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CULTURE POPULAIRE ET MIGRATIONS : LE CAS DE L’IMMIGRATION TURQUE
EN EUROPE

Stéphane de TAPIA
Chargé de Recherche CNRS

A l’occasion de la Table Ronde organisée par le CFAIT le Samedi 9.11.2002 à Nancy, dans le cadre de la manifestation annuelle de l’association « A Ta Turquie », intitulée Automne aux couleurs de Turquie, voici quelques réflexions d’un géographe français (turcophone), travaillant sur le champ migratoire turc, non pas spécialiste de la culture en tant que telle, mais vivant et travaillant au contact de personnes, de familles, d’associations, d’entreprises… issues de l’immigration turque, en France surtout, mais parfois rencontrées ailleurs : Turquie, Allemagne, Suisse, Belgique, république Tchèque et même Australie.
Cette rapide contribution s’inscrit dans la suite des interventions d’Ebru Ay et Mehmet Demirtas ou de Muharrem Koç, éditées dans Multitudes|Altyaz¦ de septembre 2002.

Pour commencer ces quelques pistes de réflexion, un souvenir personnel, un petit détour par le Mexique (mon premier "grand" voyage à l’étranger, à l’âge de 19 ans, sans mes parents, mais aux côtés de mon grand-père, réfugié espagnol installé à Mexico). Parmi tous les sites amérindiens visités (Mexico-Tlalelolco, Tenochtitlan, Palenque, Edzna…), l’un d’entre eux, Cholula, mérite que l’on s’y arrête quelque peu. Cholula est un site relativement peu connu du grand tourisme, situé dans l’Etat de Puebla, non loin de Mexico. Il s’agit en fait d’une grande église construite par les Conquistadors espagnols sur une colline artificielle qui se révèle être l’une des plus grandes pyramides précolombiennes d’Amérique et, au pied de cette église-pyramide, saisissant raccourci de l’histoire mexicaine, un immense monastère catholique, copie conforme de la Mezquita (mosquée) omayyade de Cordoue, elle-même devenue cathédrale catholique ! La boucle est bouclée : sur le même site mexicain coexistent des styles architecturaux et des strates culturelles aztèques, baroques espagnols, espagnols andalous, ces derniers en grande part issus de l’islam syrien passé par le Maghreb.J’en retiendrai surtout une forte impression de syncrétisme, née du brassage de populations d’origines variées qui n’avaient a priori aucune chance de se rencontrer. Et pourtant tout est ici explicable, analysable. La culture populaire est à mon sens cette immense capacité de syncrétisme, issue de la succession et de l’imbrication, sur une très longue période, de populations, de cultures au départ étrangères, qui de fait, au-delà du moment de la conquête militaire et politique, se combinent plus qu’elles ne se remplacent, se mêlent par osmose, pour prendre un terme emprunté à la biologie.

La Turquie n’échappe pas à ce constat. La culture populaire y est née d’un syncrétisme complexe, riche d’influences diverses, parfois très lointaines, appelant toutes les manifestations des cinq sens : vue, odorat, ouïe, toucher, goût. Elle n’est pas unique, monolithique : Istanbul l’ottomane, au-delà des milieux dirigeants et de l’appartenance à la civilisation islamique, n’avait sans doute que peu à voir en matière de culture populaire avec Bagdad, Budapest, le Caire ou Athènes, même si le cadre méditerranéen oriental, la proximité des Balkans, l’appartenance à l’islam – mais au contact des divers christianismes (orthodoxe, catholique latin), du judaïsme…- devaient faire sentir des influences croisées dans tous les domaines (architecture, musique, cuisine…). La Turquie contemporaine, au-delà du rouleau compresseur des média et de la télévision, de l’idéologie républicaine véhiculée par l’Ecole ou l’Armée, garde nombre de traits régionaux qui font sa richesse culturelle. Cette culture n’est pas issue de théorisation intellectuelle – chercheurs et intellectuels s’en chargent- mais est un organisme vivant, toujours évolutif, et à cet égard susceptible de tomber malade et, éventuellement, de mourir.

Prenons quelques exemples, volontairement éloignés, pour illustrer ce propos : cuisine, croyances, architecture.

Exemple n° 1 : la cuisine et l’alimentation.

La cuisine turque, réputée aujourd’hui pour sa qualité et sa variété –ce qui est pourtant assez peu visible dans l’immense majorité des petits restaurants qui se sont créés dans toute l’Europe du fait de l’immigration- s’est construite sur :

• un fond méditerranéen : huile d’olive, légumes farcis –nous avons presque les mêmes à Nice-, fruits frais, poisson et produits de la mer, souvent accommodés, pour les meze, selon des recettes, grecques, arméniennes… et turques, où le rakï appartient à la même tradition que tous les alcools anisés espagnols (anisade), français (pastis), libanais (arak), grec (ouzo)... Déguster ses meze et son rakï, entre amis, sur fond de Bosphore y est un art de vivre plus qu’un sport national.
• Un fond anatolien très ancien utilisant les céréales à haute dose : pains, pâtes, blé concassé (bulgur), mais aussi les légumineuses (lentilles, pois chiches…), les fruits séchés (figues, raisins, abricots faisant transition entre la Méditerranée et l’Asie centrale)...
• Un fond centrasiatique charrié par les nomades turcs médiévaux : yogurt, fromage séché –on retrouve les mêmes kurut chez les nomades mongols ou tibétains- et mantï, la version des raviolis qui fait le lien entre l’Asie orientale (Chine, Japon, Corée), la Haute Asie (Mongolie, Tibet) et … l’Italie tout au long de la route de la Soie, mais peut-être aussi l’usage des boissons alcoolisées (autres que le vin, élément méditerranéen s’il en est, mais peu fréquent en dehors des milieux les plus aisés ou les plus occidentalisés).
• Un fond balkanique amené par les rapatriés et réfugiés ottomans (Muhacirs) avec la régression de l’Empire à partir du 17ème siècle.
• And last, but not least, l’appartenance des populations turques à l’islam qui installe la tradition de l’usage halal (licite) : disparition des produits porcins (alors que les Turcs consommaient le sanglier), des viandes de cheval (qui restent de consommation courante chez les Kazakhs ou les Kirghizes) et du lapin, chez les Chiites et les Alévis…, réduit la consommation d’alcools, mais ne réussit pourtant pas à la supprimer.
• …

Second exemple : la culture islamique

L’islam turc, élément fondamental de l’identité culturelle, que l’on soit pratiquant ou non, peut être décliné sous la même forme :

• le texte de référence est arabe, mais le Coran porte d’importantes réminiscences du judaïsme qui lui-même a beaucoup emprunté aux traditions iraniennes (le paradis, les anges…),
• le fond altaïque de Haute Asie et d’Asie centrale a perduré et s’est mixé avec la tradition arabe pour définir un islam turc assez original (hétérodoxies diverses dont l’alévisme est la principale, grande importance du soufisme, traditions nomades et rurales, aménagements des cimetières et tombeaux des saints et des grands personnages),
• le filtre iranien a également joué un rôle important, les Turcs ayant rencontré bien plus les Iraniens que les Arabes sur leur route de migration entre l’Altaï et la Méditerranée, avec l’importance de l’hétérodoxie et de certaines écoles du soufisme (naqshibendiyya, yeseviyya, mevlevî…),
• les fonds locaux, anatoliens et balkaniques, où le christianisme était très développé à l’arrivée des nomades turcs, avec reprise des fêtes chrétiennes et de pèlerinages locaux, eux-mêmes issus du vieux fond rural anatolien (fêtes du printemps, solstices, fécondité…), où, le cas est assez fréquent, Musulmans et Chrétiens se retrouvent sur le même lieu, au même moment,
• …

Voilà deux exemples a priori très différents et qui pourtant traduisent les mêmes brassages de populations : autochtones et allochtones, nomades et sédentaires, indigènes et immigrés, musulmans et chrétiens –avec des réminiscences chamanistes, bouddhistes, manichéennes, zoroastriennes… pendant plus de mille ans et sur des milliers de kilomètres de distance, entre les murs de Vienne et les murs de Beijing. L’islam turc, fondamental dans la définition de la culture turque, est de ce fait complexe, original, recoupant de nombreuses traditions théologiques ou philosophiques. Monolithique vu de loin, il est en majorité sunnite –mais de rite hanéfite ou chaféite-, très minoritairement chiite, mais largement hétérodoxe (alévisme, bektachisme, soufisme). Les confréries (tarikat) y sont donc nombreuses : rifaî-mevlevî, naqsibendî, kadirî, halvetî, melâmî, bektachî, alévî…, sous les formes traditionnelles, nurcu, süleymancï, kaplancï…, sous des formes plus récentes et plus politisées. Ceci se traduira très naturellement par des littératures écrites et orales, des traditions musicales variées, où la limite entre culture savante et culture populaire n’est pas toujours facile à tracer. Des pans entiers de la musique populaire, même la plus récente, s’inspirent de textes de Yunus Emre, Pir Sultan Abdal, Dadaloglu…, qui pour certains remontent au XIIIème siècle.

Le substrat local ou régional comme les caractères importés sont primordiaux, mais les influences peuvent être plus lointaines : la laïcité à la turque prend ses racines en Europe bien avant Atatürk (Tanzimat de 1839), mais le contrôle de la religion par l’Etat, le sens de l’Etat (Devlet Baba), la hiérarchie fortement militarisée rappelleront autant la tradition étatique romano-byzantine ou iranienne que la tradition turco-mongole des origines centrasiatiques, déjà sous influence chinoise, ce qui est parfaitement concevable avec le chemin parcouru entre l’apparition des Empires Gök-türk du VIème siècle et l’avènement de l’Empire ottoman après l’intermède seldjoukide. Ainsi, le nationalisme turc, si l’idée d’Etat-nation est d’origine occidentale, est en partie né sur les rives de la Volga, nous dit l’historien François Georgeon.

Troisième exemple, celui de l’architecture, non pas celle des palais, de fait très rares dans le patrimoine turc, ni des grandes mosquées impériales d’Istanbul, mais celle des maisons ou des petites mosquées des petites villes et des villages. Là aussi le syncrétisme est la règle et les architectes n’ont pas fini de discuter des influences réciproques des traditions nomades turques et mongoles –la yourte en grande partie abandonnée par les Turcs, à quelques exceptions près (topak ev de très rares Turkmènes ou Yörüks d’aujourd’hui)-, arabes, iraniennes, ou proprement locales qui font d’une grande partie des maisons des régions boisées des habitats comparables à ceux d’Alsace, de Champagne, de Normandie… avec leurs colombages, leur torchis, leurs encorbellements… que l’on retrouve des Balkans au Caucase, voire sur la côte iranienne de la Caspienne, tandis qu’une frontière invisible coupe l’Anatolie traditionnelle entre toits en pente et toits plats. Il en est de même des mosquées, grandes et petites, les "byzantines" (période ottomane figurée par Sinan) s’opposant aux "iraniennes" (période seldjoukide) alors que localement de petites mosquées se démarquent à peine des maisons voisines, si ce n’est la présence d’un minaret. Trois zones bien marquées d’habitat se retrouvent en Turquie :

• une zone de maisons de type balkanique, maisons complexes de colombages et de remplissages divers, avec des toits en pente, généralement à quatre pans, comme en Grèce, Roumanie, Bulgarie, Géorgie : mêmes paysages urbains ou villageois de Metsovo, Koprivnitsa, Safranbolu, Birgi, Ankara, Kütahya…
• une zone de maisons méditerranéennes, petites constructions blanches de l’Andalousie à la Méditerranée turque : comme à Bodrum, Kusadasi ou Datça d’avant le tourisme industriel…
• une zone de maisons moyen-orientales, que l’on retrouve de l’Anatolie centrale à l’Iran et aux pays arabes, au toit plat, autour d’une cour et séparant haremlik et selâmlik, simples dans les villages autour de Kayseri, Konya ou Kirsehir, petits palais dans les villes d’Urfa ou Mardin…

Venons en à l’immigration en Europe : environ 3,5 millions d’émigrés de toutes origines régionales, ethniques, linguistiques, culturelles, religieuses, vivant principalement en Europe occidentale et particulièrement en Allemagne. Il s’agit d’une immigration récente, massive, rapide –à l’échelle historique- et donc très courte face aux processus très lents de maturation et d’évolution d’une culture, même si des accélérations peuvent intervenir sous l’effet de crises. Au modèle traditionnel anatolien est opposé celui d’une culture occidentale aujourd’hui instable, un ordre d’intégration proche d’une demande pressante d’assimilation, en tous cas en France –alors que les idéologies et philosophies des autres pays européens d’immigration vont de l’intégration au communautarisme, peut-être une forme douce de l’apartheid- demande d’intégration et de mise en conformité aux normes ambiantes qui est d’abord une opération de déconstruction et de déstructuration avant reconstruction de l’individu dans un contexte nouveau. Le choc est dur : seuls les individus les mieux armés, les mieux formés, les plus conscients de la richesse de leur culture sont en fait capables de résister à la déculturation et d’opérer des choix permettant de combiner harmonieusement les deux cultures… quand il n’y en a que deux. Que dire en effet d’un kurdophone alévi aux prises avec des Alsaciens dialectophones protestants ? Que de doublement minoritaire en Turquie, il est devenu quadruplement minoritaire en France ? Ou d’une famille assyro-chaldéenne de Sarcelles dans un environnement sépharade maghrébin de rapatriés d’Algérie ?

Plusieurs réactions sont souvent décrites :

• le rejet d’une nouvelle culture jugée incompatible avec les valeurs antérieures amène un repli identitaire et / ou communautaire –d’autant plus que l’on passe d’un monde où le collectif prime sur l’individu à un monde inverse où l’individualisme est la règle- qui peut se marquer par un retour au religieux, aux idéologies agressives comme l’intégrisme, le nationalisme, ou défensives comme le conservatisme ou une tradition "revisitée"…
• l’aménagement d’espaces ou de temps réservés à la bonne vieille culture des origines (repas en famille ou au restaurant "ethnique", folklore et fêtes traditionnelles, pratiques religieuses…) autour de lieux symboliques ou de moments forts : noces, circoncisions, fêtes musulmanes (ou autres), concerts et manifestations associatives, fréquentation de boutiques et magasins du commerce "ethnique", parfois dit helâl business…
• la revendication consciente d’une mixité entre culture d’origine et culture autochtone, mais souvent sous des formes internationalisées : on imagine plus facilement un investissement dans le rock, le pop, le rap que dans le folklore alsacien ou bavarois !, ce qui peut signifier un décodage des deux mondes, mais pas toujours une réelle insertion dans le tissu culturel local, plus facile à réaliser en ville qu’à la campagne…

La synthèse n’est pas facile ; de plus elle est bien souvent unilatérale, les populations autochtones faisant généralement peu d’effort pour accueillir ou comprendre les nouveaux venus. La demande autochtone d’intégration est souvent ambiguë, allant du paternalisme à un véritable et sincère intérêt, passant par toutes les formes : néocolonialisme, simple tolérance sans intérêt véritable, indifférence…

En conclusion, il faut sans doute rappeler que l’immigration est un moment transitoire, un temps intermédiaire plus ou moins long ; les processus d’intégration économique et sociale peuvent durer de une à plusieurs générations, dépendant très largement du contexte local, lui-même soumis à évolution, mais aussi de l’évolution de la société d’origine, plus ou moins réactive aux demandes des émigrés. Cette transition, connue aussi dans le cas de la migration interne, lorsque les familles rurales s’installent dans la ville (n’oublions pas qu’environ 60 % des habitants d’Istanbul, Ankara ou Izmir sont nés à l’extérieur et que le traumatisme, hormis la langue et la religion peut y être aussi violent). Il est sans doute aussi nécessaire d’avoir une vision large, la plus complète possible, des phénomènes culturels là où les supports apparaissent infiniment variés, des plus matériels (cuisine, habillement, approvisionnement en livres, revues, cassettes, vidéos, télévisions…) aux plus immatériels (croyances religieuses, superstitions –avec souvent un très vieux fonds culturel : qu’on se rappelle les esprits féminins comme Albastï ou Alkïzï sortis tout droit du chamanisme, encore vivants après treize siècles d’islamisation !, le recours aux öcü et autres umacï pour faire peur aux enfants pas sages et tous les rites traditionnels en Anatolie autour de la naissance, bien cachés mais sans doute présents en émigration, comme l’utilisation de talismans, formules magiques (muska) que l’on peut évidemment, facilement, qualifier de superstition, mais cela ne rend pas l’historique de ces croyances populaires-, valeurs morales comme le code de l’honneur, namus, qui s’applique évidemment… aux filles (et rarement aux garçons), pratiques du mariage arrangé selon une tradition sans cesse revisitée et qui, de fait, n’a plus grand-chose à voir avec celle des origines, parfois toutes proches dans le temps… et très lointaines dans l’espace…). Avoir une vision large aussi des processus de socialisation amène à plus de tolérance et d’humilité devant la complexité des faits et des évolutions de cette culture populaire, par définition difficilement cernable (même si les chercheurs sauront décrypter, analyser en détails de phénomènes que seuls des initiés ou des passionnés un peu originaux liront).

La nécessaire tolérance doit être doublée d’une vraie curiosité intellectuelle pour les "Autres", mais aussi d’une connaissance de ses propres valeurs culturelles que l’on peut être à tout moment amené à défendre pour, éventuellement, mieux les partager. Les interminables polémiques sur le port du voile islamique dans les écoles, et depuis peu, dans les entreprises ou les administrations, en sont la plus parfaite illustration. Sans que l’on mesure bien la charge culturelle, idéologique, religieuse, politique, psychologique de celles et ceux qui le défendent ou de celles et ceux qui le combattent… L’intégration culturelle ne se décrète sans doute pas ; elle peut être facilitée ou freinée, favorisée ou interdite (ce qui n’a pas grand sens), mais elle n’est ni linéaire, ni inéluctable, ni impossible. Et pour finir, la culture populaire, plus que la culture savante, est probablement plus soumise au rythme lent du temps qui passe. Mais ceci n’est qu’un avis de géographe non spécialiste de la culture populaire, turque ou non !