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DYNAMIQUES IDENTITAIRES ET ESPACES PUBLICS

Manuel Delgado RUIZ
Professeur d’Anthropologie culturelle
Université de Barcelogne [Espagne]

L´ESPACE PUBLIQUE COMME SCENE DES IDENTITES

On entend parler souvent de l´urgence d´”intégrer culturellement” les immigrés. Mais il faut se demander : l’immigré rencontre-t-il véritablement une culture lorsqu’il arrive dans la cité ? La ville est-elle un espace culturel doté d’une cohésion interne qui accepte ou rejette le nouvel arrivant ? N’est-il pas plus exact de dire qu’il lui faut s’adapter à un mélange confus de manières de faire, de parler et de penser ? L’adaptation de l’immigré à l’environnement culturel de la ville qui le reçoit ressemble à un nouvel apport sur un rivage où se sont accumulés les résidus laissés par d’autres marées humaines. Parler de la ville en termes d’”interculturalité” ou de “métissage culturel”, c’est alors un pléonasme, car la ville n’est sur le plan culturel que le fruit d’héritages, de transits et de présences successives qui ont façonné la cité pendant des lustres.

L’“immigré” est un explorateur, un naturaliste qui analyse la conduite de ceux qu’il prend pour des indigènes et qui essaie de l’imiter pour qu’ils l’acceptent comme un des leurs. D’une certaine manière, il se laisse “coloniser” par ceux qui le reçoivent. Explorateur de provinces inconnues, c’est également un colonisateur, une espèce de contrebandier de produits culturels, dont l’indéfectible destin est de modifier les conditions qu’il a connues en arrivant. L’immigré, qui apparaît comme un “acculturé”, est aussi un “culturisateur”.

Dans ce contexte, la différenciation culturelle n’est qu’un obstacle apparent à l’intégration des immigrés dans la société urbaine. Les “microclimats culturels” qui se créent là où s’établissent les immigrés, là où ils reconstituent les éléments plus ou moins altérés de leur tradition originelle ne gênent en rien l’intégration au milieu urbain. Dans une certaine mesure, ils se transforment en outils d’adaptation. Sur le plan psychologique, les sentiments de différenciation permettent aux individus et aux groupes de neutraliser les tendances destructrices des sociétés urbano-industrielles. Sur le plan sociologique, le maintien -et même le renforcement- d’une certaine fidélité aux formes déterminées de sociabilité que les immigrés apportent avec eux et peuvent exprimer de diverses manières leur permet de mieux contrôler les nouvelles situations auxquelles ils doivent s’adapter.
Conserver des pratiques culturelles particulières a été, d’autre part, essentiel pour les immigrés, qui ont été souvent confrontés à des formes d’exploitation et de marginalisation. Les mécanismes de reconnaissance réciproque entre immigrés de même origine leur ont donné la possibilité de recourir à un réseau très utile d’aide mutuelle et de solidarité. Le transfert de coutumes publiques (fêtes religieuses ou laïques, réunions d’amicales, etc.) ou privées (depuis les contes que les adultes racontent aux enfants jusqu’à l’élaboration des plats traditionnels) agit de manière paradoxale. Il permet aux immigrés de maintenir des liens avec leurs racines culturelles d’origine, mais facilite également la rupture avec ces mêmes racines. Grâce à cette astuce, une rupture symbolique peut se produire, qui s’avère irréversible : la reconstruction des environnements culturels d’origine construit par un simulacre l’utopie d’un retour définitif qui ne se réalisera jamais.

La différenciation d’une ville cosmopolite en diverses aires -qui peuvent d’ailleurs se recouper- est donc un phénomène positif dans la mesure où il peut favoriser parmi les nouveaux arrivants plongés dans des espaces urbains souvent anonymes un sentiment de sécurité. Le quartier culturellement différencié devient le cadre de réseaux de solidarité. Les groupes immigrés y créent des espaces de vie commune et leur confèrent un rôle dans l’organisation globale de la cité. L’intégration y est naturellement facilitée. La grande majorité de ces quartiers, créés sur le principe du regroupement ethnique ou religieux, ne sont d’ailleurs jamais exclusifs et accueillent des minorités ou des majorités relatives qui cohabitent avec les membres d’autres communautés. D´autre part, il faut dire que s´il y a quelque chose qui caractérise l´experience urbaine de l´immigrant, c´est que le réseau de relations familiales et de liens entre compatriotes où il se trouve installé est géographiquement vaste. C´est ce qui fait de l´immigré un “visiteur” convulsif (Joseph, 1991).

On parle d’immigrés. Mais, dans la ville, qui peut être qualifié “d’immigré” ? Et pour combien de temps ? Définie par le caractère hétéroclite et instable des éléments humains qui la composent, la ville ne peut qualifier d’étrangers que ceux qui viennent d’arriver et sont sur le point de repartir. La notion de “travailleur invité”, toute récente dans le monde occidental, a eu un certain succès dans les années 1950-1980, parce que tout le monde pensait que la main d’oeuvre étrangère venait pour une période restreinte et avec l’idée de retourner dans son pays. La pratique a montré qu’une part importante de ces travailleurs finissent par devenir des résidents. Le regroupement familial qui s’opère plus ou moins vite, et un réseau croissant d’engagements –relatifs au travail, à la famille, à l’éducation, etc.– rend utopique l’idée de retour. Ceux que nous appelons “immigrés” sont donc destinés à être intégrés dans un ordre urbain qui en a besoin, car ils sont une ressource indispensable, une garantie de renouveau et de continuité. Ils sont venus remplir des postes de travail que les habitants des pays développés n’acceptaient pas. Autrement dit, si l’immigré est arrivé dans la ville, c’est parce qu’il y a été appelé.

A côté de la diversité culturelle suscitée par les communautés d’origine étrangère, se produisent d’autres phénomènes d’hétérogénéisation spécifiquement urbains. Des nouvelles ethnicités (si l’on peut employer ce terme) se structurent à partir de la musique, de la sexualité, de l’idéologie politique, de l’âge, des modes ou des sports, chacune ayant sa propre expérience de la ville. Les adolescents se réunissent souvent en fonction d’affinités musicales ou des tendances de mode. Les heavies, les mods, les punks se sont transformés en véritables ethnicités urbaines organisées en fonction d’une identité qui a pour fondement essentiel l’esthétique et la mise en scène. Un autre exemple très significatif de ces néoethnicités, qui ne sont pas basées sur une même mentalité mais sur un ensemble d’émotions extériorisées, est fourni par les associations de supporters de clubs de football, dont le hooliganisme est la manifestation la plus véhémente. Dans toutes ces nouvelles ethnicités, ceux qui s’intègrent utilisent comme mode de reconnaissance un critère totalement différent de ceux qui opèrent dans les sociétés dites “traditionnelles”, un critère fondé sur un mélange d’expériences partagées dans lesquelles la codification des apparences et les rituels acceptés jouent un rôle essentiel.

A ce moment, il faut donner une explication conceptuelle. La notion d´ethnie, au sens strict, sert à désigner simplement un groupe humain qui se considère différent des autres, et cherche à conserver sa différence. Dans tous les cas, ethnie signifie simplement peuple. Les Bosniaques, les Zoulous, les Sioux, les Vietnamiens, les Touaregs, les Français, les Catalans et les Argentins sont, pour ne prendre que quelques exemples, des ethnies ou des groupes ethniques. Certains de ces groupes, qui se distinguent seulement par leur type de vie, leur morale, leur coiffure ou leurs vêtements, présentent tous les attributs de ce que l’anthropologie étudie comme des ethnies, et c’est à telle enseigne que nous avons pu nous référer aux formes de diversification culturelle apparues dans la ville comme s’il s’agissait de nouvelles ethnies. Le qualificatif “ethnique” est cependant utilisé dans le langage courant pour qualifier des groupes, des produits ou des conduites qui ne seraient pas euro-occidentales. Nombreux sont les exemples d’un usage discriminatoire du terme “ethnie” ; l’idée selon laquelle “ils forment une ethnie et nous, nous sommes normaux” est toujours présente. Les danses des soufis ou le son de la cithare sont “ethniques”, mais personne ne sait pourquoi ce n’est pas le cas pour les valses ou les chansons des Beatles... Parler de “minorités ethniques” lorsque nous faisons référence à certains groupes de population implique généralement le même usage discriminatoire du terme. La presse s’obstine à qualifier exclusivement d’”ethniques” les conflits qui ont pour théâtre les pays non occidentaux, tandis que les luttes entre ethnies en Afrique sont qualifiées de “tribales”.

Lorsque l’on parle de questions relatives à la pluralité des villes, le mot culture apparaît de façon récurrente. On parle alors de “diversité culturelle”, d’”interculturalité”, d’”intégration culturelle”, de “métissage culturel”, d’”acculturation”, sans se préoccuper jamais d’expliquer ce que l’on doit comprendre par le terme “culture”. Sans doute l’usage le plus habituel du mot culture nous vient-t-il du romantisme allemand, qui l’utilisa pour désigner “l’esprit” d’un peuple déterminé. Cette conception se rattache à la conviction selon laquelle les nations possèdent une âme collective qui est le produit de leur histoire. D’après ce concept, les cultures sont des entités closes qui intègrent la cosmogonie et l’humeur d’un groupe ethnique. La “culture” serait tout ce qui est unique, propre et exclusif à un groupe humain. Les cultures seraient donc incommesnurables, c´est-à-dire incomparables, car des éléments essentiels de leur contenu ne pourraient pas être traduits dans d’autres langages culturels.
Face à cet usage métaphysique de la notion de “culture”, la plupart des anthropologues adoptent une autre acception : la culture comme un conglomérat de technologies matérielles ou symboliques, originelles ou importées, qui peuvent intégrer un groupe humain à un moment déterminé. Elle peut être définie comme une somme de tout ce qui a été appris, ce qui inclut le style de vie formé par des éléments qui peuvent être socialement acquis.

On peut enfin définir la culture comme un système de codes qui permet aux humains d’être en relation les uns avec les autres et avec le monde. En tout cas, culture doit être considéré comme synonyme de façon, manière, style..., de faire, d´agir, de dire, etc. Par conséquent, parler de diversité culturelle serait redondant, car la différenciation est toujours pour les humains une fonction de la culture. Seraient donc culturelles les différences comportementales, linguistiques et intellectuelles, ainsi que d’autres qui pourraient paraître purement physiques et naturelles, dans la mesure où on peut les considérer comme significatives culturellement. Si on les appelle différences culturelles, c’est pour se conformer à une certaine convention, car il n’existe en réalité que des différences préalablement codifiées comme telles par la culture.

Dans la ville, toutes les minorités culturelles -et dans la ville il n´y a pas autre chose que de minorités culturelles- qu’elles soient “traditionnelles” ou nouvelles, développent des stratégies pour devenir visibles. N´importe quel groupe humain doté d’une certaine conscience de sa particularité éprouve ainsi le besoin de “se mettre en scène”, de marquer d’une certaine façon sa différence. Dans certains cas, parce que leur singularité possède une base phénotypique qui contraste avec celle de la majorité. Dans d’autres, ce sont les vêtements qui ont pour fonction de marquer une distance de perception avec les autres. Les langues, les argots et les accents sont des variantes d’une même volonté de marquer cette singularité, et leur multiplicité est la composante sonore de l’exubérance de la perception qui caractérise la vie dans les cités diversifiées.

Face à ces signes distinctifs activés en permanence, d’autres identités collectives préfèrent des mises en scène cycliques ou périodiques. Le groupe réclame -et obtient- l’accès à un espace public afin de s’intégrer dans une entité collective. Il peut s’agir de fêtes organisées sur des places ou dans des parcs afin de présenter un folklore qui renvoie à la tradition culturelle considérée comme propre à la terre d’origine. Dans certaines villes où se sont formés des “quartiers ethniques”, la mise en scène peut aller jusqu’à la transformation systématique, parfois durable, parfois épisodique, du décor urbain. Car les nouvelles ethnicités présentent également ce besoin d’auto-célébration. Les concerts de musique donnent la possibilité aux groupes de jeunes de s’offrir leur propre spectacle. Les événements sportifs favorisent des effusions publiques auxquelles participent ceux qui ont une équipe de football ou de basket comme élément de “cohésion identitaire”.

Ce désir de visibilité n’affecte pas seulement les groupes minoritaires. De la même façon que n´importe quelle ethnie agit comme un ensemble collectif, affirme une espèce de macropersonnalité, n´importe quel individu agit comme une ethnicité réduite à son expression la plus élémentaire, affiche une sorte de microethnicité. Les individus utilisent ainsi les mêmes stratégies de distinction qui permettent à un groupe ethnique ou ethnicisé de se différencier : une manière personnelle d’agir en public -de s’habiller, de se coiffer, de parler, de bouger, d’exprimer ses émotions...- afin de créer un contraste et d’être reconnus comme différents, dotés d’un style particulier et unique.

Les groupes et les individus intériorisent et essaient de mettre en évidence un ensemble de traits qui leur permettent de se considérer comme différents; ils constituent ainsi leur identité. Mais il faut dire que ces proclamations répétées sur l’identité contrastent avec la fragilité évidente de tout ce qui la fonde et la rend possible. Un groupe humain ne se distingue pas des autres par des traits culturels particuliers, mais parce qu’il choisit des traits culturels singuliers en fonction de sa volonté initiale de différenciation. Ce sont les mécanismes de diversification qui conduisent à la recherche de signes capables de donner un contenu à l’exigence de différenciation d’un groupe humain. A partir de là, le contenu de cette différenciation est arbitraire, et les matériaux disponibles -ou simplement inventés- qui lui donnent l’aspect de quelque chose de dense et de définitif sont utilisés. Il s’agit d’un effet de miroir identitaire, capable d’invoquer toute forme d’alibis historiques, religieux, économiques, linguistiques, etc., afin de se légitimer et de se rendre incontestable. Cela ne veut pas dire que la différence soit mise en scène : la différence n´est autre chose que sa mise en scène. Il n´y a pas de “représentation de l´identité”, parce que l´identité n´est que sa représentation.
L’identité “ethnique” ne se forme pas à partir de la possession commune de traits objectifs, mais d’une dynamique d’interrelations et de corrélations dans laquelle seule la conscience subjective d’être différent s’impose en dernier ressort comme élément fondamental. Cette conscience ne correspond qu’à un ensemble d’illusions socialement sanctionnées comme des vérités irrévocables parce qu’elles sont légitimées par l’autorité, dit-on, des ancêtres ou de l’histoire. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas de différences “objectives” entre des groupes humains différenciés, mais ces différences deviennent significatives pour alimenter la dichotomie nous-eux. En définitive, il n’existe que des groupes “ethniques” ou identitaires en situation de contraste avec d’autres communautés (Barth, 1977).

Territoire conceptuel aux contours imprécis, le champ des identités ne peut donc être qu’un centre vide dans lequel a lieu une série ininterrompue de jonctions et de disjonctions, un noeud incertain parmi des instances individuellement irréelles et introuvables (Lévi-Strauss, 1971). L’identité est un phénomène purement relationnel qui ne se définit que par opposition. Ce n’est pas un contenu, mais une forme. L’identité est indispensable ; tout le monde en a besoin; mais elle présente un inconvénient majeur ; elle n’existe pas en elle-même. Ces unités qu’on imagine définissables par et en elles-mêmes ne fournissent pas la base d´une classification, mais en sont, au contraire, le résultat (Pouillon, 1993). Nous ne nous différencions pas parce que nous sommes différents, mais nous sommes différents parce que nous nous sommes différenciés d´avance. Et c’est précisément parce qu’elles sont le produit des relations entre des groupes humains autoidentifiés que les cultures ne peuvent pas être des entités qui vivent dans la quiétude. Soumises à un ensemble de chocs et d’instabilités, les identités modifient leur nature et changent d’aspect et de stratégie chaque fois que cela est nécessaire. Leur évolution est souvent chaotique et imprévisible. Les identités ne doivent pas seulement négocier en permanence les relations qu’elles maintiennent; elles sont ces relations mêmes.

DES FRONTIERES MOUVANTES

C’est parce que ses composantes ethniques et corporatives sont instables que la ville devient un immense tissu de champs identitaires peu ou mal définis, ambigus, qui se mêlent et qui rendent finalement impossible l’émergence d’une majorité culturelle bien définie. Il faut donc considérer la ville comme un kaléidoscope dans lequel chaque mouvement de l’observateur crée une configuration inédite des fragments existants. L’un des aspects qui caractérise la diversité culturelle actuelle est en effet qu’elle ne consiste pas en des espaces clos dans lesquels un groupe humain pourrait survivre isolé des autres. Cet extrême n’a jamais été atteint. Cependant, une accélération des interrelations culturelles comme celle que vivent actuellement les villes ne s’était jamais produite ; les frontières s’y multiplient, mais elles sont tellement floues et mouvantes qu’il est totalement impossible de ne pas les traverser continuellement.

Aucun des espaces sociaux qui définissent aujourd’hui la ville ne peut s’individualiser, parce qu’il est lié aux autres dans un immense réseau de relations de mutuel-les dépendances. Les identités des groupes ne peuvent en aucun cas être clairement distinguées des autres tant elles manquent de contours précis. Des façons de concevoir la vie absoluement différentes se mêlent dans des territoires dont la définition est impossible ou, pour le moins, compliquée de par leur caractère irrégulier et instable. Le citadin ne peut pas se limiter dans sa vie quotidienne à un réseau d’allégeances ou à une appartenance personnelle exclusive.
Fruit de cette identité plurielle et contrainte de s’adapter en permanence aux différents éléments de son existence sociale, l’individu urbanisé est une sorte de nomade en mouvement perpétuel, une personne obligée de passer son temps à établir des compromis entre les composantes d’une creuset formée par différents univers qui se touchent mutuellement ou s’interpénètrent.
Les citoyens sont à la fois entourés et habités par la diversité culturelle. Ils vivent immergés dans la différence, et ils se laissent posséder par elle. Pour le moment, il existe des principes d’appartenance qui ont pour la majorité une valeur supérieure à ce qui est strictement ethnique. L’appartenance à une catégorie sexuelle, à une génération ou à une classe sociale sont, à cet égard, exemplaires. Les noms font de chacun un parent; le lieu de naissance un compatriote ; les idées politiques et religieuses un coreligionnaire ; le quartier où il vit un voisin, l’âge un contemporain. Les goûts musicaux ou littéraires, le style vestimentaire, les passions sportives, le lieu d’études passé ou présent, les centres d’intérêt, etc. ; chacun de ces éléments situe chaque individu au sein d’un conglomérat humain constitué de tous ceux qui le partagent. A partir de ce magma, ils peuvent se reconnaître et se sentir liés par des sentiments, des origines, des orientations ou des expériences communes. Dans certains cas, cette expérience taxonomique peut devenir une caricature qui admettra le caractère aléatoire et capricieux des contenus réclamés par toute identité afin de s’autojustifier. Il suffit de penser à cette égard à la classification horoscopique, qui n´est qu´une sorte de caricature du système ethnique.

Grâce à tous ces mécanismes de différenciation, si l’on dressait un tableau de l’ensemble des citoyens de n’importe quelle ville à partir de critères permettant d’établir n´importe quel nous -le genre, la classe sociale, l’âge, les goûts, l’idéologie, la croyance, le signe du zodiaque, le quartier dans lequel on vit, le lieu de naissance, les préférences sexuelles- le résultat serait une série de configurations polymorphes, dessinées comme des cartes politiques qui produiraient une gamme étendue de couleurs et de contours non concordants en fonction de chaque choix identitaire.

Comment expliquer cette tendance à la différenciation culturelle si on la réduit à un ensemble arbitraire de marqueurs qui sont la conséquence et non pas la cause de la ségrégation opérée ? D’abord par la nécessité propre à tout individu de former avec les autres une communauté plus petite que les concentrations humaines d’une nation ou d’une grande ville. Il s’agit du besoin de l’individu d’appartenir à un collectif ou bien d’être assuré que, d’une certaine manière, il lui survit. Cette nécessité de créer un nous devient plus aigüe lorsque les relations et les contacts avec les autres groupes se font plus fréquents, plus intenses, et cela dans le cadre de territoires chaque fois plus petits. Ainsi, la volonté de se différencier, contrairement à ce que l’on a l’habitude de penser, ne provient pas d’un excès d’isolement, mais de ce qui est vécu comme un excès de contact entre les groupes. Dans ces conditions, la dialectique du nous-eux suppose l’accélération des processus de sélection ou d’invention des symboles qui sont à la base des auto-définitions, et cela avec une finalité: assurer un minimum de segmentation afin d’enrayer la tendance qu’ont les sociétés urbaines à hybrider de manière excessive leurs composantes. D’autre part, la différenciation se produit en distribuant des attributs qui impliquent l’assignation d’activités particulières à chaque groupe, de telle façon que la pluralité culturelle peut souvent occulter ce qui est en fait une organisation sociale, surtout si elle est imposée de l’extérieur au groupe comme une disqualification ou une stigmatisation.

En plus de souligner le caractère composite de la société urbaine, les diverses marques identitaires qui peuvent couvrir la population, et dont résulteront des segmentations toujours différentes, assument une autre fonction : classifier pour la nécessité même de classifier, c’est-à-dire répondre à l’exigence inconsciente d’imposer à une masse humaine auparavant informe et indifférenciée un ensemble de distinctions, d’oppositions et de complémentarités dotées de n’importe quel contenu.
Cette exigence de ségrégations différentielles n’est rien d’autre que le reflet d’un principe analogue actif dans la nature en général et régissant tous les événements de la vie, des formes élémentaires de l’organisation biologique aux systèmes de communication plus complexes. Toute perception est rendue possible par la réception d’une nouveauté par rapport à une différence, c’est-à-dire un contraste, une discontinuité, un changement (Bateson, 1981). Les organes sensoriels peuvent seulement percevoir des différences. On ne voit pas de couleurs, mais la différence entre deux couleurs. Si la gamme de couleurs n’existait pas, nous ne verrions qu’une seule couleur, c’est à dire aucune.

L’exemple de la vision binoculaire est éloquent. Ce que voit une rétine et ce que voit une autre est différent ; la différence entre l’information fournie par chaque rétine produit un autre type d’information : la profondeur. Le toucher nous informe sur les inégalités qui existent entre les surfaces que l’on touche, de même qu’une odeur ne peut être perçue qu’en fonction d’une autre avec laquelle on peut la comparer. L’ouïe n’isole pas les sons, mais les caractères distincts de chaque son. La linguistique nous a expliqué depuis longtemps que toutes les unités de langage -à commencer par leur expression la plus simple, les phonèmes- prennent un sens structurel en fonction de la valeur qu’elles ont les unes par rapport aux autres, soit en fonction de leurs relations d’opposition réciproque au sein d’un même système.

Dans les sociétés humaines, la différenciation (ethnique, religieuse, générique ou de tout autre type) remplit la même fonction que dans n’importe quelle expression de la vie dans l’univers. C’est un facteur d’organisation et de communication. Les molécules d’albumine complexes, dont l’existence fut l’une des prémisses à l’apparition de la vie terrestre, font partie d’un processus métabolique de par leur capacité d’établir une différence, de réagir à certains influx et de demeurer indifférentes à d’autres. De plus, les êtres vivants sont sensibles à des stimuli non biotiques et “neutres” : ceux qui leur permettent de s’orienter et de réagir à la moindre différence qui se produit dans leur environnement le plus immédiat. Cela est flagrant dans l’activité des ganglions, de la rétine ou du cerveau des mammifères, mais également dans celle des organismes plus élémentaires, molécules, cellules, atomes, etc., dans lesquels on peut aussi déceler la même capacité de réponse à un certain type de stimuli, par exemple à ceux issus de l’opposition mouvement-repos. Si l’on entend par communication l’activité qui rend possible la vie, toute communication dépend d’une bonne circulation d’informations, c’est à dire d’éléments relatifs à des différences.

Nous ne percevons pas des choses différenciées les unes par rapport aux autres, mais la relation entre ces choses après les avoir soumises au préalable à une différenciation. Sans différence, il n’y a pas d’information. Les choses indifférenciées ne peuvent pas être l’objet de la perception sensorielle et peuvent encore moins être le fruit de la compréhension et de la pensée. Le fonctionnement de la nature, des sociétés et de l’intelligence humaine ne peut être qu’holistique, c’est à dire basé sur l’interaction entre les parties et les phases préalablement différenciées. Nous avons besoin d’une différence pour établir des relations entre nous, mais également avec le monde.

La différence n’est cependant pas la négation d’une certaine homogénéité ; elle est sa condition. S’il est vrai qu’il ne peut exister de perception ni de pensée sans différence, la différence ne pourrait pas non plus exister si elle ne se ramenait à une unité, à une totalité qui intègre l’ensemble des façons de vivre et que l’on a l’habitude d’appeler la nature, l’univers ou, simplement, la vie. Dans le champ humain, ce fond commun sur lequel les différences peuvent se découper s´appelle la société. En particulier, dans les sociétés urbaines modernes, ce cadre partagé qui ne nie pas la diversité culturelle mais qui la rend possible, c´est ce qu’on appelle l´espace public, c´est-à-dire les espaces democratiques : la rue, mais aussi l´école, le marché, la participation démocratique, le système des communications, l´information, la loi, etc.

LES USAGES DE L’IDENTITE

Différence culturelle n´est pas la même chose qu’inégalité sociale. En fait, plutôt que de “différence” ou d’“identité” il faudrait parler d’“usages de la différence” et d’“usages de l’identité”. Souvent, la différence ou l´identité sont usées -ou même inventées- seulement pour “naturaliser” une situation d´explotation, injustice, persécution, etc. (Memmi, 1994). Le racisme n´est pas alors la cause mais la conséquence des asymétries sociales, les rationalisant a posteriori.

Le racisme biologique n’est pas, actuellement, la seule manière de justifier l’exclusion d’un groupe humain considéré comme inférieur.