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INTRODUCTION
Les
vrais racistes, Alain
de Benoist écrivit
en 1982, sont ceux qui
perpétuent la parole
autour du racisme. Qui
croit encore à
la science des races,
demanda-t-il, qui était
développée
au XIXe siècle
? Le discours autour de
linfériorité
biologique de certains
groupes humains nest
plus de mise, de même
que la « race »
nest plus un thème
en soi. Nous pourrions
facilement dénoncer
les affirmations du théoricien
de la nouvelle droite
comme étant une
grande absurdité.
Mais, en dernière
analyse, A. de Benoist
ne semble pas avoir tout
à fait tort. On
pourrait presque dire
quil sest
directement inspiré
de Frantz Fanon.
Celui-ci avait affirmé
déjà en
1956 lors du premier congrès
dauteurs et dartistes
Noirs, que le racisme
se focalisant sur «
la race » appartenait
à une époque
coloniale dépassée.
Son argumentation va certainement
dans une direction tout
à fait différente
de celui de la nouvelle
droite. Pour lui, le racisme
est, premièrement,
un moment essentiel du
pouvoir occidental dans
le but de déshumaniser
la population coloniale
et de la transformer en
objet utile aux colonisateurs.
Deuxièmement, le
racisme nest pas
un phénomène
statique et immobile,
mais se renouvelle constamment.
Troisièmement,
en conséquence,
le racisme biologique
a été remplacé
par un racisme qui se
fonde sur la culture,
un racisme qui na
plus comme objet des hommes
différents, mais
une « certaine forme
dexistence ».
Frantz Fanon avait reconnu
étonnamment tôt
que le racisme déplace
sa base de la «
race » sur la «
culture ». Mais
ce développement
ne se montre pas seulement
dans une échelle
des relations internationales
selon les dispositions
coloniales et néo-coloniales,
mais aussi au sein même
des pays européens,
notamment avec limmigration
daprès-guerre.
Donc, si nous suivons
Fanon dans lidée
que le racisme est un
moment central du pouvoir
occidental et établit
une hiérarchie
entre les sujets occidentaux
et les autres, alors il
est à se demander
sous quelle forme de nos
jours est effectuée
une fixation des immigrés.
Nous prendrons le cas
de lAllemagne. Bien
que les aspects que nous
ébaucherons soient
comparables dans toute
lEurope, cette fixation
est peut-être la
plus affirmé en
Allemagne. Une rétrospective
historique rend plus compréhensible
la problématique
spécifique de lAllemagne.
Parler de lAllemagne,
cela veut dire avoir en
tête le Troisième
Reich. Cela veut aussi
dire avoir en tête
particulièrement
le fait quil ny
eut aucune rupture dans
la pensée qui soutenait
lidéologie
fasciste des nazis. En
1945, ce ne fut quà
cause dune intervention
étrangère
massive précédemment
inconnue, que lobjectif
de réaliser lidée
dune nation homogène
put être arrêté.
Il faut donc réaliser
dans quelle atmosphère
les premiers « Gastarbeiter
» arrivèrent
en Allemagne. Lexpérience
collective de la stigmatisation,
de la persécution,
de la dégradation
et finalement de lanéantissement
industriel des humains
définis comme «
non-allemands »
constituait profondément
la société
allemande daprès-guerre.
Les continuités
jusquà aujourdhui
sont frappantes (violations
régulières
des établissements
juifs, attaques quotidiennes
contre des immigrés,
meurtre mensuel dun
non-allemand
). Pour
cette raison, on ne peut
parler de racisme en Allemagne
quà lombre
dAuschwitz.
TRANSFORMATION
DU RACISME
Le
fascisme allemand avait
démontré
les résultats de
la science de races. Après
le Troisième Reich,
il nétait
guère possible
de parler de « races
». Subséquemment,
avec la fondation de Nations
Unies, il était
proposé de remplacer
le mot « race »
par le mot « ethnie
». Et, de fait,
aujourdhui on trouverait
rarement quelquun
parler des races et de
leur hiérarchie.
À cause du caractère
tabou du mot « race
» après lexpérience
de la seconde guerre mondiale,
ce remplacement est probablement
même plus répandu
en Allemagne quailleurs.
Ainsi arrive-t-on à
lorigine du néoracisme.
Personne ne parle dune
guerre des races ou de
races déterminées
biologiquement. Tout aussi
peu, seul un petit nombre
de personnes soutient
que le comportement des
humains est déterminé
par le sang ou par les
caractéristiques
génétiques.
Or, la différence
de culture est le nouveau
point de départ.
Effectivement, la culture
était le point
auquel lantiracisme,
de même que lanti-colonialisme
sétaient
référés.
Dans les mouvements des
immigrés, la reconnaissance
des différences
culturelles était
donc un élément
central des exigences.
Une exigence qui nest
plus éconduite
par le néoracisme,
et quil peut même
intégrer. Pierre-André
Taguieff parla en 1984
de « leffet
rétorsif du racisme
différentialiste
».
Le « racisme sans
race » comme le
dit Etienne Balibar, à
première vue ne
se fonde pas sur une infériorité
ou une supériorité
de certains peuples sur
dautres. Au lieu
de cela, il a comme objet
un concept des cultures
qui sont définies
via des frontières
ethniques, et qui ne sont
pas nécessairement
mieux ou pires, mais différentes,
et cela veut dire diamétralement
différentes. Puisque
tous les humains ont une
liaison naturelle avec
leur propre culture, déjà
une coexistence de différentes
cultures est un immense
potentiel de danger. Un
mélange doit aboutir
au chaos et prendre fin
dans la dissolution de
la société.
En prétendant à
un attachement naturel
de lêtre humain
à sa culture, le
savoir néoraciste
reprend à nouveau
la pensée essentialiste
à laquelle il affirme
avoir échappé.
En effet, nous ne devons
pas comprendre le «
cultural turn »
comme une analyse sémiotique
des formes culturelles.
Ceci nest pas une
analyse des formes culturelles
qui sont soumises aux
négociations constantes,
faisant de la culture
un processus de linterprétation.
Ici, il sagit plutôt
dune construction
dauthenticité
avec une détermination
absolue des humains. Leur
existence apparaît
comme le résultat
nécessaire dune
généalogie
à laquelle ils
ne peuvent pas échapper.
Tous les phénomènes
sociaux, positifs ainsi
que négatifs, apparaissent
comme le reflet de la
culture. Ainsi, en Europe,
des acquis politiques
comme la démocratie
bourgeoise ou les droits
de lhomme ne sont
pas présentés
comme tels mais plutôt
comme lexpression
exclusive de la culture
occidentale. En conséquence,
le fondamentalisme nest
pas analysé comme
une défaite politique
mais comme une pensée
essentiellement immanente
aux cultures non-occidentales.
Un décalage des
frontières entre
les cultures apparaît
comme une atteinte à
cette forme dexistence
extra-historique. Il réduit
la valeur originale de
la culture, et conduit
donc aux conflits et aux
réactions de défense
« naturels ».
Ce nest pas une
naturalisation de la race
mais du comportement raciste,
une « naturalisation
du racisme », selon
Balibar. Cest pourquoi,
les immigrés sont
constamment confrontés
à une politique
de discrimination et dexclusion
qui, lorsquelle
se tourne vers «
les limites de la capacité
» de la population
dite autochtone, est présentée
pour leur propre bien
puisquelle négocie
raisonnablement un conflit
naturel entre deux ethnies
pour éviter une
plus grande escalade.
Une texture socio-politique
devient naturelle.
LE
CONSENSUS CULTURALISTE
EN ALLEMAGNE
Du
fait dun manque
de rupture dans la continuité
de la vision du monde
raciste en Allemagne,
pour les immigrés
arrivants dès les
années cinquante,
il ny avait aucune
place dans le méta-discours
de la Nation. Contrairement aux autres pays européens,
lAllemagne est marquée
jusquà aujourdhui
par un manque absolu dune
politique de limmigration
bien entendu sans
vouloir glorifier ni le
concept de communitarisme
ni la politique dassimilation
diffusés en Europe.
Donc, si dans la suite
nous parlons de telle
ou telle politique (assimilation,
multiculturalisme, métissage
etc.), cela ne dénote
pas une politique officielle,
mais plutôt des
tendances dans le discours
public qui ne sont guère
homogènes et toujours
contestées.
Rarement, la dégradation
des immigrés est
aussi clairement visible
dans une langue comme
en allemand : «
Auslaender », en
opposition à «
Inlaender », signifie
homme au-dehors et au-dedans
du pays. La production
de cette dichotomie reflétant
un ordre de choses est
accompagnée par
un refus des possibilités
de participation aux institutions
politico-démocratiques,
ce qui achève la
stéréotypisation
des immigrés et
aboutit directement à
une inégalité
structurelle. Cette marginalité
nest pas reconnue
comme un problème
social ou politique, mais
depuis les années
soixante-dix est localisée
comme phénomène
culturel, lorsque
bien entendu loccupation
publique avec cette «
problématique »
commença avec la
dévaluation des
travailleurs non-allemands
liée à laggravation
de la situation économique.
La conséquence
extrême de ce point
de vue est que lautre
ne peut que symboliser
un danger absolu qui menace
de polluer la propre culture
pure. Bien évidemment,
ce point de vue fut avancé
dans les discours publics.
Non seulement le plus
grand hebdomadaire allemand
« Der Spiegel »,
en juillet 1973 titra
Die Türken kommen
rette sich wer
kann ! (Les Turcs arrivent
sauve qui peut
!), mais quelques semaines
plus tard le Chancelier
Willy Brandt avertit la
nation de lenvahissement
de lAllemagne par
les étrangers,
à un moment où
il devenait justement
clair quune population
durable dimmigrés
sétait développée.
En 1979, son successeur
Helmut Schmidt parla des
« hordes asiatiques
» en désignant
les immigrés turcs.
La réponse était
précisément
en accord avec les exigences
ethnopluralistes que nous
avons mentionnées
ci-dessus : isolation
et ségrégation.
Pour la protection de
la « pureté
» de la nation allemande,
dès lannée
de larrêt
de limmigration
du travail en 1973, les
frontières furent
systématiquement
transformées en
forteresse et la législation
concernant les étrangers
fut inéluctablement
intensifiée. En
1983, un programme de
rapatriement fut lancé
qui prévoyait le
versement de plus de 10.000
DM [5112,92 €] pour
que les immigrés
soient encouragés
à retourner dans
leur « patrie »
dorigine, pendant
quà lintérieur,
la « ghettoïsation
» des immigrés
fut dénoncée
de plus en plus. Cette
pensée conçoit
les immigrés comme
un pouvoir collectif homogène,
leur attribuant une très
profonde solidarité
qui menace les structures
de la société,
image encore envenimée
en criminalisant régulièrement
les immigrés.
À côté
de cela, une deuxième
perspective paternaliste
sétablit
qui perçoit les
immigrés comme
victimes spécialement
animée par l«
Auslaenderforschung »
(recherche sur les étrangers).
Dans cette image qui certainement
na pas lacuité
de limage de menace,
opérant néanmoins
sur les mêmes bases
culturalistes, les non-allemands,
et en particulier leurs
enfants, apparaissent
comme victimes de deux
dispositions contraires
: la tradition ethnique
de sa propre culture et
lassimilation à
la civilisation allemande.
En conséquence,
on leur certifie une personnalité
déficitaire et
pathologique qui les transforme
en asociaux. Ce nest
pas seulement une théorie
de conflit de cultures
mais aussi une théorie
de déficit, selon
laquelle en recourant
à la dichotomie
tradition/modernité,
les immigrés ont
un caractère déficitaire
face à la modernité
par suite de leur provenance
dun pays qualifié
de traditionnel. Ces présentations
permettaient de présenter
les problèmes structurels
et les processus sociaux
nés dune
politique raciste dexclusion
dont les immigrés
sont victimes comme la
problématique dun
« être tiraillé
entre deux cultures ».
Dans le discours public,
les immigrés apparaissaient
perpétuellement
comme des individus incapables,
désorientés
et dérangés,
ce qui justifiait, selon
Kien Nghi Ha, une politique
de limmigration
rigide et paternaliste.
De telles images servent
à la sublimation
des sujets occidentaux
et à lobjectivation
des autres. Elles ont
naturellement plus de
pertinence sur les sujets
occidentaux que sur les
autres. Eux, ils apparaissent
soit en tant que victimes
dun conflit des
cultures ou dune
culture traditionnelle
répressive, soit
à cause de leur
différence ou de
leur infériorité
culturelle, en tant que
menace pour la société.
Mais donc pas assez. Car
depuis le début
des années quatre-vingt-dix,
il y a une autre politique
qui se fonde sur une évaluation
positive graduelle de
la différence et
qui prône sa reconnaissance
et son intégration
: le multiculturalisme.
LALLEMAGNE
DANS LES ANNÉES
90 : LES DISPOSITIONS
MULTICULTURALISTES
Le
multiculturalisme a été
développé
pour sopposer dune
part au paradigme de déficit
et dessiner dautre
part une échappatoire
à limpasse
à laquelle lethnopluralisme,
dans sa conception des
différences culturelles
comme contrepoint antagoniste,
avait conduit. On en est
venu à une conception
selon laquelle il ny
a pas besoin de bannir
lautre puisquil
existe la possibilité
hypothétique de
lintégrer.
Pour la première
fois donc, les immigrés
étaient considérés
comme une partie de la
société.
Dans ce cadre, le multiculturalisme,
dans la tradition occidentale
des lumières, sest
avéré à
première vue progressiste.
Ce nest pas par
hasard donc que les porte-paroles
du multiculturalisme venaient
du spectre libéral-alternatif
et se trouvaient dans
les partis des verts et
des sociaux-démocrates.
Mais cétait
plutôt à
cause du mouvement des
immigrés qui sétait
développé
dans les années
quatre-vingt que le discours
public devait être
modifié. Continuellement,
il exposait lexistence
dune population
permanente des immigrés
et confrontait la population
allemande à son
racisme, si bien que les
exigences précédemment
dominantes (comme le rapatriement)
ne pouvaient plus être
demandées avec
lancienne certitude.
Mais une nouvelle phase
fut introduite avec lunification
des deux Allemagnes au
début des années
quatre-vingt-dix. Lorsque
le monde célébrait
la « liberté
» et le nouvel ordre
du monde, en Allemagne
lagression raciste
explosa. Dans lAllemagne
entière, il y eut
des attaques racistes
contre les immigrés
et contre tous ceux définis
comme non-allemands. En
1990, plus de 20.000 insultes
et assauts racistes furent
enregistrés officiellement.
En réponse à
cette violence, le mouvement
des immigrés se
radicalisa et commença
partiellement à
organiser son autodéfense.
Face à ce développement,
un changement de politique
officielle fut indispensable.
En proclamant le multiculturalisme,
lÉtat essaya
de scinder les immigrés,
de réduire leur
force politique à
des exigences culturelles
et de combattre l«
Auslaenderfeindlichkeit
» (lhostilité
à légard
des étrangers).
Donc, un nouveau mode
de « vivre ensemble
» fut établi
en contraste avec les
vieux appels à
la ségrégation
et à lassimilation,
aussi bien quavec
la force militante des
nazis.
En tout cas, ce qui ressort
du nouveau paradigme nest
pas une reconnaissance
de lautre en tant
que tel, sous prétexte
que cela pourrait mettre
en désordre les
fondements de la société.
Selon les multiculturalistes,
un juste milieu entre
la séparation et
la reconnaissance parfaite
de lautre est important,
donc entre relativisme
culturel et fermeture
complète de la
société.
Or, comment imaginer ce
juste milieu ? À
la base, on trouve encore
une fois une conception
de deux cultures fondamentalement
différentes. Ainsi
même, ne dévie-t-on
ni du consensus culturaliste
ni du paradigme de déficit.
En effet, suivant les
représentants du
multiculturalisme, les
immigrés sont comme
auparavant prisonniers
dune culture traditionnelle
et prémoderne,
sans relation avec les
valeurs comme la démocratie
et les droits de lhomme.
En plus, ce sont eux-mêmes
qui sont immobiles, fixés
sur leur identité
et peu enclins à
participer à la
société.
La « répressivité
» des cultures qui
est élaborée
à nouveau dans
le débat autour
du multiculturalisme napparaît
pas comme une répressivité
qui se développe
dans plusieurs processus
et naît fréquemment
au contact avec la culture
hégémonique
et ses mécanismes
dexclusion raciste,
mais comme une qualité
apportée au-delà
de toute histoire. Les
« Auslaender »
sont continûment
vus en tant que masse
collective qui menace
les fondements de la société.
La liste des défauts
est donc restée
presque constante par
rapport à celle
des années soixante-dix
: incapacité de
parler lallemand,
ghettoïsation (parfois
dite « société
parallèle »)
et criminalité,
à cause de laquelle
automatiquement toutes
activités politiques
sont subsumées
*. De plus en plus, une
déloyauté
des immigrés à
légard de
la constitution de la
RFA est suggérée
dans le cadre de criminalité.
Cela sapplique en
particulier aux tendances fondamentalistes des musulmans en
Allemagne, ce qui immédiatement
fait porter un soupçon
général
envers les immigrés
dapparence «
orientale ». La
seule nouveauté
sur la liste des défauts,
née dune
transformation raciste
des acquis du mouvement
des femmes, est le machisme
des hommes immigrés.
Cette liste des déficits
est critiquée nettement
et en même temps
marquée comme un
état malheureux
et toutefois surmontable.
Mais ce surpassement ne
vise nullement à
une égalité
juridique, ni à
une redistribution économique
en faveur de ceux qui
sont désavantagés
depuis des décennies,
ni à une sanction
inconditionnelle de toute
violence raciste. Même
la revendication de la
double nationalité,
donc le droit de vote
(longtemps au centre des
exigences du mouvement
des immigrés) présentée
pendant des décennies
par les multiculturalistes
comme condition de lintégration,
fut abandonnée
rapidement en 1998/99
face à une contre-campagne
populaire, à laquelle
plus dun million
dAllemands participèrent.
La réforme de la
nationalité faite
par le gouvernement des
sociaux-démocrates/verts
a même compliqué
lobtention de la
nationalité allemande.
Ce qui doit changer selon
le multiculturalisme,
ce ne sont ni les structures
provoquant la marginalité
des immigrés ni
les Allemands, mais encore
une fois les immigrés
eux-mêmes. Pour
surmonter leur position
subalterne, ils sont invités
à sassimiler
à la société
majoritaire, mais pas
dans un sens dadaptation
culturelle, plutôt
dans le sens dune
conversion de lidentité
culturelle à un
mode de vie. En tant citoyen,
limmigré
intégré
est obligé de ne
pas se différencier
dun Allemand commun
et de sidentifier
avec les valeurs de la
société
y compris évidemment
la constitution. Autrement,
il peut et il doit conserver
et vivre sa différence
culturelle. Selon cette
vision, les immigrés
doivent sadapter
à la société
allemande, ce qui néanmoins
ne leur permet pas de
devenir égaux aux
Allemands. En conservant
leurs différences
culturelles, ils sont
forcés de rester
lautre, en dépit
de leur adaptation : coïncidence
dassimilation et
de stigmatisation, tandis
que la stigmatisation
est encore une fois soutenue
par la différence
culturelle. La société
majoritaire définit
les différences
positives (donc à
intégrer) et négatives
(donc à surmonter).
Généralement,
cette définition
suit la possibilité
de consumer la différence
: il faut surtout que
la différence soit
consommable. Par conséquent,
le multiculturalisme promet
quavec la consommation
dune différence
culturelle disparaîtrait
également le problème
du racisme, puisque lautre
reçoit la reconnaissance
et le respect quil
lui faut.
Effectivement, lévaluation
positive de la différence,
prônée fortement
par lantiracisme
bourgeois contre sa perception
négative, ne représente
pas le moins du monde
une rupture avec la pensée
raciste ; au contraire,
il représente lautre
côté indispensable
de la perception de lautre.
Dailleurs, cette
appréciation nest
pas du tout quelque chose
de nouveau ; elle se trouve
dans la pensée
occidentale dès
le début de lexpansion
de lEurope, dans
luvre «
Utopia » de Thomas
More, dans le «
sauvage noble »
de Jean-Jacques Rousseau,
dans la « Vénus
Noire » de lépoque
de limpérialisme.
Toute lhistoire
de lEurope avec
tous ses actes de violence
et de soumission est marquée
par cette dialectique
de fascination et de mépris.
Donc, dans les années
quatre-vingt dix on en
est venu à organiser
des fêtes contre
la xénophobie auxquelles
les immigrés devaient
participer en offrant
leurs spécialités
culinaires et en proposant
leurs danses ethniques.
Les Allemands pouvaient
prouver leur amitié
avec leurs étrangers
en mangeant de Döner
et en participant à
un groupe de tambours.
Réduits à
un folklore, avec le multiculturalisme
les immigrés furent
peut-être même
plus déclassés
quauparavant.
LE
MÉTISSAGE ET LES
DEMANDES DU CAPITALISME
DIFFÉRENTIALISTE
Évidemment,
ce modèle folkloriste
fut bientôt désapprouvé.
Ce furent dabord
des immigrés qui
présentaient lAllemagne
non pas comme un pays
« multiculturel
» mais comme un
pays « métis
» (hybride) pour
critiquer les dichotomies
culturalistes et briser
la notion dune culture
allemande homogène
et pure. Un peu plus tard,
cette vue fut reprise
par des penseurs allemands,
mais plutôt comme
une adaptation des théories
anglo-américaines
de métissage (hybridity)
quun traitement
des idées des immigrés.
Ainsi, à la fin
des années quatre-vingt-dix
on pouvait constater un
développement dans
le discours majoritaire
vers « lhybridité
» de lAllemagne.
Ce développement
eut lieu spécialement
après que lAllemagne
se fut encore une fois
rendu compte quelle
avait besoin dune
main-duvre
étrangère
pour garantir son développement
économique.
La politique de métissage
indique évidemment
un changement des exigences
des immigrés. À
eux, on ne leur demande
plus de conserver leurs
différences comme
dans un zoo selon la conception
multiculturaliste, mais
à les transformer
pour le bien de la société,
pour quelles participent
au progrès de la
société.
Or, métissage et
participation ne veulent
ni dire une abolition
de linégalité
entre Allemands et immigrés
ni une élimination
de leur position subalterne
; de préférence,
le métissage est
un phénomène
exclusivement localisé
dans la sphère
de la représentation.
Le but nest pas
une critique conséquente
des catégories
culturalistes ancrées
dans la pensée
de la société.
Le concept se limite à
une analyse des productions
culturelles et, de ce
fait, est utilisé
surtout dans le domaine
de la consommation. Pour
utiliser les différences
de manière productive,
elles doivent néanmoins
être privatisées.
Laccès à
limage de métissage,
selon Mark Terkessidis,
est obtenu par les immigrés
du fait quils se
transforment en un cliché
« appétissant
» (musicalité,
rythme, döner etc.)
ou dans une icône
de la réussite
personnelle. Comme nous
pouvons voir, ces clichés
ne fonctionnent guère
sans référence
aux cultures « originaires
». Donc, on arrive
à une omniprésence
des immigrés couronnés
de succès, sur
les canaux de télévision,
sur le marché de
la musique, dans la publicité,
dans la « new economy
» [nouvelle
économie]
etc., tous, et naturellement
toutes, très beaux
et sexy.
En outre, dans cette représentation,
la marginalité
des immigrés est
complètement exclue.
Leur position nest
plus pitoyable, ils ne
sont plus des victimes,
mais les gagnants de lordre
des choses puisque leur
différence est
un avantage par rapport
à la majorité
unitaire. Tous les processus
qui construisent les différences
en tant que telles, toutes
les incertitudes dont
les « anges hybrides
» sont victimes
non seulement disparaissent
mais sont même niés.
La critique de la conception
de lidentité
(qui nest pas du
tout non fondée
!) est abusée pour
dénoncer les exigences
antiracistes comme identitaires
et culturalistes. La différence
devient une option exotique
dans un monde postmoderne
d« anything
goes ».
Évidemment, cette
évolution même
se trouve dans le cadre
du capitalisme différentialiste,
selon lequel pour assurer
le développement
économique la logique
capitaliste est forcée
dintégrer
des différences,
afin de les neutraliser
et les mettre en valeur.
De ce fait, léconomie
mondiale ne soriente
pas vers une normalisation
absolue mais vers une
différenciation
infinie créant
dinnombrables identités
différentes. De
cette manière,
le transnational et le
métissage ne représentent
pas le moins du monde
une coupure avec la logique
du capital ; mais plutôt
en créant une identité
transnationale, elle peut
rester logique avec elle-même.
Selon ces dispositions,
les différences
culturelles et leurs porteurs
sont inévitablement
à intégrer.
Dans une économie
globale qui aspire à
la pénétration
totale de sociétés
étrangères,
ils sont même essentiels.
Ainsi, pendant que les
identités fixes
apparaissent non-fonctionnelles,
le métissage devient
une contrainte qui est
dans la suite directe
de la logique de sélection
estimant depuis toujours
les autres daprès
la possibilité
de les mettre en valeur.
Derrière les folles
exigences hétérophile
on trouve leffort
de la création
dune nouvelle identité
moderne et multiple au-delà
des limitations du premier
nationalisme. Une identité
qualifiant au niveau mondial
et dont le centre reste
évidemment le sujet
occidental.
Cela ne modifie en rien
cette constitution, si
lintégration
de lautre seffectue
au niveau de la représentation.
Cette représentation
nest ni une alternative
à légalité,
ni nécessairement
une étape. Linclusion
de la différence
peut bien être accompagnée
de la perpétuation
de la hiérarchie
raciste entre société
majoritaire et immigrés.
Souvent, cette inclusion
se fonde même sur
cette pente du pouvoir.
La sociologue Umut Erel
a montré que «
lhybridation »
de la culture de nourriture
en Allemagne par Döner,
Pizza etc. ne pourrait
être garantie que
par une exploitation économique
qui se base sur des hiérarchies
sexistes et racistes.
Seuls des salaires faibles,
lemploi des sans-papiers,
la dévaluation
du travail, lexploitation
de la famille etc. pouvaient
faire baisser le prix
des marchandises de consommation
de telle sorte que leur
diffusion massive soit
assurée.
Cest pourquoi le
métissage a surtout
un caractère de
classe qui peut être
juste sous sa forme idéale
pour une nouvelle classe
postfordiste se permettant
dêtre transnationale.
Cependant la majorité
écrasante des humains
non capable datteindre
le statut officiel de
métissage en est
exclue. Tandis quune
approche mystifiant de
la culture et des mélanges
culturels sert à
exalter quelques-uns dans
la noblesse dune
élite hybride où
ils doivent jouir le cheval
de bataille de la globalisation
; le reste se trouve condamné
à une marginalité
encore plus profonde qui
représente lautre
côté invisible
de la même mondialisation.
Chez eux, la différence
sert toujours principalement
à diminuer le prix
de leur main-duvre,
et ce, aussi bas que possible.
Bien entendu, la mystification
culturelle ne se restreint
pas aux processus dinclusion
(ou dacquisition)
de lautre. Les processus
dexclusion sont
également soumis
à une argumentation
culturaliste. Limage
de métissage est
contrastée par
limage de fondamentalisme
qui née de la même
façon dune
transfiguration de la
culture. Selon la disposition
hétérophile
qui se voit comme loptimal,
lautre ne peut apparaître
que comme lautre
absolu qui na rien
à faire avec nous-mêmes.
Cest pourquoi, il
incarne lopposé
total de soi : antidémocratique,
intolérant, dune
manière destructrice
et monoculturelle, et
donc une menace pour la
propre société
hybride. Limage
sapproche de celle
des ethnopluralistes qui
considèrent les
autres comme une menace
ultérieure et plaident
par conséquent
pour la séparation
absolue.
Ainsi, la situation en
Allemagne est déterminée
par une interaction de
la politique de multiculturalisme
et de métissage,
dans laquelle la positivité
de lautre est dégagée,
avec une défense
de lautre sur des
bases ethnopluralistes.
Au fond, les deux discours
se complètent :
tandis que la politique
différentialiste
formule les critères
de linclusion des
immigrés à
lintérieur,
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