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LE CONSENSUS CULTURALISTE EN ALLEMAGNE

Erdal KAYNAR
Étudiant en Histoire

INTRODUCTION

Les vrais racistes, Alain de Benoist écrivit en 1982, sont ceux qui perpétuent la parole autour du racisme. Qui croit encore à la science des races, demanda-t-il, qui était développée au XIXe siècle ? Le discours autour de l’infériorité biologique de certains groupes humains n’est plus de mise, de même que la « race » n’est plus un thème en soi. Nous pourrions facilement dénoncer les affirmations du théoricien de la nouvelle droite comme étant une grande absurdité. Mais, en dernière analyse, A. de Benoist ne semble pas avoir tout à fait tort. On pourrait presque dire qu’il s’est directement inspiré de Frantz Fanon.
Celui-ci avait affirmé déjà en 1956 lors du premier congrès d’auteurs et d’artistes Noirs, que le racisme se focalisant sur « la race » appartenait à une époque coloniale dépassée. Son argumentation va certainement dans une direction tout à fait différente de celui de la nouvelle droite. Pour lui, le racisme est, premièrement, un moment essentiel du pouvoir occidental dans le but de déshumaniser la population coloniale et de la transformer en objet utile aux colonisateurs. Deuxièmement, le racisme n’est pas un phénomène statique et immobile, mais se renouvelle constamment. Troisièmement, en conséquence, le racisme biologique a été remplacé par un racisme qui se fonde sur la culture, un racisme qui n’a plus comme objet des hommes différents, mais une « certaine forme d’existence ».
Frantz Fanon avait reconnu étonnamment tôt que le racisme déplace sa base de la « race » sur la « culture ». Mais ce développement ne se montre pas seulement dans une échelle des relations internationales selon les dispositions coloniales et néo-coloniales, mais aussi au sein même des pays européens, notamment avec l’immigration d’après-guerre.
Donc, si nous suivons Fanon dans l’idée que le racisme est un moment central du pouvoir occidental et établit une hiérarchie entre les sujets occidentaux et les autres, alors il est à se demander sous quelle forme de nos jours est effectuée une fixation des immigrés. Nous prendrons le cas de l’Allemagne. Bien que les aspects que nous ébaucherons soient comparables dans toute l’Europe, cette fixation est peut-être la plus affirmé en Allemagne. Une rétrospective historique rend plus compréhensible la problématique spécifique de l’Allemagne.
Parler de l’Allemagne, cela veut dire avoir en tête le Troisième Reich. Cela veut aussi dire avoir en tête particulièrement le fait qu’il n’y eut aucune rupture dans la pensée qui soutenait l’idéologie fasciste des nazis. En 1945, ce ne fut qu’à cause d’une intervention étrangère massive précédemment inconnue, que l’objectif de réaliser l’idée d’une nation homogène put être arrêté. Il faut donc réaliser dans quelle atmosphère les premiers « Gastarbeiter » arrivèrent en Allemagne. L’expérience collective de la stigmatisation, de la persécution, de la dégradation et finalement de l’anéantissement industriel des humains définis comme « non-allemands » constituait profondément la société allemande d’après-guerre. Les continuités jusqu’à aujourd’hui sont frappantes (violations régulières des établissements juifs, attaques quotidiennes contre des immigrés, meurtre mensuel d’un non-allemand…). Pour cette raison, on ne peut parler de racisme en Allemagne qu’à l’ombre d’Auschwitz.

TRANSFORMATION DU RACISME

Le fascisme allemand avait démontré les résultats de la science de races. Après le Troisième Reich, il n’était guère possible de parler de « races ». Subséquemment, avec la fondation de Nations Unies, il était proposé de remplacer le mot « race » par le mot « ethnie ». Et, de fait, aujourd’hui on trouverait rarement quelqu’un parler des races et de leur hiérarchie. À cause du caractère tabou du mot « race » après l’expérience de la seconde guerre mondiale, ce remplacement est probablement même plus répandu en Allemagne qu’ailleurs. Ainsi arrive-t-on à l’origine du néoracisme. Personne ne parle d’une guerre des races ou de races déterminées biologiquement. Tout aussi peu, seul un petit nombre de personnes soutient que le comportement des humains est déterminé par le sang ou par les caractéristiques génétiques. Or, la différence de culture est le nouveau point de départ. Effectivement, la culture était le point auquel l’antiracisme, de même que l’anti-colonialisme s’étaient référés. Dans les mouvements des immigrés, la reconnaissance des différences culturelles était donc un élément central des exigences. Une exigence qui n’est plus éconduite par le néoracisme, et qu’il peut même intégrer. Pierre-André Taguieff parla en 1984 de « l’effet rétorsif du racisme différentialiste ».

Le « racisme sans race » comme le dit Etienne Balibar, à première vue ne se fonde pas sur une infériorité ou une supériorité de certains peuples sur d’autres. Au lieu de cela, il a comme objet un concept des cultures qui sont définies via des frontières ethniques, et qui ne sont pas nécessairement mieux ou pires, mais différentes, et cela veut dire diamétralement différentes. Puisque tous les humains ont une liaison naturelle avec leur propre culture, déjà une coexistence de différentes cultures est un immense potentiel de danger. Un mélange doit aboutir au chaos et prendre fin dans la dissolution de la société. En prétendant à un attachement naturel de l’être humain à sa culture, le savoir néoraciste reprend à nouveau la pensée essentialiste à laquelle il affirme avoir échappé.

En effet, nous ne devons pas comprendre le « cultural turn » comme une analyse sémiotique des formes culturelles. Ceci n’est pas une analyse des formes culturelles qui sont soumises aux négociations constantes, faisant de la culture un processus de l’interprétation. Ici, il s’agit plutôt d’une construction d’authenticité avec une détermination absolue des humains. Leur existence apparaît comme le résultat nécessaire d’une généalogie à laquelle ils ne peuvent pas échapper. Tous les phénomènes sociaux, positifs ainsi que négatifs, apparaissent comme le reflet de la culture. Ainsi, en Europe, des acquis politiques comme la démocratie bourgeoise ou les droits de l’homme ne sont pas présentés comme tels mais plutôt comme l’expression exclusive de la culture occidentale. En conséquence, le fondamentalisme n’est pas analysé comme une défaite politique mais comme une pensée essentiellement immanente aux cultures non-occidentales.
Un décalage des frontières entre les cultures apparaît comme une atteinte à cette forme d’existence extra-historique. Il réduit la valeur originale de la culture, et conduit donc aux conflits et aux réactions de défense « naturels ». Ce n’est pas une naturalisation de la race mais du comportement raciste, une « naturalisation du racisme », selon Balibar. C’est pourquoi, les immigrés sont constamment confrontés à une politique de discrimination et d’exclusion qui, lorsqu’elle se tourne vers « les limites de la capacité » de la population dite autochtone, est présentée pour leur propre bien puisqu’elle négocie raisonnablement un conflit naturel entre deux ethnies pour éviter une plus grande escalade. Une texture socio-politique devient naturelle.

LE CONSENSUS CULTURALISTE EN ALLEMAGNE

Du fait d’un manque de rupture dans la continuité de la vision du monde raciste en Allemagne, pour les immigrés arrivants dès les années cinquante, il n’y avait aucune place dans le méta-discours de la Nation. Contrairement aux autres pays européens, l’Allemagne est marquée jusqu’à aujourd’hui par un manque absolu d’une politique de l’immigration – bien entendu sans vouloir glorifier ni le concept de communitarisme ni la politique d’assimilation diffusés en Europe. Donc, si dans la suite nous parlons de telle ou telle politique (assimilation, multiculturalisme, métissage etc.), cela ne dénote pas une politique officielle, mais plutôt des tendances dans le discours public qui ne sont guère homogènes et toujours contestées.

Rarement, la dégradation des immigrés est aussi clairement visible dans une langue comme en allemand : « Auslaender », en opposition à « Inlaender », signifie homme au-dehors et au-dedans du pays. La production de cette dichotomie reflétant un ordre de choses est accompagnée par un refus des possibilités de participation aux institutions politico-démocratiques, ce qui achève la stéréotypisation des immigrés et aboutit directement à une inégalité structurelle. Cette marginalité n’est pas reconnue comme un problème social ou politique, mais depuis les années soixante-dix est localisée comme phénomène culturel, lorsque – bien entendu – l’occupation publique avec cette « problématique » commença avec la dévaluation des travailleurs non-allemands liée à l’aggravation de la situation économique.

La conséquence extrême de ce point de vue est que l’autre ne peut que symboliser un danger absolu qui menace de polluer la propre culture pure. Bien évidemment, ce point de vue fut avancé dans les discours publics. Non seulement le plus grand hebdomadaire allemand « Der Spiegel », en juillet 1973 titra Die Türken kommen – rette sich wer kann ! (Les Turcs arrivent – sauve qui peut !), mais quelques semaines plus tard le Chancelier Willy Brandt avertit la nation de l’envahissement de l’Allemagne par les étrangers, à un moment où il devenait justement clair qu’une population durable d’immigrés s’était développée. En 1979, son successeur Helmut Schmidt parla des « hordes asiatiques » en désignant les immigrés turcs.

La réponse était précisément en accord avec les exigences ethnopluralistes que nous avons mentionnées ci-dessus : isolation et ségrégation. Pour la protection de la « pureté » de la nation allemande, dès l’année de l’arrêt de l’immigration du travail en 1973, les frontières furent systématiquement transformées en forteresse et la législation concernant les étrangers fut inéluctablement intensifiée. En 1983, un programme de rapatriement fut lancé qui prévoyait le versement de plus de 10.000 DM [5112,92 €] pour que les immigrés soient encouragés à retourner dans leur « patrie » d’origine, pendant qu’à l’intérieur, la « ghettoïsation » des immigrés fut dénoncée de plus en plus. Cette pensée conçoit les immigrés comme un pouvoir collectif homogène, leur attribuant une très profonde solidarité qui menace les structures de la société, image encore envenimée en criminalisant régulièrement les immigrés.

À côté de cela, une deuxième perspective paternaliste s’établit qui perçoit les immigrés comme victimes – spécialement animée par l’« Auslaenderforschung » (recherche sur les étrangers). Dans cette image qui certainement n’a pas l’acuité de l’image de menace, opérant néanmoins sur les mêmes bases culturalistes, les non-allemands, et en particulier leurs enfants, apparaissent comme victimes de deux dispositions contraires : la tradition ethnique de sa propre culture et l’assimilation à la civilisation allemande. En conséquence, on leur certifie une personnalité déficitaire et pathologique qui les transforme en asociaux. Ce n’est pas seulement une théorie de conflit de cultures mais aussi une théorie de déficit, selon laquelle en recourant à la dichotomie tradition/modernité, les immigrés ont un caractère déficitaire face à la modernité par suite de leur provenance d’un pays qualifié de traditionnel. Ces présentations permettaient de présenter les problèmes structurels et les processus sociaux nés d’une politique raciste d’exclusion dont les immigrés sont victimes comme la problématique d’un « être tiraillé entre deux cultures ». Dans le discours public, les immigrés apparaissaient perpétuellement comme des individus incapables, désorientés et dérangés, ce qui justifiait, selon Kien Nghi Ha, une politique de l’immigration rigide et paternaliste. De telles images servent à la sublimation des sujets occidentaux et à l’objectivation des autres. Elles ont naturellement plus de pertinence sur les sujets occidentaux que sur les autres. Eux, ils apparaissent soit en tant que victimes d’un conflit des cultures ou d’une culture traditionnelle répressive, soit à cause de leur différence ou de leur infériorité culturelle, en tant que menace pour la société. Mais donc pas assez. Car depuis le début des années quatre-vingt-dix, il y a une autre politique qui se fonde sur une évaluation positive graduelle de la différence et qui prône sa reconnaissance et son intégration : le multiculturalisme.

L’ALLEMAGNE DANS LES ANNÉES 90 : LES DISPOSITIONS MULTICULTURALISTES

Le multiculturalisme a été développé pour s’opposer d’une part au paradigme de déficit et dessiner d’autre part une échappatoire à l’impasse à laquelle l’ethnopluralisme, dans sa conception des différences culturelles comme contrepoint antagoniste, avait conduit. On en est venu à une conception selon laquelle il n’y a pas besoin de bannir l’autre puisqu’il existe la possibilité hypothétique de l’intégrer. Pour la première fois donc, les immigrés étaient considérés comme une partie de la société. Dans ce cadre, le multiculturalisme, dans la tradition occidentale des lumières, s’est avéré à première vue progressiste. Ce n’est pas par hasard donc que les porte-paroles du multiculturalisme venaient du spectre libéral-alternatif et se trouvaient dans les partis des verts et des sociaux-démocrates. Mais c’était plutôt à cause du mouvement des immigrés qui s’était développé dans les années quatre-vingt que le discours public devait être modifié. Continuellement, il exposait l’existence d’une population permanente des immigrés et confrontait la population allemande à son racisme, si bien que les exigences précédemment dominantes (comme le rapatriement) ne pouvaient plus être demandées avec l’ancienne certitude.

Mais une nouvelle phase fut introduite avec l’unification des deux Allemagnes au début des années quatre-vingt-dix. Lorsque le monde célébrait la « liberté » et le nouvel ordre du monde, en Allemagne l’agression raciste explosa. Dans l’Allemagne entière, il y eut des attaques racistes contre les immigrés et contre tous ceux définis comme non-allemands. En 1990, plus de 20.000 insultes et assauts racistes furent enregistrés officiellement. En réponse à cette violence, le mouvement des immigrés se radicalisa et commença partiellement à organiser son autodéfense. Face à ce développement, un changement de politique officielle fut indispensable. En proclamant le multiculturalisme, l’État essaya de scinder les immigrés, de réduire leur force politique à des exigences culturelles et de combattre l’« Auslaenderfeindlichkeit » (l’hostilité à l’égard des étrangers). Donc, un nouveau mode de « vivre ensemble » fut établi en contraste avec les vieux appels à la ségrégation et à l’assimilation, aussi bien qu’avec la force militante des nazis.

En tout cas, ce qui ressort du nouveau paradigme n’est pas une reconnaissance de l’autre en tant que tel, sous prétexte que cela pourrait mettre en désordre les fondements de la société. Selon les multiculturalistes, un juste milieu entre la séparation et la reconnaissance parfaite de l’autre est important, donc entre relativisme culturel et fermeture complète de la société. Or, comment imaginer ce juste milieu ? À la base, on trouve encore une fois une conception de deux cultures fondamentalement différentes. Ainsi même, ne dévie-t-on ni du consensus culturaliste ni du paradigme de déficit. En effet, suivant les représentants du multiculturalisme, les immigrés sont comme auparavant prisonniers d’une culture traditionnelle et prémoderne, sans relation avec les valeurs comme la démocratie et les droits de l’homme. En plus, ce sont eux-mêmes qui sont immobiles, fixés sur leur identité et peu enclins à participer à la société.

La « répressivité » des cultures qui est élaborée à nouveau dans le débat autour du multiculturalisme n’apparaît pas comme une répressivité qui se développe dans plusieurs processus et naît fréquemment au contact avec la culture hégémonique et ses mécanismes d’exclusion raciste, mais comme une qualité apportée au-delà de toute histoire. Les « Auslaender » sont continûment vus en tant que masse collective qui menace les fondements de la société. La liste des défauts est donc restée presque constante par rapport à celle des années soixante-dix : incapacité de parler l’allemand, ghettoïsation (parfois dite « société parallèle ») et criminalité, à cause de laquelle automatiquement toutes activités politiques sont subsumées *. De plus en plus, une déloyauté des immigrés à l’égard de la constitution de la RFA est suggérée dans le cadre de criminalité. Cela s’applique en particulier aux tendances fondamentalistes des musulmans en Allemagne, ce qui immédiatement fait porter un soupçon général envers les immigrés d’apparence « orientale ». La seule nouveauté sur la liste des défauts, née d’une transformation raciste des acquis du mouvement des femmes, est le machisme des hommes immigrés.

Cette liste des déficits est critiquée nettement et en même temps marquée comme un état malheureux et toutefois surmontable. Mais ce surpassement ne vise nullement à une égalité juridique, ni à une redistribution économique en faveur de ceux qui sont désavantagés depuis des décennies, ni à une sanction inconditionnelle de toute violence raciste. Même la revendication de la double nationalité, donc le droit de vote (longtemps au centre des exigences du mouvement des immigrés) présentée pendant des décennies par les multiculturalistes comme condition de l’intégration, fut abandonnée rapidement en 1998/99 face à une contre-campagne populaire, à laquelle plus d’un million d’Allemands participèrent. La réforme de la nationalité faite par le gouvernement des sociaux-démocrates/verts a même compliqué l’obtention de la nationalité allemande.

Ce qui doit changer selon le multiculturalisme, ce ne sont ni les structures provoquant la marginalité des immigrés ni les Allemands, mais encore une fois les immigrés eux-mêmes. Pour surmonter leur position subalterne, ils sont invités à s’assimiler à la société majoritaire, mais pas dans un sens d’adaptation culturelle, plutôt dans le sens d’une conversion de l’identité culturelle à un mode de vie. En tant citoyen, l’immigré intégré est obligé de ne pas se différencier d’un Allemand commun et de s’identifier avec les valeurs de la société – y compris évidemment la constitution. Autrement, il peut et il doit conserver et vivre sa différence culturelle. Selon cette vision, les immigrés doivent s’adapter à la société allemande, ce qui néanmoins ne leur permet pas de devenir égaux aux Allemands. En conservant leurs différences culturelles, ils sont forcés de rester l’autre, en dépit de leur adaptation : coïncidence d’assimilation et de stigmatisation, tandis que la stigmatisation est encore une fois soutenue par la différence culturelle. La société majoritaire définit les différences positives (donc à intégrer) et négatives (donc à surmonter). Généralement, cette définition suit la possibilité de consumer la différence : il faut surtout que la différence soit consommable. Par conséquent, le multiculturalisme promet qu’avec la consommation d’une différence culturelle disparaîtrait également le problème du racisme, puisque l’autre reçoit la reconnaissance et le respect qu’il lui faut.

Effectivement, l’évaluation positive de la différence, prônée fortement par l’antiracisme bourgeois contre sa perception négative, ne représente pas le moins du monde une rupture avec la pensée raciste ; au contraire, il représente l’autre côté indispensable de la perception de l’autre. D’ailleurs, cette appréciation n’est pas du tout quelque chose de nouveau ; elle se trouve dans la pensée occidentale dès le début de l’expansion de l’Europe, dans l’œuvre « Utopia » de Thomas More, dans le « sauvage noble » de Jean-Jacques Rousseau, dans la « Vénus Noire » de l’époque de l’impérialisme. Toute l’histoire de l’Europe avec tous ses actes de violence et de soumission est marquée par cette dialectique de fascination et de mépris.

Donc, dans les années quatre-vingt dix on en est venu à organiser des fêtes contre la xénophobie auxquelles les immigrés devaient participer en offrant leurs spécialités culinaires et en proposant leurs danses ethniques. Les Allemands pouvaient prouver leur amitié avec leurs étrangers en mangeant de Döner et en participant à un groupe de tambours. Réduits à un folklore, avec le multiculturalisme les immigrés furent peut-être même plus déclassés qu’auparavant.

LE MÉTISSAGE ET LES DEMANDES DU CAPITALISME DIFFÉRENTIALISTE

Évidemment, ce modèle folkloriste fut bientôt désapprouvé. Ce furent d’abord des immigrés qui présentaient l’Allemagne non pas comme un pays « multiculturel » mais comme un pays « métis » (hybride) pour critiquer les dichotomies culturalistes et briser la notion d’une culture allemande homogène et pure. Un peu plus tard, cette vue fut reprise par des penseurs allemands, mais plutôt comme une adaptation des théories anglo-américaines de métissage (hybridity) qu’un traitement des idées des immigrés. Ainsi, à la fin des années quatre-vingt-dix on pouvait constater un développement dans le discours majoritaire vers « l’hybridité » de l’Allemagne. Ce développement eut lieu spécialement après que l’Allemagne se fut encore une fois rendu compte qu’elle avait besoin d’une main-d’œuvre étrangère pour garantir son développement économique.

La politique de métissage indique évidemment un changement des exigences des immigrés. À eux, on ne leur demande plus de conserver leurs différences comme dans un zoo selon la conception multiculturaliste, mais à les transformer pour le bien de la société, pour qu’elles participent au progrès de la société. Or, métissage et participation ne veulent ni dire une abolition de l’inégalité entre Allemands et immigrés ni une élimination de leur position subalterne ; de préférence, le métissage est un phénomène exclusivement localisé dans la sphère de la représentation.

Le but n’est pas une critique conséquente des catégories culturalistes ancrées dans la pensée de la société. Le concept se limite à une analyse des productions culturelles et, de ce fait, est utilisé surtout dans le domaine de la consommation. Pour utiliser les différences de manière productive, elles doivent néanmoins être privatisées. L’accès à l’image de métissage, selon Mark Terkessidis, est obtenu par les immigrés du fait qu’ils se transforment en un cliché « appétissant » (musicalité, rythme, döner etc.) ou dans une icône de la réussite personnelle. Comme nous pouvons voir, ces clichés ne fonctionnent guère sans référence aux cultures « originaires ». Donc, on arrive à une omniprésence des immigrés couronnés de succès, sur les canaux de télévision, sur le marché de la musique, dans la publicité, dans la « new economy » [‘nouvelle économie’] etc., tous, et naturellement toutes, très beaux et sexy.

En outre, dans cette représentation, la marginalité des immigrés est complètement exclue. Leur position n’est plus pitoyable, ils ne sont plus des victimes, mais les gagnants de l’ordre des choses puisque leur différence est un avantage par rapport à la majorité unitaire. Tous les processus qui construisent les différences en tant que telles, toutes les incertitudes dont les « anges hybrides » sont victimes non seulement disparaissent mais sont même niés. La critique de la conception de l’identité (qui n’est pas du tout non fondée !) est abusée pour dénoncer les exigences antiracistes comme identitaires et culturalistes. La différence devient une option exotique dans un monde postmoderne d’« anything goes ».
Évidemment, cette évolution même se trouve dans le cadre du capitalisme différentialiste, selon lequel pour assurer le développement économique la logique capitaliste est forcée d’intégrer des différences, afin de les neutraliser et les mettre en valeur. De ce fait, l’économie mondiale ne s’oriente pas vers une normalisation absolue mais vers une différenciation infinie créant d’innombrables identités différentes. De cette manière, le transnational et le métissage ne représentent pas le moins du monde une coupure avec la logique du capital ; mais plutôt en créant une identité transnationale, elle peut rester logique avec elle-même.

Selon ces dispositions, les différences culturelles et leurs porteurs sont inévitablement à intégrer. Dans une économie globale qui aspire à la pénétration totale de sociétés étrangères, ils sont même essentiels. Ainsi, pendant que les identités fixes apparaissent non-fonctionnelles, le métissage devient une contrainte qui est dans la suite directe de la logique de sélection estimant depuis toujours les autres d’après la possibilité de les mettre en valeur. Derrière les folles exigences hétérophile on trouve l’effort de la création d’une nouvelle identité moderne et multiple au-delà des limitations du premier nationalisme. Une identité qualifiant au niveau mondial et dont le centre reste évidemment le sujet occidental.
Cela ne modifie en rien cette constitution, si l’intégration de l’autre s’effectue au niveau de la représentation. Cette représentation n’est ni une alternative à l’égalité, ni nécessairement une étape. L’inclusion de la différence peut bien être accompagnée de la perpétuation de la hiérarchie raciste entre société majoritaire et immigrés. Souvent, cette inclusion se fonde même sur cette pente du pouvoir. La sociologue Umut Erel a montré que « l’hybridation » de la culture de nourriture en Allemagne par Döner, Pizza etc. ne pourrait être garantie que par une exploitation économique qui se base sur des hiérarchies sexistes et racistes. Seuls des salaires faibles, l’emploi des sans-papiers, la dévaluation du travail, l’exploitation de la famille etc. pouvaient faire baisser le prix des marchandises de consommation de telle sorte que leur diffusion massive soit assurée.

C’est pourquoi le métissage a surtout un caractère de classe qui peut être juste sous sa forme idéale pour une nouvelle classe postfordiste se permettant d’être transnationale. Cependant la majorité écrasante des humains non capable d’atteindre le statut officiel de métissage en est exclue. Tandis qu’une approche mystifiant de la culture et des mélanges culturels sert à exalter quelques-uns dans la noblesse d’une élite hybride où ils doivent jouir le cheval de bataille de la globalisation ; le reste se trouve condamné à une marginalité encore plus profonde qui représente l’autre côté invisible de la même mondialisation. Chez eux, la différence sert toujours principalement à diminuer le prix de leur main-d’œuvre, et ce, aussi bas que possible.

Bien entendu, la mystification culturelle ne se restreint pas aux processus d’inclusion (ou d’acquisition) de l’autre. Les processus d’exclusion sont également soumis à une argumentation culturaliste. L’image de métissage est contrastée par l’image de fondamentalisme qui née de la même façon d’une transfiguration de la culture. Selon la disposition hétérophile qui se voit comme l’optimal, l’autre ne peut apparaître que comme l’autre absolu qui n’a rien à faire avec nous-mêmes. C’est pourquoi, il incarne l’opposé total de soi : antidémocratique, intolérant, d’une manière destructrice et monoculturelle, et donc une menace pour la propre société hybride. L’image s’approche de celle des ethnopluralistes qui considèrent les autres comme une menace ultérieure et plaident par conséquent pour la séparation absolue.

Ainsi, la situation en Allemagne est déterminée par une interaction de la politique de multiculturalisme et de métissage, dans laquelle la positivité de l’autre est dégagée, avec une défense de l’autre sur des bases ethnopluralistes. Au fond, les deux discours se complètent : tandis que la politique différentialiste formule les critères de l’inclusion des immigrés à l’intérieur,