«
Quelquun vit Nasrudin
chercher quelque chose
sur le sol :
Quas-tu
perdu, Mulla ?
- Ma clé !
dit le Mulla. Ils se
mirent alors tous les
deux à genoux
pour essayer de la trouver.
Mais, au fait,
où las-tu
laissé tomber
?
- Dans ma maison.
- Alors pourquoi la
cherches-tu ici ?
- Il y a plus de lumière
ici que dans ma maison.
»
Nous
semblons vivre aujourdhui
une époque paradoxale
: notre monde se rétrécit
de plus en plus, nous
navons peut-être
jamais eu autant le sentiment
de tous appartenir à
la grande famille de lhumanité,
dêtre tous
des citoyens ou des enfants
du monde et en même
temps nous sommes confrontés
à des replis et
à des exacerbations
identitaires qui ont mené
ces dernières années
à des guerres civiles,
des épurations
ethniques et à
des génocides questionnant
les fondements même
de notre « humanité
». Sil est
de bon ton de parler du
« village planétaire
» des voix se font
entendre qui se demandent
si ce nest pas plutôt
à lémergence
dun « archipel
planétaire »
que nous assisterions,
voire si nous ne sommes
pas en train de nous acheminer
vers un choc des civilisations.
Parallèlement le
débat sur le «
global » se double
de plus en plus dune
réflexion sur le
« local »,
menant certains à
réfléchir
en termes non plus de
« globalisation
» mais de «
glocalisation ».
Les droits de lhomme
qui pouvaient apparaître
au sortir de la seconde
guerre mondiale comme
un projet de société
globale pacifiée
mobilisateur semblent
de plus en plus contestés.
Le mouvement de critique
des droits de lhomme
remettant en question
leur prétention
à luniversalité
en relevant leur caractère
occidental sest
affirmé avec la
pluripolarisation du monde
qui a suivi la chute du
mur de Berlin et leffondrement
dun monde bipolaire
flanqué de quelques
nations non-alignées.
Cette tendance a été
illustrée lors
de la Conférence
mondiale sur les droits
de lhomme à
Vienne en 1993. Si le
premier point de la Déclaration
et Programme daction
de Vienne réaffirme
le caractère universel
des droits de lhomme
ainsi que lengagement
solennel de tous les États
de les faire respecter,
ceci ne doit pas occulter
des critiques quant à
la relativité culturelle
des droits de lhomme
qui ont été
formulées lors
de la conférence
par des gouvernements
dAsie, du Moyen-Orient
et dAfrique du Nord.
Sil ne faut pas
négliger les intérêts
politiques dÉtats
autoritaires dans cette
remise en question, on
ne peut cependant pas
ignorer les valeurs de
civilisation spécifiques
qui sy sont exprimées.
La déclaration
fait dailleurs dans
une certaine (très
timide) mesure, justice
à cette exigence
en mentionnant dans son
cinquième point
après avoir rappelé
luniversalité,
lindivisibilité
et linterdépendance
de tous les droits de
lhomme et dans un
mouvement pour réaffirmer
le devoir de tous les
États quel quen
soit le système
politique, économique
et culturel de promouvoir
et de protéger
tous les droits de lhomme
et toutes les libertés
fondamentales, quil
« convient de ne
pas perdre de vue limportance
des particularismes nationaux
et régionaux et
la diversité historique,
culturelle et religieuse
». Il semble légitime,
surtout si on tient compte
des développements
récents (voir par
exemple tout le débat
sur les « valeurs
asiatiques », celui
sur le droit des peuples
autochtones), de lire
dans ce point cinq le
sentiment dun besoin
de repenser petit à
petit nos instruments
internationaux sur des
bases moins occidentales.
La remise en question
des droits de lhomme
comme symbole dune
vie juste au niveau global
sous forme de critique
de leur universalité
saccompagne dune
attitude de plus en plus
critique envers la transplantation
de lÉtat
de droit à «
loccidentale »
: le transfert de modèles
juridiques qui était
perçu comme clef
au développement
et aux reconstructions
nationales au lendemain
des indépendances
des pays précédemment
colonisés na
pas su tenir ses promesses.
Souvent il a donné
naissance à des
avatars autoritaires et
violents, que nont
pas su museler lantidote
classiquement pressenti
que sont les droits de
lhomme. Et il semble
que lon ne puisse
plus se contenter aujourdhui
de réfléchir
à la problématique
de lÉtat
de Droit ou Rule of Law
intimement liée
à celle dune
approche « pragmatique
» des droits de
lhomme, cest-à-dire
visant à être
effective sur les divers
terrains de manière
globale. Le rêve
dune panacée
universelle sévanouit
et ainsi émerge
lexigence de porter
une attention accrue sur
le « local »,
pour réfléchir
non pas à une réalisation
idéelle de lÉtat
de Droit et des droits
de lhomme sur toute
la surface du globe mais
de comprendre comment
bâtir des États
de Droit concrets, comment
incarner lidéal
des droits de lhomme
dans les divers contextes
historiques, sociaux,
culturels et économiques.
Par rapport à ces
défis, nous semblons
nous trouver un peu dans
la situation du Mulla
Nasrudin dans notre anecdote
introductive. Dans la
recherche dune clef
pouvant nous permettre
de les aborder, il semble
que nous nous limitions
au champ éclairé
par les puissants projecteurs
de la modernité
occidentale : nous cherchons
des réponses dans
le domaine de la Raison
et du Droit conçus
comme Loi universelle.
Or peut être, notre
situation mondiale contemporaine
nous invite-t-elle, voire
nous oblige-t-elle, à
chercher autre part. Continuer
à creuser un puit
à un certain endroit
où il apparaît
de plus en plus clairement
quil ny a
pas deau nest
pas raisonnable. Même
si cest plus facile
car toute linfrastructure
est déjà
en place, le lieu défini,
le travail entamé
etc. Il faut avoir le
courage dans certaines
conditions daller
creuser ailleurs pour
avoir une chance de tomber
sur de leau - et
ce choix nest pas
uniquement un choix intellectuel.
Il est existentiel, vital.
Cest là lintuition
fondamentale que nous
mettrons en oeuvre tout
au long de cette thèse.
Il faudra sortir des chantiers
battus, avec tous les
risques que cela comporte
mais avec lespoir
de trouver une source
rafraîchissante
et vivifiante pour une
praxis * interculturelle
des droits de lhomme
conciliant unité
et diversité, discours
et pratiques.
PROBLEMATIQUE
Comme
nous venons de lintroduire,
deux défis majeurs
semblent se révéler
à nous. Lhorizon
dune « praxis
interculturelle des droits
de lhomme »
nous les indique tous
les deux : dune
part, il sagira
de relever le défi
de linterculturalisme
qui imprègne de
plus en plus nos vécus,
et dautre part il
sagira daborder
de front le défi
du pragmatisme.
Il nest plus possible
aujourdhui de réfléchir
à notre «
vivre ensemble »
ou à la «
bonne vie » - dont
les droits de lhomme
constituent une expression
dans notre tradition occidentale
- de manière monoculturelle.
Il semble incontournable
de souvrir à
« lAutre »,
à laltérité,
au dialogue avec nos diverses
traditions humaines, de
sintéresser
aux phénomènes
de métissages culturels,
de réfléchir
à des manières
darticuler et ainsi
de mutuellement enrichir
des visions du monde et
du droit au lieu de les
opposer, de dégager
un horizon de partage
pour nos « communes
humanités ».
Comme le notait Raimon
Panikkar [1], dans un
article fondamental pour
initier une transformation
interculturelle de notre
praxis des droits de lhomme,
« La notion des
droits de lhomme
est-elle un concept occidental
? » « Tout
en faisant la part de
lavidité
humaine et du mal pur
et simple dans cette transgression
universelle, ne faut-il
pas voir une autre raison
de la non-observation
des Droits de lHomme
dans le fait que, sous
leur forme actuelle, ils
ne représentent
pas un symbole universel
assez puissant pour susciter
la compréhension
et laccord ? Il
nest pas de culture,
de tradition, didéologie
ou de religion qui puisse
aujourdhui, ne disons
même pas résoudre
les problèmes de
lhumanité,
mais parler pour lensemble
de celle-ci. Il faut nécessairement
quinterviennent
le dialogue et les échanges
humains menant à
une fécondation
mutuelle. »
Nous sommes donc bien
en tout premier lieu invité
à une ouverture,
à une certaine
hospitalité envers
lautre, permettant
de laccueillir et
ensuite dentrer
en dialogue avec lui.
Ceci présuppose
un certain « désarmement
culturel » par rapport
à notre approche
des droits de lhomme.
Nous ne pouvons les considérer
a priori comme lidéal
universel et ultime à
atteindre par tous les
peuples, comme le cadre
de référence
non dépassable
pour une vie digne, en
fraternité et en
paix. Nous devons accepter
de nous ouvrir à
dautres manières
de nouer ces problématiques
et dy répondre.
Et pour cela nous devons
accepter le risque daller
regarder là où
ne nous éclairent
pas forcément nos
puissants projecteurs
modernes. Ce qui implique
aussi daccepter
le risque de faire confiance
à « lautre
» qui nous introduit
dans ces nouveaux mondes,
et qui ce faisant est
notre hôte. Comme
nous commençons
à lentre-apercevoir,
le risque est au rendez-vous.
On ne saurait léviter.
Le dialogue véritable
doit forcément
nous transformer et nous
devons donc être
capables daccepter
cette transformation,
daccepter le risque
de nous ouvrir à
nous même et aux
« autres »,
dentrer en amitié
avec nous même et
avec les autres - il faut
que nous ayons confiance
dans notre humanité
en tenant compte de la
diversité de ses
expressions. Cest
peut-être là
le coeur de linterculturalisme
et de toute démarche
dialogale.
Dautre part, nous
devrons nous confronter
au défi quon
pourrait appeler le pragmatisme
: celui de ne pas se contenter
de penser les problématiques
liées aux droits
de lhomme à
partir du global et des
concepts, mais dintroduire
dans notre réflexion
et notre pratique des
droits de lhomme
les perspectives «
du local », de «
la base » et les
« pratiques »
des acteurs. En effet,
si luniversalité
théorique des droits
de lhomme peut aujourdhui
sembler remise en question
face au défi de
linterculturel,
il ny a en revanche
aucun doute quant à
la non-réalisation
effective des droits de
lhomme sur notre
planète et donc
quant à leur non-universalité
« pratique ».
Il est donc primordial
de sattacher à
ces « terrains »
où les droits de
lhomme et lÉtat
de Droit sobstinent
à ne pas fonctionner.
Il est incontournable
pour repenser nos approches
dapprendre des expériences
« de la base »
et daccepter de
modifier nos théories
et pratiques en conséquence.
En dautres termes
et pour utiliser un langage
plus familier dans les
débats contemporains
autour des droits de lhomme,
nous pourrions reformuler
notre problématique
en posant quil sagira
de relever le double défi
de dégager des
voies permettant de sortir
des dilemmes « universalisme
et relativisme »
et « universalisme
et particularismes ».
Ces deux couples conceptuels
ne nous semblent pas tout
à fait équivalents
mais nous semblent renvoyer
respectivement aux deux
problématiques
du pluralisme / interculturalisme
et du pragmatisme évoqués
ci-dessus. Le premier
dilemme « universalisme
et relativisme »
se rattache à la
problématique du
pluralisme en ce quil
est lié à
la difficulté de
penser en un même
mouvement lunité
et la diversité
humaine. Pour pouvoir
y parvenir il semble primordial
de sortir de limpasse
que constitue le fait
de penser en termes dexclusion
des contraires, dalternative
: « universalisme
ou relativisme ».
Ou les droits de lhomme
sont universels et doivent
sappliquer tels
quels à tous les
êtres humains en
faisant fi des diverses
traditions culturelles
de notre monde et de ce
quelles ont à
dire sur lHomme
et sa vie avec les autres
(« hors des droits
de lhomme point
de salut ») ; ou
alors ils ne le sont pas
et il ny aurait
alors aucun standard permettant
à une culture donnée
de porter un jugement
sur les pratiques dune
autre culture ce qui compromet
lidée même
dune humanité
commune et dune
communauté humaine
partagée. Pour
trancher le noeud gordien
de luniversalisme
et du relativisme il semble
donc quil nous faille
nous ouvrir à une
démarche dialogale,
condition sine qua non
pour une approche interculturelle
et pluraliste des droits
de lhomme. Le deuxième
dilemme « universalisme
et particularismes »
nous semble moins lié
au problème de
penser la diversité
culturelle humaine en
même temps que lunité
de lhumanité
quau problème
de penser larticulation
entre une théorie,
par nature globale, idéale
et abstraite et des pratiques,
par natures concrètes,
pragmatiques et liés
à des contextes
spécifiques. Cest
donc le défi dune
praxis des droits de lhomme
qui se pose ici à
nous et qui nous oblige
à réfléchir
à des façons
daborder le Droit
[2] à travers ses
pratiques.
Lenjeu qui sous-tend
ces deux défis
est denrichir notre
tradition des droits de
lhomme à
travers le dialogue interculturel
afin de leur permettre,
dans le contexte contemporain,
de renouer avec leur «
mission initiale »
qui, outre la mission
de protéger la
dignité humaine,
doit être lue comme
une « mission de Paix ». Le préambule de la Déclaration
Universelle des Droits
de lHomme ne commence-t-il
pas en considérant
« que la reconnaissance
de la dignité inhérente
à tous les membres
de la famille humaine
et de leurs droits égaux
et inaliénables
constitue le fondement
de la liberté,
de la justice et de la
paix dans le monde »,
faisant ainsi écho
à larticle
premier de la Charte des
Nations Unies qui fixe
comme premier but de maintenir
la paix et la sécurité
internationales ? Mais
le paysage a changé
et malgré des conquêtes
positives indéniables,
on ne peut pas fermer
les yeux sur les détournements
et les instrumentalisations
des droits de lhomme
et sur les effets pervers
et inattendus quont
pu générer
leur invocation. Évoquons
ici uniquement les ingérences
quils ont pu permettre
à des grandes puissances,
quelles se soient
concrétisées
par des interventions
militaires ou à
travers des plans dajustement
structurels [3] ; la garantie
de bonne moralité
quils ont pu donner
à des états
autoritaires protégés
par un « masque
constitutionnel »
faisant miroiter une adhésion
aux valeurs des droits
de lhomme et de
lÉtat de
Droit et détournant
lattention des situations
réelles ; le glissement
intellectuel vers lacceptation
dune gestion rationnelle,
« juridique »
des sociétés,
évacuant ainsi
les débats politiques
et les choix de société
quils ont pu légitimer
Si les droits de lhomme
étaient perçus
à lorigine
entre autre comme instrument
de Paix, il semble nécessaire
aujourdhui, dans
un monde qui semble saffirmer
de plus en plus comme
global plutôt quinternational
(comme il létait
à la fin de la
seconde guerre mondiale)
et où de nouvelles
dynamiques de domination
se font jour, de repenser
la dynamique des droits
de lhomme en tant
que véritables
Droit de Paix, en tant
que jus pacis, pour paraphraser
lidée dune
philosophia pacis chère
à Raimon Panikkar
[4]. Nous entendons par
là un « Droit
de Paix » qui ne
serait pas uniquement
Droit pour la Paix, mais
un Droit soriginant,
ancré dans la Paix
donc forcément
dans une ouverture et
une attitude dialogale.
Cette exigence nous semble
dautant plus fondamentale
que nous avons tendance,
en Europe de lOuest,
à raisonner sur
les droits de lhomme
et lÉtat
de droit à partir
de situations où
ceux-ci sont dans une
large mesure vécus
comme un donné.
Nous avons tendance à
baigner dans lillusion
que cest la technicité
de nos systèmes
de droit qui assure notre
« vivre ensemble
paisible » Ceci
nous mène à
aborder le droit de manière
plutôt technique
et a tendance à
nous fermer aux questions
qui sont sous-jacentes
à toute interrogation
en profondeur sur les
fondements dun «
vivre ensemble »
en Paix : quest
ce qui fait lien social
? Quels sont les modalités
de partage de nos différentes
vies ? Quelle rôle
de mise en forme le droit
joue-t-il dans ces processus
? Je ne nie pas quil
y ait chez nous aussi
des problèmes et
même des problèmes
graves en ce qui concerne
le respect des droits
de lhomme et la
justice. Mais la situation
nest pas comparable
à celle de pays
déchirés
par la violence, de pays
où de larges parties
de la population vivent
dans lextrême
pauvreté, de pays
largement dépendants
des « grandes puissances
» et des institutions
financières internationales,
de pays où la justice
est corrompue et où
lÉtat représente
pour beaucoup une réalité
lointaine et quil
vaut mieux éviter
Ces situations beaucoup
plus « brutes »
interrogent toutes nos
certitudes et nous obligent
à repenser autrement
notre « vivre ensemble
» et le rôle
que peut y jouer le Droit.
Elles nous obligent aussi
à nous pencher
sur les mystères
du Droit, de la Paix et
de leurs relations.
Comme nous lavons
déjà noté
à propos de linterculturalisme,
le préalable de
toute notre démarche
est une ouvertur
e à lautre
qui doit forcément
se traduire par un désarmement
culturel, quon peut
comprendre, au plus simple,
par lacceptation
quil existe différentes
manières dentrer
en relation avec le monde,
et quon ne saurait
poser a priori la supériorité
de certaines dentre
elles sur dautres
: le monde dans lequel
nous vivons nest
pas notre monde. Cest
un monde à partager.
Cette intuition fondamentale
devra se concrétiser
dans notre approche des
droits de lhomme
et nous mènera
vers un désarmement
culturel permettant de
proposer lhorizon
dune praxis interculturelle
des droits de lhomme
comme jus pacis.
Voilà donc mis
en contexte les termes
de notre titre et le projet
qui les sous-tend : «
Droits de lhomme
et dialogue interculturel.
Vers un désarmement
culturel pour un Droit
de Paix ». Il est
maintenant nécessaire
de justifier notre angle
dapproche, celui
dune anthropologie
du Droit particulière
(celle pratiquée
au Laboratoire dAnthropologie
Juridique de Paris) enrichie
par une théorie
du Droit telle quelle
est abordée et
enseignée à
lAcadémie
Européenne de théorie
du Droit et par une démarche
interculturelle telle
que pratiquée,
dans la lignée
des travaux de Raimon
Panikkar, à lInstitut
Interculturel de Montréal.
POURQUOI
UNE APPROCHE DANTHROPOLOGIE
DU DROIT ?
Comme
nous lavons noté,
ce sont le pluralisme
(culturel et juridique)
et le pragmatisme qui
constituent les deux défis
majeurs pour repenser
actuellement une praxis
des droits de lhomme
qui peut faire sens. Or
ce sont là justement
les deux problématiques
diacritiques des démarches
danthropologie du
Droit. Tout dabord
lanthropologie du
Droit (ou ce que lon
appelle maintenant ainsi)
a eu pour vocation originale
détudier
les droits de «
sociétés
exotiques », traduisons
« de sociétés
différentes des
nôtres à
tel point quelles
ne partagent plus une
même matrice culturelle
commune ». Linterculturel
et le pluralisme dans
la vision de lHomme
qui en découle
nécessairement
sont ainsi au coeur de
la démarche de
lanthropologie du
Droit. Cest ce décentrement
culturel, qui à
notre sens, en fait la
spécificité
par rapport à deux
disciplines dont elle
est particulièrement
proche : le droit comparé
qui tout en ayant une
semblable vocation comparative
se limite néanmoins
à comparer un droit
compris au sens occidental
(lié à lÉtat,
à des normes générales
et impersonnelles
)
même sil sest
répandu maintenant
à lensemble
de la planète,
et la sociologie juridique
qui étudie le phénomène
juridique « de la
base » comme peut
le faire lanthropologie
du Droit mais qui se limite
à lexpérience
des sociétés
occidentales modernes,
voire à laspect
moderne des sociétés
non-occidentales étudiées.
Lanthropologie du
Droit sinscrit ainsi
dans une anthropologie
plus vaste telle que pouvait
la définir Claude
Lévi-Strauss [5]
en sappuyant sur
Jean Jacques Rousseau
quil considère
comme son fondateur :
« Rousseau ne
sest pas borné
à prévoir
lethnologie : il
la fondée.
Dabord de façon
pratique, en écrivant
ce Discours sur lorigine
et les fondements de linégalité
parmi les hommes qui pose
le problème des
rapports entre la nature
et la culture, et où
lon peut voir le
premier traité
dethnologie générale
; et ensuite, sur le plan
théorique, en distinguant,
avec une clarté
et une concision admirables,
lobjet propre de
lethnologue de celui
du moraliste et de lhistorien
: Quand on veut
étudier les hommes,
il faut regarder près
de soi ; mais pour étudier
lhomme, il faut
apprendre à porter
sa vue au loin ; il faut
dabord observer
les différences
pour découvrir
les propriétés
» (Essai sur lorigine
des langues, ch. VIII).
Cette démarche
interculturelle, cette
construction de luniversel
à partir du particulier,
a pour corollaire une
pratique de terrain, une
immersion dans un contexte
culturel différent
afin den comprendre
le fonctionnement. Ceci
nous mène à
la deuxième caractéristique
de lanthropologie
du Droit : son pragmatisme.
Ne savant a priori pas
comment fonctionne un
société
différente, et
ne pouvant pas sous risque
de construction ethnocentrique
partir de ses propres
présupposés,
ce sont bien les divers
acteurs avec lesquels
il est en contact, leurs
pratiques et leurs discours
qui constituent pour lanthropologue
sa base de réflexion.
Pour Étienne Le
Roy cette perspective
pragmatique pourrait se
résumer dans le
précepte pour tout
anthropologue du Droit
que le « Droit nest
pas tant ce quen
disent les textes mais
ce quen font les
citoyens » [6]
Ainsi se trouve renversée
la perspective classique
de la théorie du
droit qui part du haut
(du droit, du système
juridique) pour penser
la société
et ainsi nous engageons
nous dans une réflexion
par le bas qui met en
lumière le droit
à travers le vécu
socio-culturel. Cette
démarche pragmatique,
quon aurait tort
dopposer à
des approches juridiques
plus traditionnelles et
quon a tout intérêt
à aborder comme
complémentaires
semble cependant demander
une véritable révolution
intellectuelle, voire
« culturelle »
à nous juristes
- et particulièrement
de tradition latine
fortement imprégnés
dune philosophie
idéaliste. Et ceci
dautant plus que
ce renversement de perspective
nous confronte à
la problématique
du pluralisme juridique,
quon pourrait lui
même voir comme
lexpression de notre
condition humaine foncièrement
pluraliste. En effet,
dès lors quon
prend le point de vue
de la base, on se trouve
confronté à
linscription multiple
des acteurs dans divers
réseaux et on se
retrouve ainsi confronté
au problème du
pluralisme de notre «
être social »
se reflétant dans
celle du pluralisme juridique
et qui fait sévanouir
le rêve dun
« Droit Un »,
dun système
juridique englobant et
synthétique. De
plus cette perspective
invite à sémanciper
dune approche statique
et à se lancer
dans une approche dynamique
des phénomènes
juridiques tels que la
illustré Étienne
Le Roy dans son récent
ouvrage Le jeu des lois.
Une anthropologie «
dynamique » du Droit.
Après ces quelques
mots introductifs sur
la démarche de
lanthropologie du
Droit, il semble pertinent
de dire quelques mots
quant à loriginalité
de la démarche
menée au Laboratoire
danthropologie juridique
de Paris (LAJP) en rapport
avec la problématique
des droits de lhomme.
En effet, au LAJP la réflexion
sur les droits de lhomme
et celle sur lélaboration
dune science non-ethnocentrique
du Droit étaient
et demeurent intimement
liées. On ne peut
pas aborder les droits
de lhomme de manière
interculturelle si on
ne commence pas par aborder
la problématique
du Droit de manière
interculturelle. Ainsi
l'intitulé même
de notre problématique
« Droits de lhomme
et dialogue interculturel
» séclaire
sous un jour nouveau.
Il ne sagit pas
uniquement de repenser
nos droits de lhomme
dans le dialogue interculturel
mais de réfléchir
aux Droits de lHomme
dans le sens des différentes
manières dont sy
sont pris et sy
prennent les humains («
lHomme »)
pour penser et organiser
leur vivre ensemble et
leur reproduction pacifique
(Droit). De plus il convient
dy intégrer
les perspectives denrichissement
mutuels qui peuvent sen
dégager.
Cette perspective exige
une double ouverture.
Premièrement, il
faut compléter
nos démarches de
« théorisation
interculturelle »
du Droit par des approches
interculturelles plus
fondamentales qui peuvent
en dernière analyse
quitter le langage juridique
occidental pour nous ouvrir
à dautres
façons culturelles
de nouer ce que nous nouons
en Occident dans la forme
du « juridique ».
Cette première
ouverture, sur laquelle
nous reviendrons, nous
a été possible
à travers lapprofondissement
des travaux de lInstitut
Interculturel de Montréal
(IIM) qui à leur
tour sont profondément
enracinés dans
les démarches développées
par Raimon Panikkar, grand
philosophe de linterculturel
dont le domaine de recherche
privilégié
est celui du dialogue
interreligieux [7].
Mais une deuxième
ouverture est tout aussi
nécessaire. Pour
repenser le Droit encore
faut-il sinterroger
sur ce que nous entendons
dans notre tradition occidentale
par « droit »
et ainsi se révèle-t-il
indispensable de se tourner
vers la théorie
du Droit au sens large.
Cest dans le cadre
de lAcadémie
Européenne de théorie
du Droit (AETD) à
Bruxelles, et plus largement
dans le cadre du Réseau
européen Droit
& Société
que nous avons pu effectuer
cet approfondissement
de notre propre tradition
juridique [8]. Ainsi notre
anthropologie du Droit
sest-elle trouvée
profondément fécondée
par lapproche dune
théorie critique
du Droit au sens où
lentendent François
Ost et Michel van de Kerchove
qui se caractérise
par un regard externe
/ interne sur le phénomène
juridique et une démarche
interdisciplinaire (telle
que reflétée
en général
par les démarches
du réseau européen
Droit & Société
[9].) à vocation
émancipatrice où
selon François
Ost et Michel van de Kerchove
« sont alors remises
explicitement en question
les déterminations
tant sociales quindividuelles
qui pèsent sur
les discours et les pratiques
juridiques, (et) se trouve
par le fait même
favorisée la critique
de la rationalité
sociale dominante et suscitée
la recherche de finalités
alternatives. »
[10].
Les contours de notre
démarche apparaissent
maintenant de façon
de plus en plus nette.
Si cest lanthropologie
du Droit qui constitue
la colonne vertébrale
de notre recherche, nous
ne pouvons cependant pas
réduire celle-ci
à une discipline,
mais devons noter demblée
son caractère interdisciplinaire.
Peut-être plutôt
quune discipline
pourrait-on la définir
comme un art, une manière
de faire, un certain regard
sur le société
et le Droit, un point
de vue qui se situerait
dans l « entre-deux
» de lanthropologie
et de la théorie
du droit, tout en ne se
fermant pas à dautres
apports disciplinaires.
Ce caractère dinterdisciplinarité
et dinterculturalité
se cristallise dans une
dernière exigence
de la démarche
de lanthropologie
du Droit que nous devons
déjà relever
ici à cause de
son caractère fondamental
: elle doit être
diatopique et dialogale.
Cest à dire
que tous les discours
et toutes les pratiques
doivent être resitués
dans leur contexte (topos)
pour pouvoir être
compris et mis en dialogue
respectif en vue dun
enrichissement mutuel.
Ainsi, si nous avons ci-dessus
situé notre démarche,
cest non seulement
pour répondre à
lexigence de scientificité
consistant à permettre
à dautres
de retracer nos cheminements,
mais aussi pour relever
la particularité
et donc aussi les limites
de notre point de vue.
Il ny a pas de perspective
à 360 degrés
et ainsi tout choix de
point de vue, tout en
permettant déclairer
certaines choses, mettra
obligatoirement dautres
choses dans lombre.
En situant notre démarche
nous espérons quelle
sera susceptible dinviter
au dialogue dautres
chercheurs, juristes,
sociologues du droit,
historiens du droit
et praticiens pour construire
ensemble une approche
interculturelle des droit |