopératives
villageoises constituaient
les catégories
de candidatures prioritaires
définies par
lOffice national de lemploi en Turquie.
Lorganisme responsable
de chaque pays étudiait
ensuite avec cet organisme
turc les demandes, non
seulement en fonction
des compétences
professionnelles, mais
aussi en fonction des
résultats des
tests psychotechniques
destinés à
en éliminer une
partie, et dune
visite médicale
qui sélectionnait
à nouveau parmi
ceux qui avaient passé
les premiers tests.
Lors de ces épreuves
de sélection,
chaque mission étrangère
appliquait ses propres
méthodes, de
sorte quun candidat
refusé par lONI
en France pouvait être
admis par lAllemagne
ou vice et versa.

Les
traits communs généraux
de ce courant migratoire
dans les pays majeurs
sont les suivants :
une immigration majoritairement
masculine au départ,
marquée
ensuite au cours de
la première moitié
des années soixante-dix
par une série
de mesures destinées
à arrêter
limmigration,
accompagnées
de mesures pour le regroupement
familial qui avaient
pour but de stabiliser
la vie de ceux qui restaient.
Cela a changé
la nature de cette population
comme celle des autres,
du coup, un équilibrage
en terme de sexe et
dâge,
cette «
installation »
des familles a créé
la nécessité
de réfléchir
à des politiques
plus ciblées
pour assurer lintégration
des migrants.
les secteurs
dactivité
dominant de la première
génération
étaient au départ
lindustrie automobile,
la sidérurgie,
la construction, et
le textile,
la grande majorité
des immigrés
ont été
marqués par une
très faible maîtrise
de la langue du pays
darrivée,
à lexception
des tout premiers arrivants
ainsi que dune
partie des réfugiés
et des demandeurs dasile,
le niveau de scolarité
dans le pays dorigine
était très
bas. Les réponses
des jeunes participant
à notre enquête
à propos des
derniers diplômes
obtenus par leurs parents
montrent que 51 % des
hommes et 52 % des femmes
possèdent un
diplôme décole
élémentaire
et 17,5 % des hommes
et 13 % des femmes un
diplôme de collège.
Ceux qui possèdent
un diplôme du
lycée représentent
7% pour les deux sexes.
Par ailleurs, 16,5 %
des hommes et 21 % des
femmes ont soit quitté
le système scolaire
au cours de leurs études
primaires, soit nont
jamais été
scolarisés.
La
France : elle constitue
la deuxième destination
majeure pour les migrants
originaires de Turquie.
Les premiers migrants
sont venus à la
suite de la signature
dun accord entre
les deux pays en 1965,
révisé en
1969. Contrairement à
lAllemagne, la France
est plutôt marquée
par une immigration dorigine
rurale et peu ou non qualifiée.
Cest le Centre Anatolie,
région où
il y a une forte activité
agricole, qui constitue
le premier lieu de départ
pour les migrants, suivi
par les régions
de lest et du sud-est
du plateau anatolien,
et par la région
de la mer Noire. Les régions
occidentales de la mer
Egée et de la mer
de Marmara sont peu représentées.
Au niveau de la répartition
selon lâge,
les personnes de moins
de 25 ans représentent
un peu plus de la moitié
de la population actuelle
[4]. Il sagit donc
principalement dune
population jeune. Nous
pouvons dailleurs
faire le même constat
pour les autres pays concernés
par ce courant. Les régions
dimplantation les
plus importantes sont lÎle-de-France, Rhône-Alpes,
lAlsace, la Lorraine
et le Centre. Sur lensemble
du sol français,
les migrants originaires
de Turquie se positionnent
au septième rang
juste après les
ressortissants de Tunisie.
Quelques caractéristiques
des jeunes originaires
de Turquie en France [5]
Selon les statistiques
obtenues au Consulat
de Turquie à
Paris, on comptait en
1996, 58198 jeunes entre
15 et 24 ans en France
: 31078 hommes et 27120
femmes, donc une répartition
plus ou moins équilibrée
en terme de sexe. Les
58198 jeunes se rapportaient
à une population
totale de 260982 (chiffre
officiel) en 1997, alors
que cette population
est plus nombreuse aujourdhui.
Un peu plus de
la moitié de
ces jeunes sont nés
en France.
La majorité
des jeunes sadressent
en turc à leurs
parents, ce qui est
dabord la conséquence
dune faible maîtrise
du français des
parents. Entre les frères
et/ou surs, cest
la pratique de la langue
française qui
domine.
La religion,
qui occupe une place
modérée
dans lunivers
des jeunes, fonctionne
comme un héritage
culturel sans être
la composante principale
de lidentité.
Comparées
à leurs mères,
les jeunes femmes sont
aujourdhui plus
présentes dans
la vie professionnelle.
Nous constatons également
une évolution
dans les métiers
pratiqués par
les jeunes (on trouve
aujourdhui des
professions comme la
compatibilité,
le secrétariat
ainsi que linformatique)
par rapport à
leurs parents.
Un peu plus de
la majorité des
jeunes ont la nationalité
française.
En ce qui concerne
léducation,
la tendance est de poursuivre
des études dans
des filières
de courte durée.
Les études de
niveau universitaire
sont très peu
suivies, en revanche,
quitter lécole
précocement est
très répandu.
Pratiques matrimoniales
des jeunes
Les données recueillies
nous permettent de regrouper
ces pratiques selon
deux groupes :
I.
Les mariages à
lextérieur
du groupe
Les
mariages en dehors du
groupe dorigine
sont aujourdhui
très peu répandus
[6] chez les jeunes issus
de limmigration
de Turquie. La proportion
des jeunes qui ont déclaré
avoir un(e) petit(e) ami(e)
dune autre origine
et qui est relativement
plus élevée
chez les jeunes hommes
[7] recule nettement dès
quil sagit
du mariage, avec toutefois
le même lécart
entre les deux sexes [8].
Nous observons la même
tendance parmi les jeunes
issus de limmigration
de Turquie en Allemagne.
Dans ce pays, qui constitue
pour les migrants originaires
de Turquie la destination
majeure et la plus ancienne
en Europe, le taux de
mariage mixte est estimé
à 10 %. Autrement
dit, 90 % des jeunes préfèrent
se réunir avec
un(e) jeune du pays dorigine.
La situation semble présenter
des traits similaires
dans dautres pays
d« accueil
». A cet égard,
le refus des mariages
en dehors du groupe dorigine
constitue à lheure
actuelle une caractéristique
transnationale des migrants
originaires de Turquie.
Nous avons observé
quune partie des
jeunes trouvent le mariage
mixte plus « enrichissant
». Néanmoins,
il est difficile de prévoir
la transformation en pratique
au moment où ces
jeunes feront leur choix.
Les préférences
des jeunes hommes, y compris
ceux qui ont à
travers leur scolarisation
ou à travers leur
travail des contacts soutenus
avec la société
générale,
sont plus nettes pour
une conjointe originaire
du pays dorigine
comparées à
celles des jeunes filles
: « Je suis sorti
avec des filles de différentes
origines : portugaise,
russe, etc. Je pense quune
Turque cest mieux
pour me marier »
(masculin, dix-huit ans,
célibataire, entretien
V). Cela était
également le cas
dun autre jeune
qui avait déclaré
avoir pendant une période
une « phobie »
pour les filles de son
origine et sêtre
« rendu compte »
en partant de ses propres
expériences quune
union avec une «
Française »
serait difficile même
sil se sentait complètement
ouvert à un mariage
mixte. Nous avons souvent
entendu de la part des
jeunes hommes des qualifications
comme « solides
», « honnêtes
» ou « réservées
» pour décrire
les jeunes filles originaires
de Turquie, alors que
les adjectifs attribués
aux jeunes « Françaises
» qui reviennent
souvent sont « très
faciles », «
très libres »
ou « dépourvues
de dignité ».
En outre, il faut noter
que la réunion
avec une personne de même
origine facilite pour
certains des jeunes hommes
une vie plus « libre
» en dehors du foyer.
Par ailleurs, une minorité
de jeunes (les deux sexes
confondus) ont exprimé
que si jamais ils devaient
présenter un «
étranger »
à leurs parents
en vue de se marier, après
une première réaction
de refus, auraient fini
par laccepter. Lorsque
nous analysons les discours
de ces jeunes, nous distinguons
deux cas de figure : premièrement, lacceptation du conjoint
comme bru ou gendre à condition quil sagisse
dun(e) « Français(e)
» et, deuxièmement
(encore moins répandue),
lacceptation du
conjoint étranger
indépendamment
de ses origines : «
Si on les force, ils accepteront
les Français [Français
de souche]
» (féminin,
vingt-trois ans, fiancée,
entretien III). «
En tout cas, puisque les
parents veulent notre
bonheur, je pense pas
quil puisse y avoir
un problème. Avec
mes parents, je sais que
nous nous accorderons.
Mais, comme je le disais,
au départ il y
aura une réaction
» (féminin,
vingt-trois ans, fiancée,
entretien III).
II.
Les pratiques les plus
répandues : les
mariages à lintérieur
du groupe
Une
importante partie de ces
unions se font à
lissue de mariages
arrangés ou de
rencontres préméditées.
Les cas les plus répandus
sont les suivants :
- avec un(e) jeune vivant
en Turquie
- avec un(e) cousin(e)
matrilinéaire ou
patrilinéaire (vivant
en Turquie ou en France)
- avec un(e) membre de
la famille lointaine
- avec un(e) jeune originaire
de Turquie résidant
dans un autre pays en
Europe (il/elle peut être
membre de la famille proche
ou lointaine)
En France, selon une estimation
[9], les mariages de 98
% des jeunes filles et
92 % des jeunes hommes
correspondent aux modalités
ci-dessus. Notre enquête
nous présente des
pourcentages un peu moins
élevés que
ceux-ci. Nous lexpliquerons
essentiellement par les
caractéristiques
de la région (la
plus urbanisée,
économiquement
la plus importante et
la plus cosmopolite du
pays) dans laquelle nous
avons travaillé.
Au sein même de
notre échantillon,
nous avons observé
sans vouloir généraliser
- que lorsquon séloigne
du centre vers la périphérie,
à la frontière
du Val dOise (Creil),
les jeunes sapproprient
des modèles plus
traditionnels. Une recherche
menée au début
des années 90 sur
les mariages des jeunes
originaires de Turquie
dans une petite ville
de la Loire nous montre
que « ces mariages
présentent une
grande conformité
aux modèles traditionnels
: mariages avec la cousine
croisée matrilatérale,
mariage dans la parenté,
mariages avec des personnes
vivant en Turquie »
[10]. Il est ainsi important
de vérifier les
différences que
nous pouvons constater
entre les jeunes issus
de limmigration
habitant dans une grande
ville ou dans son agglomération
et ceux qui vivent dans
des zones moins accessibles,
non seulement en ce qui
concerne les attitudes
à propos du mariage,
mais aussi sur dautres
aspects de la vie sociale
et culturelle.
Nous observons, du côté
des parents, quil
existe une forte préférence
pour que la bru et le
gendre soient des jeunes
de Turquie. Selon leur
conception, « un
jeune qui est né
et a grandi ici ne peut
transmettre quune
partie des traits liés
à la culture dorigine.
Lorsquil/elle se
marie avec un(e) jeune
qui est également
né(e) et a grandi
ici, la génération
suivante sera plus française
que turque. Au fil du
temps de moins en moins
dindividus seront
porteurs des caractéristiques
culturelles dorigine,
et les Turcs seront complètement
assimilés
Tandis que quelquun
qui vient de Turquie est
une personne qui nest
pas « dégénérée
», une personne
avec qui il est idéal
de construire une famille.
Les vacances dété
constituent loccasion
principale pour arranger
les mariages des jeunes.
Même sil y
a des jeunes qui critiquent
de façon négative
ou encore qui ne comprennent
pas la raison de se réunir
avec quelquun qui
reste étranger,
une partie dentre
eux trouvent un côté
attirant à cela.
Car pour ceux qui ne veulent
pas rester dans le pays
dimmigration, cette
situation constitue une
opportunité de
faire sa vie dans le pays
mythique quils ne
connaissent pas ou connaissent
souvent insuffisamment,
mais dont ils ont entendu
de leurs parents tans
de bons souvenirs »
[11].
Les familles issues de
la Turquie plus «
occidentalisée
» constituent pour
certaines jeunes filles
(en particulier celles
qui ont effectué
ou sont en train deffectuer
des études longues
et dont les parents sont
originaires de la région
Egée) un groupe
de référence.
Appartenir via le mariage à ces familles « contemporaines » qui
vivent dans les villes
les plus grandes de la
Turquie représente
dune certaine manière
pour ces jeunes le moyen
de rester fidèle
à ses origines
tout en se donnant lopportunité
de maintenir leurs relations
avec le monde «
moderne ». Nous
constatons quun
tel mariage est perçu
par les jeunes comme une
ascension sociale. Même
si à lheure
actuelle, le nombre de
jeunes qui souhaitent
rentrer définitivement
en Turquie est très
faible, ce type de mariage
signifie, pour ceux qui
voient leur avenir dans
le pays dorigine,
une possibilité
de retour, non pour faire
partie de la Turquie laissée
par leurs parents, mais
plutôt pour vivre
dans une Turquie plus
« développée
» et plus «
permissive ». Cela
doit être interprété
non comme un rejet de
leur lhistoire familiale,
mais plutôt comme
réalisation du
projet initial de leurs
parents. Même si
cela est indirectement
lié au sujet traité
ici, nous voulons préciser
que les jeunes ont une
sensibilité significative
vis à vis de lexpérience
migratoire de leurs parents
comme nous avons pu le
saisir plusieurs fois
durant les différentes
étapes de notre
enquête. En dautres
termes, nous avons constaté
quils changeaient
de ton lorsquils
parlaient des efforts
de leur mère qui
« se bat à
lintérieur
de la maison » et
de leur père «
qui mène son combat
à lextérieur
de la maison »,
ainsi que des difficultés
quils rencontrent
dans la sphère
publique et de la discrimination
sociale quils connaissent
parfois.
« Je nai pas
trop pensé à
me marier avec un étranger
» (féminin,
vingt-quatre ans, fiancée,
entretien I). Ce témoignage
et dautres similaires
à celui-ci montrent
que le choix des jeunes
se limite dès le
début aux jeunes
originaires de Turquie.
Ce critère de choix,
qui reflète à
un certain degré
lavis personnel
des jeunes, est essentiellement
lié aux vux
des parents qui se transforment
souvent en pression.
Un point sur lequel les
jeunes sont plus ou moins
en consensus avec leurs
parents est la «
peur » dun
mariage éventuel
avec des personnes originaires
des pays du Maghreb et dAfrique Noire. Lorsquil sagit de
simples amitiés,
la question ne se pose
pratiquement pas. En revanche
le mariage avec quelquun
de culture arabe reste
un tabou. Le « manque
de valeurs familiales
» attribué
à ces populations
constitue un des principaux
facteurs de cette réaction
au sein de familles qui
sont fières de
leurs propres valeurs
fondatrices. Ce genre
de préjugés,
qui semblent sêtre
bien transmis à
la deuxième génération,
montre que les migrants
originaires de Turquie,
malgré le fait
quils ont à
souffrir eux-mêmes
de stigmatisations au
sein des différents
pays européens,
développent les
leurs.
Les pratiques des jeunes
nous confirment dune
certaine manière
deux caractéristiques
relatives à la
culture du pays dorigine
: le respect aux aînés
et lobéissance.
Ces deux traits sont davantage
visibles dans le discours
des jeunes filles que
dans celui des jeunes
hommes dont le propos
reste plus implicite :
« Je souhaiterai
que mon mari puisse communiquer
en turc avec mes parents.
Nous faisons tout pour
nos familles, nest-ce
pas ? Pourquoi nous nous
marions à ton avis
? Pour quil semble
propre et beau à
la famille » (féminin,
vingt-quatre ans, fiancée,
entretien I). «
Ils [les parents] me disent
quil est déjà
difficile de se comprendre
même si nous parlons
la même langue et
quon vient de la
même culture, ça
sera encore plus difficile
davoir une vie saine
avec quelquun qui
vient dune culture
différente. Je
pense quil y aura
des problèmes avec
cette personne, comme
il y a des difficultés
ou des malentendus avec
les étrangers
Il faut quil soit
très tolérant.
Cest pour mieux
se comprendre et trouver
plus de choses en commun
que je pense que ça
sera bien avec un Turc
» (féminin,
quinze ans, célibataire,
entretien X).
Pour les parents, le mariage
de leurs enfants avec
une personne de même
origine constitue non
seulement la garantie
de la transmission de
lhéritage
culturel, mais aussi le
moyen de faire sentir
leur poids dans cette
nouvelle relation. Car
il y a sans doute une
différence pour
les parents au niveau
de leurs rapports avec
une personne dont la langue
et le style de vie leur
sont moins familiers comparés
à ceux qui peuvent
être noués
avec quelquun de
même origine. Dans
le deuxième cas,
le mariage des enfants
nest pas perçu
comme une séparation
complète. Les parents
garantissent ainsi dune
certaine manière
le soutien (émotif
et parfois économique)
de leurs enfants. Autrement
dit, les relations de
dépendances et
dinterdépendances,
une des caractéristiques
majeures de la population
étudiée,
sont ainsi maintenues.
Le mariage à lintérieur
du groupe permet aussi
aux parents de garder
le projet de retour, même
si la majorité
dentre eux savent
aujourdhui quun
retour qui concernerait
toute la famille est très
peu probable. Ils pensent
ainsi quune «
culture préservée,
intacte » facilitera
la réintégration
dans le pays dorigine,
même sils
savent que la Turquie
nest plus tout à
fait le pays quils
ont laissé et (comme
nous lavons déjà
mentionné) que
la majorité des
enfants voient leur avenir
en France.
Si on considère
les jeunes qui arrivent
de Turquie en France par
la voie du mariage, nous
ne pouvons pas nier pour
la majorité dentre
eux leur attirance pour
la France (ou lAllemagne,
etc.) qui garde une image
économiquement
et socialement positive
dans leur imagination.
Face aux politiques nationales
qui visent essentiellement
depuis la seconde moitié
des années soixante-dix
à « arrêter
limmigration »
et aux mesures au niveau
européen qui ont
pour objectif de gérer
les flux migratoires en
rendant les frontières
infranchissables, ces
mariages constituent aussi
une forme de stratégie
pour contourner les politiques
actuelles.
Ces mariages peuvent également
avoir des conséquences
sur les rapports entre
les deux sexes : un jeune
homme qui ne parle pas
la langue du pays darrivée,
étranger au système
politique, juridique,
économique ainsi
quà ses codes
socioculturels, sera au
moins pendant un certain
temps dépendant
de son épouse.
Une telle dépendance
dans la sphère
publique peut aboutir
au renversement des rôles,
donc à modifier
les statuts respectifs.
Quant aux jeunes filles
qui se trouvent dans la
même situation,
nous avons observé
que celles-ci se ferment
davantage à lintérieur
du foyer.
Si nous voulons résumer,
choisir (ou lobligation
de choisir) son époux
à lintérieur
de son groupe a les implications
suivantes (parmi dautres
possibles) :
- préserver lidentité
culturelle
- rester fidèle
aux parents, à
la famille et à
la communauté
- affirmer la reconnaissance
envers les parents. Une
des jeunes qui avait une
relation longue avec un
jeune extérieur
à son groupe nous
avait justifié
sa décision de
se marier avec un Turc
dAllemagne par le
fait quelle se sentent
« endettée
» vis à vis
de ses parents qui lui
ont donné la chance
deffectuer des études
supérieures : «
Je me sens très
responsable envers mes
parents. Si jamais notre
relation ne marche pas,
jai peur de les
décevoir »
(féminin, vingt-trois
ans, fiancée, entretien
II).
- assurer la transmission
de la culture dorigine
et donner une continuité
au projet des parents
- se positionner dans
(ou face à) la
société
de résidence
- les mariages à
lintérieur
du groupe renforcent par
ailleurs limage
repliée de cette
population sur elle-même
au sein de la société
générale
- ils permettent aux migrants
de minimiser les dégâts
de leur processus dintégration
en continuant à
maintenir les réseaux
et les clivages qui existent
au sein de leur communauté
- un retour symbolique
ou réel au pays
dorigine
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