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LES LIEUX DE L’INTERCULTURALITE : UNE IMAGE DE LA COMPLEXITE URBAINE

Marina MARENGO
Institut de Géographie
Université de Lausanne - FNRS [Suisse]

INTRODUCTION

Cette contribution s´inscrit dans le cadre d´une recherche, "Les lieux de l´interculturalité" - PNR39 "Migrations et relations interculturelles- dont les fondements théoriques reposent simultanément sur la géographie sociale et les progrès de l´éthno-méthodologie 1. La recherche en question s´attache à étudier les lieux d´échange et de transaction au sein de l´agglomération lausannoise entre population autochtone et immigrants - mais aussi entre les différents groupes d´immigrés- ainsi que le contexte de leur émergence, leur histoire et les discours qui les supportent (Racine, Marengo, 1995 et 1996). Cette démarche permet de rendre compte de ces mêmes lieux, de leur rôle dans la ville et des différents types de relations qui peuvent s´y nouer, en privilégiant les représentations, la construction du sens, la manière de structurer l´espace (Gilbert, 1986). L´intérêt pour ces "lieux hybrides" est né, en réalité, de l´idée que l´immigration dans les centres urbains favorise de plus en plus des "cultures de la mixité" qui représentent un enjeu central en matière de cohabitation et d´intégration des populations à l´échelle urbaine.
Les objectifs que nous avions définis dans le projet et auxquels nous travaillons afin d´y trouver des réponses sont les suivants :
• Quels sont les modes d´inscription territoriale de l´appartenance/différence ?
• Quels sont les modes de fonctionnement des lieux où elle s´inscrit ?
• Dans quelle mesure influencent-ils l´utilisation stratégique de traits ethno-culturels par les populations migrantes ?
• Quel rôle jouent-ils dans l´intercompréhension et dans la rencontre des différents acteurs ?
• A quelles conditions peuvent-ils devenir, dans le continuum où se distingue classiquement les situations d´assimilation, d´intégration, de séparation et de marginalisation, voire d´exclusion, de meilleurs instruments favorisant la cohabitation dans la différence ?

La conscience et la prise en compte de l´existence d´une double hermeuneutique - du chercheur et des acteurs compétents 2 - nous permet de montrer un aspect inattendu et encore partiellement inexprimé de l´interculturel. En effet nous nous attachons à montrer que l´interculturel existe bien au-delà de la relation "banalement" évoquée entre autochtones et allochtones. Si l´étude de ce type de relation constitue la base de notre recherche, nous sommes aussi conscients que le problème de la relation à l´altérité et de la cohabitation dans la différence se pose presque davantage sous forme de "problème de communication" entre réseaux sociaux, officiel et non officiel. Il s´agit d´un aspect encore peu et mal exprimé par les acteurs eux-mêmes. Il nous permet cependant de repenser et de redéfinir la durabilité urbaine dans les termes, d´une part, d´une nouvelle solidarité associée à la nécessité de construire de nouveaux types de liens sociaux et, d´autre part, implique la découverte et l´analyse des modalités de mise en place des nouveaux liens sociaux susceptibles de contribuer à recoudre un tissu social partiellement déchiré et multipliant les cas d´isolement, d´exclusion, de désafiliation, de marginalité et de dépendance (économique, sociale, culturelle, existentielle). Des dynamiques naissantes se précisent pourtant, de nouveaux outils, jaillis du terrain, peuvent contribuer à la construction d´une société plus intégrative.

Nous voudrions souligner ici que nous évitons volontairement des définitions forcément réductrices des concepts de ségrégation, intégration, interculturalité, etc.-, et que nous considérons que la catégorisation de nos terrains d´étude comme lieux d´interculturalité n´est pas donnée a priori ni ne dépend des perspectives ou des choix théoriques des enquêteurs, mais qu´elle est produite par les acteurs eux-mêmes dans leurs pratiques qui constituent le lieu tel qu´il se présente (Mondada, 1996). A une approche qui définirait a priori les caractéristiques et les enjeux des contacts interculturels, nous préférons une approche qui déplace la question de la définition de l´interculturalité du domaine des débats scientifiques au domaine des pratiques quotidiennes par lesquelles les acteurs en contexte identifient, décrivent, caractérisent des situations d´interculturalité. L´émergence de l´interculturalité est donc un phénomène à étudier sur le terrain et non un objet théorique prédéfini. Cette position vient notamment d´une posture critique à l´égard d´une approche de l´interculturalité qui relève d´une comparaison abstraite entre systèmes culturels différents et qui conclut à leur relative compatibilité ou incompatibilité. Contre cette approche, nous préférons interroger empiriquement les formes et les pratiques manifestant l´émergence de relations interculturelles. Pour ce faire, il est fondamental de développer une observation in situ des pratiques ordinaires des acteurs, et de l´appuyer sur des enregistrements de leurs rencontres et prises de contact (Marengo, Mondada, 1997).

Dans ce contexte nous essayerons de montrer de quelle manière et dans quelle mesure les acteurs sociaux mettent en relation la complexité des relations à l´autre et la complexité urbaine. L´étude de cas sera développée sur la base des analyses de plusieurs entretiens semi-directifs effectués avec des acteurs compétents dans certains des lieux choisis dans le projet pour une étude en profondeur, une fois réalisée une première étape ayant permis de les dégager comme représentatifs au sein de la trame multiethnique lausannoise.

DE LA THEORIE A LA PRATIQUE : LA PAROLE DES ACTEURS OU LA DECOUVERTE D’UN UNIVERS FLUIDE, MOUVANT ET COMPLEXE

Toutes les hypothèses faites au moment de la formulation du projet de recherche ainsi que pendant la première année d´analyse exploratoire des lieux potentiels d´interculturalité ont dû être remises en cause ou reformulées de manière plus pertinente à partir du moment où nous avons commencé notre travail dans les sept lieux choisis pour l´enquête en profondeur 3. Le but de cette partie de la recherche n´est pas, en effet, de théoriser l´interculturalité mais plutôt celui de mettre en évidence comment la complexité des relations au quotidien s´est révélée au travers de notre enquête sur l´interculturalité. L´émergence de cette composante nous paraît d´autant plus importante qu´elle nous a été apporté non par des lectures ou des réflexions scientifiques mais par les acteurs sociaux que nous avons mobilisés. Nos interlocuteurs nous ont amené dans un univers interculturel bien plus articulé et mouvant par rapport à celui que nous avions envisagé, sur la base de nos connaissances préalables - soit du terrain, soit théoriques - au moment de formuler et de rédiger notre projet de recherche. En réalité nous nous sommes trouvé face à un terrain tout à la fois vivant, mouvant, fluide et sensible dont le niveau de complexité le fait échapper à toutes les tentatives de conceptualisation faites en première analyse (Marengo, 1997b ; Racine, Marengo, 1997).

Les parcours individuels : l´expression d´une complexité privée

Au cours des premiers entretiens nous avons demandé à nos interlocuteurs - les responsables des lieux, voire dans certains cas leurs fondateurs- de reconstruire les parcours qui les avaient amenés soit à participer à la construction "officielle" du lieu - création d´une association, ouverture d´un local, etc.- soit à analyser leurs besoins et leurs aspirations, soit enfin à vouloir comprendre les besoins des autres : Et puis voir s´il y avait d´autres qui avaient le même besoin…Au début ils se sentent assez perdus quand ils arrivent ici. Puis le fait de trouver un livre dans leur langue. Pas seulement au niveau de la lecture… (Globlivres).
De nombreux récits, souvent des histoires de vie condensées, nous ont permis de comprendre qu´il existe - malgré les différences entre origines, niveaux de formation scolaire ou professionnelle et appartenance sociale - une constante dans le choix de leurs "investissements" dans un lieu et pour un lieu: une appartenance culturelle au moins double sinon multiple et une confrontation quotidienne à la différence et à l´autre dans leurs vie privées : Mon mari est musulman et donc dans ma famille il faut composer avec des cultures et des religions différentes (Français en Jeu) et/ou professionnelles : Bon, quand j´avais les enfants petits, je trouvais que ça me manquait, soit les livres en italien soit le fait de retrouver les choses qui étaient les miennes. xxxx aussi a plusieurs cultures dans sa famille. Il y avait d´autres personnes qui étaient…qui …dans leur famille avaient cette double ou triple chose…et qui dans le métier, dans l´école (Globlivres).

La nécessité de composer entre différentes appartenances culturelles et/ou linguistiques ainsi que le besoin d´y parvenir afin de pouvoir gérer de manière sereine et harmonieuse les relations familiales ou professionnelles ont amené nos interlocuteurs à sortir du milieu strictement familial ou professionnel et à tenter d´exploiter leurs compétences individuelles dans la création d´un lieu de médiation culturelle et sociale. Dans d´autres cas, ils se sont engagés dans une participation active dans un lieu déjà existant mais ayant besoin de plus de personnes disponibles pour jouer ce rôle de composition et de médiation entre cultures et langues différentes.

La mise à disposition des compétences acquises, de manière volontaire ou involontaire, ainsi qu´une volonté de partager ces expériences personnelles avec d´autres individus aux appartenances "multiples" est une constante des récits de la plupart de nos interlocuteurs : … on s´est tout simplement réunis comme ça, cinq ou six, et on a décidé d´essayer. Donc ont est partis comme ça. On avait fait un petit peu le tour des bibliothèques de la région pour voir s´il y avait une possibilité de s´installer chez quelqu´un, s´il y avait un coin dans la région lausannoise qui nous serait ouverte mais ce n´était pas le cas. Donc on a dit:"On essaie tout seuls" (Globlivres).

Dans certains cas la volonté de partage de ces expériences a eu besoin de plusieurs étapes de transition avant de s´affirmer de manière explicite : Après de nombreuses réunions par petits groupes on avait fait une grande assemblée. Il y avait a peu près 200 personnes. Et on est partis comme ça (Colonia Libera). Dans d´autres cas, en revanche, une dimension "locale", comme celle du quartier, a rendu la tâche plus facile aux fondateurs des lieux : Au début ce n´était pas encore le centre de rencontre mais le centre de quartier. Ils étaient dans une ancienne buanderie, au rez-de-chaussée d´un immeuble. C´était tout petit mais il y avait tout le temps des gens et des activités. Les gens du quartier avaient envie de participer, de faire. Certains sont encore là dans la salle à côté qui jouent au bridge (Centre de Rencontre et de Loisirs de Chailly).

Le partage des expériences personnelles et la mise à disposition des compétences acquises ont également permis une claire prise de conscience des risques à prendre pour soutenir les initiatives entreprises. Risques de type économique souvent: Et on a commencé comme ça. Avec quelques livres donnés, des livres prêtés par la "Bibliothèque pour Tous". Puis ça s´est agrandi tout simplement, petit à petit. C´était à nos frais (Globlivres) mais aussi de type politique : Certains étaient membres du parti de gauche. Ils venaient d´Italie comme émigrés mais là bas ils avaient été renvoyés à cause de leurs idées politiques, à la fin des années 50, entre 56 et 59. A l´époque le parti communiste en Suisse était hors loi mais ils se réunissaient quand même. Ils se réunissaient de temps en temps (Colonia Libera Italiana).

De la vie privée et/ou de la vie professionnelle à l´engagement social, les appartenances multiples et les compétences de médiation acquises ont petit à petit changé de statut. Elles se sont graduellement transformées en "cultures du partage", en outils indispensables afin d´aider l´autre à démêler l´écheveau de son parcours culturel et de sa vie familiale ou professionnelle, souvent aussi - sinon plus- complexe à gérer que ceux des initiateurs des lieux en question : A cause de ma situation personnelle je pense pouvoir être plus…plus proche des gens qui viennent ici… j´arrive peut-être à partager leurs angoisses mais aussi à comprendre leurs envies (Français en Jeu). Et cela parce que les distances culturelles ainsi que les distances géographiques - entre pays d´origines et pays d´accueil- ont fortement augmenté au fur et à mesure que les nouvelles vagues migratoires se sont installées en Suisse.

L´acte fondateur : du besoin d´une reconnaissance officielle à l´exigence d´un ancrage spatial

La mise à disposition des compétences acquises n´a pas suffi et ne suffit pas à ancrer ces lieux dans l´espace lausannois. Pour ce faire il a été indispensable, et il l´est encore, d´obtenir, en plus d´une visibilité certaine, une reconnaissance "officielle" de la part des autorités locales. L´acte fondateur a été, pour tous les cas considérés (les sept lieux), la création d´une association et donc l´acquisition d´un statut légal. Afin d´être visibles autrement que du seul point de vue administratif et de pouvoir concrètement établir des relations sociales et interagir avec d´autres individus "pluriels" ou au moins intéressés à la pluralité et à la différence, il leur a été ensuite indispensable de s´inscrire de manière durable dans l´espace lausannois : On a créé l´association et puis on a cherché une maison, un endroit où nous retrouver où les gens pouvaient passer un peu de temps ensemble, discuter de ce qu´ils voulaient ou faire les activités qu´ils aimaient (Colonia Libera). Dans tous les cas considérés, l´ancrage spatial - l´ouverture d´un local au nom de l´association- a été le véritable acte fondateur ou mieux celui ressenti en tant que tel par les responsables actuels et/ou les créateurs des différents lieux étudiés : … Je cherchais des gens à qui parler ma langue. En 1961 ils n´y avait pas beaucoup d´espagnols à Renens…il y en avait pas beaucoup. On a établi des connaissances et puis en 1963 on a créé l´association et on a fait le centre espagnol de Renens. J´y ai été depuis le début (Garcia Lorca). Les fondateurs des lieux ont parfois profité d´opportunités "non culturelles" afin de pouvoir s´ancrer dans l´espace et y acquérir une certaine visibilité. Des localisations "centrales" et la disponibilité de locaux à vocation commerciale ont parfois été des atouts indispensables à leur inscription durable dans l´espace lausannois : Pour commencer, pour avoir un statut on a loué, de l´autre côté de la place [la place du marché à Renens], un magasin -un ex-magasin de vin- qui était libre. Et on a commencé comme ça (Globlivres).

L´ancrage spatial a comporté et comporte une acquisition de responsabilités, vis-à-vis des autres membres de l´association mais aussi des individus désirant fréquenter le local, bien mise en évidence par nos interlocuteurs. En premier lieu les responsabilités ressenties comme les plus pressantes sont d´ordre économique, alliant gestion financière du local à court terme et long terme, la durabilité de l´inscription spatiale du local étant un souci récurrent : Quand on a signé le bail ici aux Terraux on n´avait pas encore la certitude de la subvention de la commune. On a fait une sorte de pari et on a couru le risque, xxx et moi (Français en Jeu). Malgré le bénévolat, forme de participation la plus commune au moment de la création des lieux et par la suite, dans certains cas une contribution économique des initiateurs a été indispensable pour démarrer : … c´était à nos frais. Les premiers temps c´était tout complètement à nos frais (Globlivres). Le problème de la couverture des frais de gestion du local ainsi que de fonctionnement du lieu est souvent devenu l´un des soucis les plus importants pour les responsables de ces lieux : C´est là qui passe la plupart du budget. Après le loyer, les livres. On a toujours acheté des livres à partir du moment où il y avait de l´argent…entre 1000 et 2000 livres par année, nouveaux (Globlivres). La volonté de solvabilité financière induit également un contrôle étroit des velléités d´expansion manifestés par certains responsables, ceci afin d´éviter une prise de risques économiques excessive qui pourrait entraîner la fermeture du lieu et la fin de l´expérience de partage : Après il y a eu des problèmes avec le club sportif… nous avons fusionné avec une équipe, la San Marco. Mais ensuite il y a eu des gens qui ont voulu a tout prix créer plusieurs équipes de juniors. Et pour finir ils n´ont fait que des dettes (Colonia Libera).

Les problèmes financiers ont souvent conduit les responsables, et en particulier les fondateurs, à un investissement non seulement symbolique mais aussi matériel, sous forme de travail bénévole dans l´aménagement des locaux : C´était une vieille maison à Renens, rue de la Mèbre. Une maison vieille, plus que vieille. Nous avons peint les portes, refait les murs internes. Nous avons commencé de là (Colonia Libera). Cet investissement personnel dans les lieux a souvent mené les fondateurs, et plus particulièrement les bénévoles, à se les approprier de manière parfois excessive, jusqu´à susciter une opposition systématique à toute nouvelle initiative ou proposition venant de nouveaux membres.

Toutefois l´appropriation, mesurée, du lieu de la part des initiateurs a été et reste indispensable. En d´autres termes, ce n´est souvent qu´à la condition que les responsables éprouvent une relation fusionnelle au lieu que leur capacité à faire comprendre aux nouveaux arrivés ce que ce lieu peut leur offrir et leur apporter est importante. Il s´agit en vérité d´un exercice d´équilibre assez difficile à gérer car, si d´un côté les initiateurs des lieux sont obligés de s´investir à fond dans la création et dans la gestion du lieu - afin de pouvoir lui conférer assez d´épaisseur, de contenus et d´attraits - ils doivent, dans le même temps, chercher à éviter toute dérive possessive afin de laisser à de nouveaux besoins et de nouvelles initiatives la possibilité de s´inscrire dans le lieu. Ces difficultés sont particulièrement évidentes dans le cas des initiateurs des associations étrangères: s´ils continuent à jouer des rôles directifs, ils manifestent parfois des attitudes de "patrons" : … après ils m´ont demandé de revenir. Et maintenant je suis encore le président…Je ne sais pas qui pourrait prendre ma place (Colonia Libera Italiana). Les lieux qu´ils ont contribué à créer sont devenus pour eux des "dépendances" familiales. De ce fait, ils acceptent difficilement toute nouvelle initiative qui pourrait bousculer le status quo. Cependant les initiateurs des associations étrangères sont aussi conscients que la "passation des pouvoirs" est indispensable afin de permettre aux lieux en question de survivre et de se renouveler : Il nous faut des jeunes même si c´est difficile. Ils viennent ici mais ils ne s´investissent pas beaucoup. Nous devons trouver une solution pour qu´ils entrent dans le comité (Garcia Lorca) ou encore : … et les jeunes. Tu vois il y en a… mais dans le comité il y a toujours les mêmes… les vieux. Il faut faire quelque chose sinon ça va pas tenir longtemps (Colonia Libera).

LES RELATIONS AUX AUTORITES LOCALES : ENTRE LE BESOIN D’UNE RECONNAISSANCE OFFICIELLE ET LE MAINTIEN D’UNE INDEPENDANCE DIFFICILE

Une expression des relations à l´autre parfois difficile à gérer, car elles peuvent demander un investissement en temps et en énergie trop élevé pour les responsables des lieux, concerne les aléas de leur localisation. Si les changements de localisation ont été et sont fréquents à cause de l´augmentation du nombre des personnes intéressées par les lieux et leurs activités ou encore en raison de l´évolution du type et du nombre d´activités et/ou de services proposés, il existe une autre cause essentielle à ces déménagements : la qualité des rapports instaurés avec les populations environnantes les lieux - en particulier s´il s´agit de locaux situés dans des immeubles résidentiels : Comme on était un peu bruyant, là bas on était au premier étage rue du Midi, on nous a donné congé et encore … vu qu´on était expulsés de la rue du Simplon et qu´il fallait faire quelque chose… (Garcia Lorca) - mais surtout avec les autorités locales. Cela est particulièrement évident pour les lieux correspondant aux associations étrangères. Les attitudes de méfiance ou d´hostilité des autorités créent souvent des tensions : Nous avons eu des problèmes avec la commune de Renens. Nous avons dû fermer la Colonia pour des mois. Ca a été la première fois dans le canton de Vaud qu´une commune s´oppose au canton. Parce qu´ils ont fait une enquête publique, chose qu´on aurait pu éviter. Personne n´a fait opposition. On aurait dû ouvrir mais la commune a fait opposition au canton. (Colonia Libera) Ces tensions entre autorités locales et responsables des lieux, en particulier si le rôle de ces derniers dans l´agglomération n´est pas reconnu - et cela est surtout fréquent quand il s´agit d´associations étrangères - peuvent avoir des effets pervers, par exemple contre les autres étrangers présents dans l´agglomération. Des réactions de rejet, voire de racisme, envers les derniers arrivés peuvent apparaître au moment où leur inscription spatiale et surtout leur statut d´étrangers stabilisés est mis en doute : Il nous ont dit [les membres du conseil communal] qu´il y avait trop d´associations. Qu´il y a les turcs, les tamouls… Mais nous ça fait 40 ans qu´on est ici! Vous ne pouvez pas nous comparer… [le président de la Colonia] Je n´ai rien contre les tamouls, je n´ai rien contre les turcs ou les autres qui sont arrivés ici après mais vous ne pouvez pas nous comparer à eux. [au maire de Renens] Eux ils sont arrivés ici quand tout était fait. Nous l´avons fait, nous les italiens. Parce que nous avons été les premiers à arriver, avant les espagnols, avant les portugais (Colonia Libera).

L´intervention de personnalités locales est parfois demandé pour résoudre ce type de tension. Il s´agit souvent de "notables" locaux qui jouent les médiateurs entre ces interlocuteurs et les autorités administratives ou politiques Et puis pour finir le patron des locaux, le patron de xxxxx m´a téléphoné et m´a dit : "J´ai arrêté un rendez-vous avec le maire. Nous y allons moi, vous et le gérant". Nous avons rencontré le maire, le secrétaire communal, un municipal… (Colonia Libera). L´ancien patron d´usine à l´attitude paternaliste est en effet un cas bien exemplaire de ces figures d´autorité locale "alternative". Suffisamment "éclairées" pour pouvoir s´insérer dans la médiation et arriver à des solutions qui peuvent tant bien que mal concilier les deux parties en cause, elles jouent souvent des rôles d´interlocuteurs fondamentaux dans la gestion des relations entre responsables des lieux (non seulement étrangers) et institutions locales : Le patron de xxxx a dit que c´était un scandale et que s´ils continuaient comme ça il aurait transféré son entreprise ailleurs. Après deux jours on a eu l´autorisation de la commune (Colonia Libera).

LE MAINTIEN DE L’INDEPENDANCE : UN JEU COMPLEXE D’EQUILIBRE

La gestion des relations avec les autorités locales ou étrangère est l´une des manifestations les plus évidente de la complexité du rôle que ces lieux et nos interlocuteurs jouent dans le contexte urbain lausannois. D´un côté le besoin de visibilité et de reconnaissance officielle porte les responsables des lieux à solliciter ou à demander un soutien officiel - financier ou autre : "On n´est pas intégrés dans quelque chose. D´une part nous on a toujours beaucoup insisté pour garder une indépendance. Parce que ça nous semble indispensable dans ce travail. Parce qu´il faut pouvoir choisir suivant les besoins effectifs. Quelquefois quand on va dans d´autres bibliothèques… ils sont obligés d´acheter là ou là, de respecter tel prix. Alors que nous avons toute liberté d´achat: dans les pays où l´on veut, avec qui l´on veut…Mais d´autre part on n´est ni reconnus ni intégrés dans rien de stable. Donc la bibliothèque, elle peut fermer dans quelques mois s´il y a plus d´argent. C´est comme ça…On est arrivé assez près de ne plus avoir rien du tout. Puis on a lancé des appels. C´est reparti. Mais elle n´a pas une garantie d´existence" (Globlivres). De l´autre côté la volonté de garder une indépendance certaine et de ne vouloir en aucun cas accepter de compromis rendent ces relations ambiguës, voire houleuses, car, en plus, autorités locales et représentants des autorités étrangères se donnent le relais afin de mettre en place des stratégies d´évitement ou de refoulement du problème, qu´il soit de type relationnel ou financier : Ils nous ont dit que c´était une affaire de consulats, de pays … et de chaque pays de faire ça et que ce n´était pas à la Suisse… (Globlivres). Dans d´autres cas, en revanche, cette indépendance des autorités - locales ou étrangères - est considérée comme l´atout même du lieu : Depuis sa fondation le centre s´est toujours géré de manière autonome sans aucun type de subvention de la part des institutions, soit des pays musulmans soit locales. Nous nous autofinançons… les membres peuvent y contribuer selon leurs possibilités, selon leurs envies (Centre Islamique de Lausanne).

L´équilibre entre reconnaissance et soutien officiels et indépendance dans la gestion des lieux est un jeu qui paraît assez difficile à gérer. Dans tous les cas considérés jusqu´à présent, nos interlocuteurs ont bien souligné à quel point le maintien de l´indépendance dans la gestion du quotidien des lieux soit fondamental. Sans cela le contrôle social exercé par les autorités empêcherait la spontanéité des relations à l´autre et rendrait inutiles les efforts des responsables et animateurs des lieux.

CONCLUSIONS

Par cette contribution et ces quelques exemples nous espérons avoir pu montrer comment la complexité des relations à l´autre peut émerger, voire s´affirmer et s´inscrire durablement dans l´espace urbain - l´agglomération lausannoise dans ce cas particulier, malgré les difficultés de gestion de ces mêmes relations au quotidien. Il est évident que la matière dont nous disposons est non seulement assez fragmentée mais aussi en cours traitement et ne nous permet pas encore de donner à nos analyses tout le corps qu´elles mériteraient.
Par ces récits qui nous montrent comment ces lieux ont été construits et continuent à se construire, il nous a toutefois été possible de pénétrer dans un univers relationnel dont la complexité n´est pas un concept abstrait mais de la matière assez concrète que nos acteurs ont appris à manier et à gérer au quotidien. Et c´est par l´étude du quotidien et du banal, au moins apparemment, que nous espérons pouvoir continuer notre recherche et donner des réponses plus claires et moins partielles à nos interrogations ainsi qu´aux interrogations de nos acteurs.

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