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Dans
le processus de redéfinition
d'une nouvelle culture
de la citoyenneté,
il faut se demander quelle
est la place de la dimension
communautaire, étant
donnée que celle-ci
est une dimension constitutive
de l'identité de
tout être humain.
Sans elle, ce dernier
n'existe pas comme tel,
puisqu'il lui manque son
fondement et sa raison
d'être. L'être
humain est d'abord un
être communautaire
et on peut même
affirmer que cette dimension
communautaire est transculturelle,
c'est-à-dire, présente
dans toutes les cultures,
tout en tenant compte
que sa concrétion
et son articulation différeront
d'une culture à
l'autre. Elle est la réalité
la plus solide et la plus
vivante par laquelle,
depuis des siècles
et dans les cultures les
plus diverses, les gens
partagent et construisent
leur vie avec les autres
êtres humains, ainsi
qu'avec le cosmos et les
divinités.
Par contre, la citoyenneté
est une réalité
relativement nouvelle,
issue dans un moment concret
de la culture occidentale
moderne (la Révolution
française). Nous
pouvons même signaler
qu'à l'intérieur
des cultures occidentales,
l'importance accordée
à la citoyenneté
peut beaucoup varier d'une
culture à une autre.
Elle est devenue un point
de référence
majeur dans la culture
française, mais
l'est beaucoup moins,
par exemple, en Catalogne.
Si nous sortons du cadre
occidental, nous observons
aussi que l'importance
de la citoyenneté,
comme point de référence
pour organiser la vie
des gens, est très
relative, quand elle n'est
pas carrément nocive.
Sans nier les acquis positifs
que les concepts de citoyenneté
et de citoyen ont pu apporter
à la société,
nous sommes forcés
d'accepter que ceux-ci
ne sont pas les uniques
paramètres valables
pour assurer une vie digne
et pleine aux personnes.
Il me semble donc qu'une
nouvelle culture de la
citoyenneté ne
saurait ignorer la dimension
communautaire, en voulant
simplement réduire
le « chaînon
communautaire »
au « chaînon
de la citoyenneté
». En effet, le
premier précède
et se trouve à
la base du second. Un
tel changement de perspective
requiert forcément
un éveil (ou même
ré-éveil)
à la réalité
communautaire constitutive
de nos vies.
En ce sens, je montrerai
dans un premier temps,
qu'à côté
des concepts abstraits
d'individu, collectivité
et culture publique, propres
à la culture moderne
de la citoyenneté,
se trouvent les expériences
vivantes et existentielles
de la personne, la communauté
et la culture communautaire,
propres à la dimension
communautaire de l'être
humain et de la réalité.
En même temps j'aborderai
la question du pluralisme
culturel et de la cohésion
sociale sous l'angle de
la culture communautaire.
Finalement, nous explorerons
quelques pistes d'action
pour placer la communauté
au coeur de notre vie
sociale.
PERSONNE
ET INDIVIDU
Actuellement,
les mots de personne et
individu sont la plupart
du temps utilisés
comme des synonymes. Mais
en fait il existe une
différence essentielle
entre l'un et l'autre.
Le concept d'individu
renvoie fondamentalement
à l'être
autonome, qui trouve sa
justification en lui-même
est qui est constitué
d'un ensemble de droits
à exercer, de devoirs
à accomplir, de
besoins à combler,
d'impôts à
payer, .... Il fonctionne
essentiellement sur la
base du rationalisme et
du fonctionnalisme. Il
identifie son être
à sa pensée,
sa liberté à
sa capacité de
choisir, son identité
à ce qu'il fait
et non à ce qu'il
est. L'individu, comme
être autonome, n'est
pas tenu de faire partie
d'une communauté,
mais d'être un de
plus, de façon
anonyme, dans l'ensemble
de la collectivité.
Ce concept d'individu
autonome propre à
la culture occidentale,
s'est développé
surtout avec l'avènement
de la Modernité
et a eu sa consolidation
légale avec la
Révolution française
[1]. Les aspects positifs
que la revendication de
l'individualité
a pu avoir face aux abus
de pouvoir et aux autoritarismes,
ne doivent toutefois pas
nous empêcher de
constater que son exaltation
démesurée
nous a amenés dans
un cul-de-sac.
L'individualisme à
outrance se trouve à
la base de l'actuel libéralisme
économique qui
s'intéresse seulement
aux individus en tant
que consommateurs, au
même titre que l'état
s'intéresse à
ceux-ci en tant que payeurs
de taxes et usagers de
services. La désintégration
et l'exclusion sociale
ont alors le champ libre,
puisque les solidarités
communautaires sont absentes
ou réduites au
minimum dans un champ
où l'autonomie
individuelle est devenue
l'unique horizon de notre
vie.
Si l'exclusion sociale
à laquelle nous
assistons actuellement
est en dernier lieu le
fruit du libéralisme
économique et du
désengagement de
l'état vis-à-vis
de la société;
à un niveau plus
profond, nous trouvons
aussi l'idéologie
de l'individu autonome
à la source de
ce processus. Sans elle,
le libéralisme
ne pourrait pas nous réduire
à des simples consommateurs,
ni l'état à
des numéros dans
un ensemble collectif.
Il faudra donc une révision
approfondie de notre conception
de l'individu autonome
comme étant le
fondement de la société.
Cette révision,
nous pouvons la commencer
en prenant en considération
la réalité
vivante de la personne,
qui au lieu de se fonder
d'abord sur l'autonomie,
le fait sur la dimension
relationnelle et sur la
dimension communautaire.
La personne est singulière
et qui dit personne dit
noeud singulier de relations.
Elle implique une approche
plus globale qui ne se
limite pas à ses
droits, devoirs, besoins,
impôts, profession,
... , mais qui comprend
toutes les dimensions
de son existence : ses
croyances, ses valeurs,
sa vision du monde, ses
relations personnelles,
ses rêves, ses désirs,
qui ne sont pas vécus
nécessairement
dans un espace privé,
mais partagés dans
un espace communautaire.
Elle répond à
la question qui es-tu
?
Par sa spécificité
qui lui est propre, la
personne est membre à
part entière, non
pas d'une collectivité
abstraite et anonyme de
citoyens, mais d'une communauté
dans laquelle elle se
réalise, elle se
donne, elle reçoit,
... En fait, plus qu'appartenir
à une communauté,
la personne est cette
communauté, laquelle
recrée le monde
dans des rapports uniques,
non répetitifs
et même sacrés
COMMUNAUTE
[2] ET COLLECTIVITE
Parallèlement
à la distinction
entre personne et individu,
j'aimerais également
en faire une entre collectivité
et communauté.
La collectivité
est un agrégat
d'individus. Elle tire
sa force et sa raison
d'être du nombre,
de la loi de la majorité.
Plus d'individus font
une collectivité
plus forte, moins d'individus
font une collectivité
plus faible. Sa définition
est essentiellement quantitative
et c'est sur la base de
cette quantification que
la collectivité
s'organise sous la forme
d'état-nation.
Ce qui compte dans une
collectivité est
moins la qualité
des rapports entre ses
membres que le respect
des droits de chacun et
l'accès aux services
publics.
Lorsqu'on parle de la
participation des citoyens
aux affaires de la collectivité,
on ne se rend pas compte
que cette participation
est devenue difficile,
voire impossible, par
le fait que le sentiment
d'appartenance ne s'est
pas développé
en premier lieu dans une
dimension communautaire.
Or, ce sentiment d'appartenance
propre à tout être
humain, ne se joue pas
seulement sur un plan
rationnel et objectif
: il implique l'être
tout entier, avec toutes
ses valeurs, croyances
et symboles. Ceux-ci sont
aussi valables et essentiels
que toutes les constitutions
et chartes de droits et
libertés que l'on
puisse imaginer.
Chaque communauté
humaine est constituée,
non pas d'individus qui
ont leur autonomie singulière
comme horizon de vie,
mais de personnes qui,
dans leurs relations interpersonnelles
tissent des liens durables,
profonds et même
spirituels avec les autres
membres. Si l'individu
et la collectivité
nous renvoient à
des points perdus dans
une masse uniformisante,
la personne et la communauté
nous font plutôt
penser aux noeuds d'un
filet : sans noeud (personne)
pas de filet (communauté),
mais sans filet, pas de
noeud. Toute communauté
humaine tire sa force
de la qualité et
la solidité des
relations que ses membres
établissent entre
eux. Sa force n'est pas
numérique ni quantitative,
mais qualitative.
À la différence
de la citoyenneté
et de la collectivité,
la communauté ne
se limite pas aux personnes
actuelles : elle peut
aussi inclure les ancêtres
(ex. cultures africaines)
et même ceux qui
ne sont pas nés
(ex. cultures amérindiennes).
Elle peut dépasser
dans beaucoup de cas la
seule réalité
humaine pour inclure celle
du cosmos (nature) et
des dieux (le divin).
Les relations ainsi établies
finissent par inclure
toute la réalité
vivante, ce qui rend la
communauté moins
anthropocentrique et plus
holistique dans son rapport
avec la réalité,
et donc plus écologique
dans ses rapports humains.
Mais malheureusement la
communauté a souvent
été vue
comme quelque chose à
bannir, puisqu'elle serait
une entrave au plein épanouissement
de l'individu. Ce processus
a été décrit
très bien par Bertrand
Badie [3] :
« L'individualisation
des rapports sociaux est
tenue, dès la philosophie
des Lumières, et
plus encore avec l'évolutionnisme
du XIX siècle,
pour émancipatrice
et rationalisante : elle
libère progressivement
l'individu des allégeances
communautaires, de la
tutelle de son groupe
naturel d'appartenance
et conduit à une
socialisation plus libre
et plus critique ; elle
le détache d'une
volonté naturelle
dont le groupe est porteur
pour lui substituer une
volonté rationnelle,
faisant place au calcul
et à l'évaluation.
(...) Selon cette lecture,
tout communautarisme ne
peut donc être que
résiduel, legs
de tradition et appelé
à disparaître
: la gouvernabilité
des systèmes politiques
passe par sa réabsorption
» (pp. 116-117)
Cette conception négative
de la dimension communautaire
a été partagée
autant par des idéologies
de droite comme de gauche
dans le cadre culturel
occidental. En fait, il
s'agit d'un préjugé
propre à une partie
de la pensée occidentale
moderne.
CULTURE
COMMUNAUTAIRE, COHESION
SOCIALE ET PLURALISME
CULTUREL
Dans
la définition d'une
nouvelle citoyenneté,
on y retrouve la préoccupation
de faire face au défi
du pluralisme culturel,
afin d'enrayer les possibles
dangers pour la cohésion
sociale que celui-ci pourrait
comporter. On se réfère
alors à une culture
publique, qui généralement
est définie dans
le cadre de l'état-nation
et qui s'identifie avec
le gouvernement, les pouvoirs
publics et le secteur
public, en y incluant
la société
civile dans son ensemble.
Il me semble toutefois
difficile de pouvoir relever
le défi du pluralisme
culturel par une approche
fondé seulement
sur la culture publique
commune, puisque celle-ci,
en restant à l'intérieur
du cadre référentiel
de l'individu et de la
collectivité, finit
par confondre la cohésion
sociale avec l'uniformisation
et l'homogénéisation.
On cherche alors les ressemblances
pour constituer un dénominateur
commun qui assurerait
la paix sociale, tout
en espérant que
les différences
vont s'effacer ou du moins
se réfugier dans
les espaces privés.
Mais si nous prenons la
perspective de la culture
communautaire, comprise
comme ce qui est créé
et développé
par les personnes et les
communautés elles-mêmes
à partir de leur
contexte vital, et qui
est destiné à
leur assurer une vie épanouie
en communion avec toute
la réalité,
la vision de la cohésion
sociale devient tout à
fait différente.
Celle-ci plutôt
apparaît comme étant
fondée sur la recherche
de la solidarité
communautaire, qui viserait
moins à faire rentrer
le monde dans un cadre
donné, qu'à
leur assurer une vie digne
et pleine. Une vie fondée
sur ce que sont les personnes
et les communautés,
sur leurs aspirations,
leurs conceptions de la
vie, leurs visions du
monde, leurs connaissances
et leurs savoir-faire.
En ce sens, on peut dire
que les communautés
possèdent des cultures
économiques, éducatives,
sociales, médicales,
judiciaires, ..., lesquelles
n'ont pas à concorder
forcement avec les orientations
de l'état et de
la culture citoyenne.
La cohésion sociale
a besoin de l'appartenance
communautaire des personnes,
puisque celle-ci donne
un espace de socialisation
personnalisé, concret
et non anonyme, lié,
non pas à des principes
abstraits, éloignés
et uniformisants, mais
à des relations
véritables ; tout
cela encadré dans
une certaine vision du
monde et de la vie humaine.
C'est à partir
de cette appartenance
que les personnes peuvent
établir des relations
avec d'autres personnes
qui ne partagent pas la
même appartenance
communautaire. C'est dans
l'interface de cette relation
qu'on peut fonder la cohésion
sociale ; et pas dans
la négation d'une
de ces appartenances au
profit d'une allégeance
abstraite, objective,
rationnelle et standardisante.
L'horizon vers lequel
on s'oriente devient alors
moins celui de définir
un dénominateur
commun, que d'établir
les espaces et les lieux
de dialogue et d'échanges
entre les différentes
communautés.
Si le dialogue a lieu,
on assistera bien sûr
à un enrichissement
mutuel entre les différentes
cultures communautaires
qui les transformera toutes,
sans pour autant être
en mesure de prévoir
quels chemins ces transformations
prendront. C'est dans
cette orientation de dialogue
que se situe le défi
du pluralisme culturel
et non à travers
l'intégration dans
un cadre légal
et rationnel.
Il faut noter que cette
question du pluralisme
culturel ne concerne pas
seulement le rapport des
« communautés
culturelles » avec
la « société
d'accueil », mais
aussi les différentes
conceptions et visions
de la vie que l'on peut
retrouver à l'intérieur
même de la «
société
d'accueil ». On
prend trop souvent pour
acquis que celle-ci est
homogène dans ses
valeurs et ses conceptions
de la vie et du monde,
ce qui n'est pas le cas.
Malheureusement, l'omniprésence
de l'état-nation
et de la culture publique
de la citoyenneté
a en grande partie effacé
et/ou remplacé
en Occident la présence
des cultures communautaires,
ce qui les rend peu ou
pas visibles. Par contre,
en observant la réalité
d'autres cultures moins
modernes, nous pouvons
constater que les dynamiques
communautaires sont à
la base de la dynamique
de la société,
bien plus que l'état
et la culture de la citoyenneté
[4]. La présence
au Québec des communautés
culturelles autres que
celles d'origine occidentale
moderne, ajoutée
à la crise de l'état
comme modèle d'organisation
de la vie sociale, pourrait
servir au renforcement
des cultures communautaires
d'ici.
EXCLUSION
SOCIALE ET EXCLUSION COMMUNAUTAIRE
Une
autre préoccupation
qu'on retrouve dans le
projet de redéfinir
une nouvelle citoyenneté
est celle de l'exclusion
sociale, qui fait rage
actuellement autant au
nord comme au sud, notamment
par le biais de l'exclusion
économique. La
pauvreté et la
misère deviennent
de plus en plus des réalités
sociales incontournables.
Cette exclusion est certainement
en grande partie le résultat
du manque de respect du
contrat social de la part
du libéralisme
économique et de
l'état-nation,
mais la simple formulation
d'un nouveau contrat social
dans une nouvelle citoyenneté
m'apparaît insuffisante.
Il faudra, à mon
avis, aller plus loin
et avoir le courage de
se poser trois questions
essentielles :
-
l'idéologie de
l'individu, de l'autonomie,
de la collectivité
et de la culture publique
de l'état-nation,
ne serait-elle pas la
source même de
cette exclusion ?
- peut-on envisager
l'appartenance communautaire
comme étant le
processus par lequel
contrer cette exclusion,
en fournissant aux personnes
un espace de réalisation
et d'épanouissement
personnel ?
- peut-on envisager
d'inclure dans l'analyse
de l'exclusion sociale
d'autres éléments
qui dépassent
la dimension économique,
tels que l'exclusion
en référence
à la nature (par
volonté de domination
sur elle) ; aux ancêtres
(par la croyance que
le monde commence avec
nous) ; à la
dimension spirituelle
(par la conviction que
nous somme le principe
et la fin de toute chose)
; à l'Être
(par la pulsion de vouloir
tout contrôler)
; à la dimension
contemplative (par la
volonté de tout
comprendre avec la raison)
; ... ?
En
analysant les facteurs
qui se trouvent à
l'origine de l'exclusion
et de la désintégration
sociale, il faudrait se
pencher sur la place qu'y
tient la destruction des
appartenances et relations
communautaires propre
a toute société
moderne. Cette destruction
est coïncide avec
l'entrée de la
culture publique de l'état-nation
dans toutes les dimensions
de la vie sociale, en
se substituant aux initiatives
communautaires au niveau
de la base. Ce processus
de destruction, plus ancien
dans les sociétés
occidentales, est maintenant
actif dans beaucoup de
sociétés
des pays du Sud, avec
les résultats négatifs
que cela comporte [5].
L'exclusion communautaire
déracine la personne
de sa communauté
et la place seule face
à la « megamachine
» de l'état
et de l'économie
de marché : la
porte à l'exclusion
sociale est alors grande
ouverte.
Le renforcement de la
dimension personnelle
et communautaire comporte
une certaine garantie
de résistance à
l'exclusion sociale et
économique, puisque
d'abord la personne ne
saurait être réduite
qu'à un simple
consommateur ou usager
de services. Elle peut
être soutenue par
sa communauté par
des liens de solidarité.
Dans certains cas, même
les initiatives communautaires
peuvent se substituer
aux lois du marché
et aux lois des états
[6]. Dans la pratique,
cela veut dire qu'en plus
des initiatives de résistance
au désengagement
actuel de l'état
et des citoyens dans différents
domaines, il faudra aussi
promouvoir des initiatives
de reconstruction et de
redéfinition des
liens d'appartenance communautaire.
On ne peut cependant réduire
l'appartenance communautaire
à une simple stratégie
pour faire face aux problèmes
économiques, puisque
celle-ci comprend l'être
dans sa globalité.
C'est pour cela qu'il
faut veiller à
ce que l'appartenance
communautaire comprenne
les différentes
dimensions de la réalité,
c'est-à-dire, les
humains, la nature et
le divin. C'est dans la
relation entre ces trois
dimensions que la communauté
tout entière tire
sa force et sa vitalité.
Si nous sommes capables
de nous ouvrir à
cette perspective, nous
pourrons peut-être
découvrir que l'exclusion
socio-économique
n'est rien d'autre que
le résultat d'une
exclusion plus profonde,
qui divise et morcelle
la réalité.
Miser sur les dimensions
personnelles et communautaires
devrait nous permettre
de recomposer cette réalité
fragmentée, pour
que l'économie,
le politique, la justice
sociale, la spiritualité,
le travail, la fête,
... ne soient plus des
mondes séparés
en perpétuelle
confrontation.
L'APPARTENANCE
COMMUNAUTAIRE AU COEUR
DE LA CITOYENNETE : QUELQUES
PISTES DACTION
Le renforcement de l'appartenance
communautaire nous apparaît
donc comme une condition
préalable dans
toute reformulation
de la citoyenneté.
Il faudra cesser de
faire de la culture
de la citoyenneté,
de l'état-nation
et du développement
le premier point de
référence
de notre vie sociale,
afin d'y placer la vie
communautaire et donc
la personne et toute
la réalité
communautaire. La culture
de la citoyenneté
sera alors une dimension,
utile certes, mais secondaire
à la première.
La personne et
la communauté,
plutôt que l'individu
et la collectivité,
devraient être
les principaux points
de référence
dans les programmes
d'éducation [7].
Cela veut dire entre
autres choses, qu'en
plus de parler de droits,
libertés et responsabilités,
il faudra parler aussi
des racines, des relations
personnelles, des croyances,
des valeurs, des mythes,
de la vision du monde,
de la conception de
la dignité et
de la bonne vie, des
savoirs et pratiques
communautaires,...
Arrêter
de placer l'autonomie
personnelle comme l'objectif
majeur de la vie humaine
pour adopter la solidarité
communautaire, comprise
non comme quelque chose
de simplement utilitariste,
sinon essentiellement
humain, comme formant
partie de l'ordre normal
et intrinsèque
des choses. Cette solidarité
devrait contrer autant
l'exclusion sociale,
comme l'exclusion cosmique
(de la nature) et même
l'exclusion spirituelle.
Comme nous disent depuis
des siècles les
autochtones de l'Amérique
du Nord, nous faisons
tous (hommes, animaux,
plantes, terre, étoiles,
esprits,...) partie
du grand cercle de l'existence,
qui inclut toute la
réalité
entière.
Ne pas réduire
la définition
du communautaire à
un ensemble de services
offerts par organismes
non-gouvernementaux
et ne pas concevoir
les différentes
initiatives communautaires,
seulement comme des
solutions ponctuelles
à des problèmes
spécifiques.
Ces initiatives peuvent
devenir des alternatives
radicales et permanentes
à la culture
dominante du développement
et du progrès
[8]. La crise de l'état
providence, malgré
tout son lot négatif,
peut représenter
une excellente opportunité
pour les relancer.
Voir dans les
initiatives et stratégies
communautaires des cultures
autres que l'occidentale,
non pas un danger pour
la cohésion sociale,
mais plutôt une
occasion d'enrichissement
culturel pour faire
face à toutes
sortes d'exclusion.
Au lieu de la simple
intégration de
ces cultures à
la culture dominante
de la citoyenneté
de l'état-nation,
on cherchera à
établir un dialogue
actif sur les savoirs
et pratiques présentes
dans ces communautés,
à partir duquel
on pourra, si besoin
est, formuler une culture
publique commune.
Le renforcement
des espaces et initiatives
communautaires à
tous les niveaux (quartier,
village, milieux sociaux,
de loisirs, économique,
scolaire, ... ) sera
autant ou plus important
que la formulation de
nouvelles lois et autres
mécanismes légaux
(si nécessaires
ceux-ci puissent être).
En
définitive, il
s'agit de replacer la
communauté et la
personne au coeur de notre
vie sociale, en y subordonnant
la citoyenneté,
l'état-nation et
le développement.
Un défi créateur
nous attend.
NOTES
[1]
Pour une information détaillée
concernant la configuration
de l'identité individuelle
dans la culture occidentale,
voir le livre de l'anthropologue
français Louis
DUMONT, Essais sur l'individualisme.
Une perspective anthropologique
sur l'idéologie
moderne, Paris, 1983,
Seuil (Collection Esprit).
[2] Malheureusement, nous
avons assisté les
dernières 15-20
années à
une utilisation abusive
du mot communauté,
au point qu'il est actuellement
vidé de sens. Dans
cet article, par communauté
je me réfère
d'abord à une réalité
humaine, constitué
de personnes qui ont tissé
des liens relationnels
durables et qui partagent,
soit un même origine
(familial et/ou ethnique),
une même vision
du monde, un projet de
vie, une langue, une histoire
commune, une religion.
[3] BADIE, Bertrand, L'État
importé. L'occidentalisation
de l'ordre politique,
(Paris) Ed. Fayard, 1992.
[4] Cf. Gustavo ESTEVA,
« Une nouvelle source
d'espoir : "les marginaux"
», dans Interculture,
vol. XXVI, no. 119, (Montréal)
Institut Interculturel
de Montréal, 1993.
Dans cet article, l'auteur
analyse, à partir
du quartier de Tepito,
les possibilités
et limites des dynamiques
communautaires pour faire
face à l'exclusion
et la désintégration
sociale.
[5] Cf. BADIE, op. cit.,
pour une analyse détaillée
de la faillite de l'exportation
de l'État-nation
dans les sociétés
non occidentales, spécialement
en Afrique.
[6] Cf les différents
cahiers de la série
« Alternatives endogènes
et vernaculaires de la
revue Interculture éditée
» par l'Institut
Interculturel de Montréal,
4917, rue St-Urbain, Montréal
(Québec), H2T 2W1.
[7] Cf. l'article de Sally
BURNS, « Citizenship
or Community Understanding
? - The Welsh Alternative
», dans lequel on
présente une étude
comparative entre deux
documents destinés
à l'école,
un de Pays de Galles,
fondé sur la communauté
et l'autre d'Angleterre,
fondé sur la citoyenneté.
La conclusion de l'auteur
est que le document du
Pays de Galles est mieux
préparé
pour sensibiliser les
enfants à la vie
communautaire avec toutes
les implications d'attitudes
actives que cela comporte,
tandis que celui de l'Angleterre
vise une éducation
plus passive d'acceptation
du statuo quo et des lois
qui en découlent.
[8] En sens, il faut signaler
que dans différents
pays du sud, face à
des situations socio-économiques
insoutenables, et vue
la faillite de l'état
importé du Nord,
les gens se sont tournés
vers des initiatives enracinées
dans les communautés,
en faisant autant appel
à la tradition
tout en créant
de nouvelles formes de
solidarité communautaire.
Voir le livre de Emmnuel
N'DIONE pour le cas des
bidonvilles de Dakar.
[Une
première version
de cet article a été
publiée sous le
titre de « La citoyenneté,
une notion occidentale
dangereuse », dans
Option CEQ du Québec
(Montréal), no.
11, automne 1994, pp.
187-197]
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