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Introduction
Une grande partie des
publications scientifiques
portant sur ladolescence
a été élaborée
à partir dun
échantillon très
restreint de la population
du monde. Cette période
de la vie est décrite
le plus souvent comme
une phase au cours de
laquelle lindividu
doit se séparer
de sa famille et devenir
autonome, se rebelle contre
les normes et les valeurs
des adultes, une période
de troubles psychologiques
inévitables. Est-ce
là une description
véritablement exacte
de ladolescence
partout dans le monde,
ou ces caractéristiques
sont-elles spécifiques
à la société
euro-américaine,
ou même seulement
à un sous-groupe
de cette dernière
?
Une période dadolescence
sociale, allons-nous constater,
existe dans chaque société
humaine, contrairement
à ce que lon
a pu affirmer, mais peut
prendre des formes très
diverses. Chaque société
se fait une idée
de ce quest ladolescence,
ou de ce quelle
devrait être ; il
y a donc des « ethnothéories
», ou des «
représentations
sociales » différentes
de ladolescence.
Quelles soient communes
à lensemble
dune société,
ou partiellement différentes
selon les sous-groupes
sociaux, ces représentations
interagissent de façon
dynamique avec les pratiques
éducatives et avec
les contextes physiques
et sociaux, dans un système
que Super et Harkness
(1986, 1997 ; Harkness
& Super, 1996) ont
appelé «
niche de développement
». Ce cadre théorique
est parfaitement compatible
avec le modèle
éco-culturel que
nous utilisons comme fil
conducteur dans nos manuels
de psychologie interculturelle
(Berry, Poortinga, Segall,
& Dasen, 1992 ; Segall,
Dasen, Berry, & Poortinga,
1990). Ainsi, les ethnothéories
de ladolescence
font partie de la «
culture », elle-même
en interaction avec les
contextes écologiques
et socio-historiques (en
particulier le changement
social), et contribuent
ainsi à façonner
les processus de transmission
culturelle (pratiques
éducatives) et
le comportement des individus.
Laspect psychologique
qui nous intéresse
dans ce chapitre est le
vécu plus ou moins
problématique de
ladolescence.
Nous allons nous baser
sur un ensemble de travaux
en psychologie, en sociologie
et surtout en anthropologie.
Les études de cas
ethnologiques apportent
toute la richesse dune
approche « émique
», mais se heurtent
parfois à des doutes
sur leur fiabilité
et nous verrons les avantages
qui peuvent être
tirés dune
perspective plus globale,
qui utilise des méthodes
comparatives. Cest
dans ce sens que le terme
« interculturel
» doit être
compris pour ce chapitre.
Je ne moccuperai
pas des études
qui portent sur les adolescents
migrants dans les sociétés
multiculturelles industrialisées,
ni des études comparatives
inter-nationales, sujets
traités par C.
Sabatier dans ce volume.
On pourra lire, entre
les lignes, la question
principale qui nous préoccupe,
et à laquelle Tapé
Gozé (ce volume)
cherche également
à répondre
: Quelles représentations
sociales de ladolescence
favorisent un passage
optimal entre lenfance
et lâge adulte
?
Psychologie
du développement
Avant
dexaminer les contributions
de lanthropologie
et de la sociologie, il
convient de noter que
des travaux récents
en psychologie du développement
ont apporté une
contribution majeure à
notre question. On verra
que nos conclusions correspondent
parfaitement à
celles que C. Sabatier
développe dans
la première partie
de son chapitre, à
partir de lectures partiellement
différentes. Petersen
(1993) parle de déboulonner
(« debunking »)
les mythes liés
à ladolescence.
Au début des années
70, des études
ont commencé à
démontrer labsence
de difficultés
psychologiques majeures
pour la plupart des adolescents
(Offer & Offer, 1975).
Les tumultes de ladolescence
semblent ne se produire
que pour quelque 20% des
jeunes américains;
grandir semble être
beaucoup plus continu
que ce que lon pensait.
Ceux qui ont des problèmes
les traînent souvent
jusque dans lâge
adulte (Rutter, 1980).
« Il était
de toute évidence
inapproprié de
supposer que les difficultés
psychologiques à
ladolescence étaient
normales et passagères
» (Petersen, 1988,
p.589). Les exagérations
de la psycho-pathologie
proviennent pour une large
part de léchantillon
biaisé typique
des études cliniques.
Selon Claes (1986), par
rapport à la notion
de « crise »,
la psychanalyse continue
de parler de « deuil
dépressif »,
de « repli régressif
», etc., alors que
toutes les données
empiriques montrent quil
ny a en fait pas
de crise. La psychanalyse
contribue donc à
une « vision illusoire
et stéréotypée
de ladolescence
» (p.191), qui ne
correspond pas au vécu
des adolescents, mais
conforte limage
prédominante que
sen font les adultes,
dont une bonne moitié
se montrent, effectivement,
hostiles envers les adolescents.
On croit généralement
que les adolescents et
leurs parents sont séparés
par un « fossé
des générations
». Des recherches
ont montré que
cette croyance était
erronée (Lerner,
Karson, Meisels, &
Knapp, 1975). Kandel &
Lesser (1972) ont montré
par exemple que les parents
et leurs enfants avaient
souvent des valeurs et
des attitudes plus proches
que celles partagées
par les adolescents et
leurs amis.
Selon ces perspectives
récentes, il semblerait
que ladolescence
dans les sociétés
euro-américaines
nest pas aussi problématique
que ne le voudraient les
stéréotypes
populaires. Dans une excellente
analyse sociologique de
ladolescence et
de la jeunesse en France,
Galland (1991) montre
lexistence dune
tendance récente
(au cours des trente dernières
années) vers un
prolongement de la jeunesse,
associé à
une plus grande solidarité
familiale devant les difficultés
du marché du travail,
à une congruence
idéologique entre
parents et enfants et
à une absence de
stress émotionnel,
ainsi quà
une entrée très
progressive dans lâge
adulte avec la possibilité
de sessayer à
des styles de vie et aux
rôles adultes.
Ceci ne signifie pas que
les comportements à
problèmes ne constituent
pas un élément
important dans létude
de ladolescence.
Aux Etats-Unis, selon
Petersen (1993), la toxicomanie
et le tabagisme sont les
seuls indicateurs montrant
une amélioration,
alors que le suicide et
la criminalité
juvénile sont en
augmentation. Mais si
ces comportements à
problèmes ne sont
pas un aspect inévitable
de ladolescence,
et sils sont en
grande partie fabriqués
par la société,
cela veut dire quils
pourraient être
fortement réduits,
voir éliminés,
par des politiques sociales
appropriées. Cest
bien la question qui préoccupait
déjà Franz
Boas et Margaret Mead
au début du siècle.
Ouragan
dans les mers du sud :
la contreverse Mead/Freeman
Stanley
Hall (1916), lun
des psychologues du développement
les plus reconnus de lépoque,
avait décrit une
période de trouble,
de « Sturm und Drang
», quil attribuait
à la biologie,
c.à.d. aux changements
hormonaux. Que ces perturbations
internes instabilité
de lhumeur, rébellion,
et problèmes du
comportement à
la limite de la psychopathologie
soient infévitables
figure en évidence
dans les travaux psychanalytiques
de Sigmund et Anna Freud,
et de leur successeurs
comme Erik Erikson, et
persiste jusquà
ce jour.
Dans le cadre de son combat
contre les théories
eugénistes, le
père de lanthropologie
américaine, Franz
Boas, envoya en 1920 une
de ses étudiantes
de 23 ans, Margaret Mead,
à Samoa, dans le
but suivant :
Il désirait que
je consacre mes premiers
travaux à ladolescence
plus précisément
à ladolescente
, pour voir, dune
part, si les troubles
de cet âge de la
vie dépendent des
attitudes dune culture
particulière, ou
sils sont inhérents
à cette période
du développement
psychobiologique. (Mead,
1977, p. 127).
Pour contrer le déterminisme
biologique, une seule
exception suffirait, une
société
où la transition
entre enfance et âge
adulte se ferait sans
trouble ni stress. Mead
décrivit précisément
cette société
: en résumé
(et en simplifiant à
lextrême),
les pratiques éducatives
à Samoa, et en
particulier la liberté
sexuelle accordée
aux adolescents, permettait
une période sans
problèmes et une
parfaite intégration
dans la communauté
des adultes. Louvrage
de Mead (1928) connut
un succès immédiat
et considérable
et a sans doute contribué
à lévolution
vers une plus grande liberté
sexuelle dans la société
euro-américaine.
Six décennies plus
tard, Freeman (1983) attaquait
toutes les descriptions
romantiques de Mead :
Selon les comptes-rendus
historiques, lanalyse
du contenu des procès-verbaux
des tribunaux, ses propres
observations de terrain
et dautres documents,
il décrivait la
société
samoane comme puritaine,
accablée de sentiments
de culpabilité
et violente, et ladolescence
comme une période
troublée.
Comment deux ethnologues
ont-ils pu en arriver
à des descriptions
aussi diamétralement
opposées ? Cette
question a lancé
ce quon a décrit
comme la plus grande controverse
des sciences sociales
(Côté, 1994),
générant
des centaines darticles,
plusieurs livres et même
un film. Je ne veux pas
ici entrer dans tous les
détails du débat,
qui nest dailleurs
pas clos. Que Mead ait
été trompée
par ses amies adolescentes
qui étaient gênées
par ses questions concernant
un sujet aussi tabou (Freeman,
1989), ou quelle
ait eu fondamentalement
raison concernant la culture
samoane davant la
colonisation (Côté,
1994), sa question nen
demeure pas moins valable
: quels sont les contextes
culturels, et les ethnothéories
de ladolescence,
les mieux à même
dassurer une transition
sans heurts entre lenfance
et lâge adulte
? Il nest peut-être
pas possible dy
répondre sans équivoque
par une seule étude
de cas ; mieux vaudrait
laborder dans une
perspective plus générale.
Etudes
holoculturelles et sociologiques
Les
études dites holoculturelles,
comparant les données
ethnographiques sur un
grand nombre de sociétés
humaines, nous offrent
cette vision plus globale
(Segall, 1989). Elles
consistent à échantillonner
des sociétés
plutôt que des individus,
en utilisant la plupart
du temps la base de données
des Human Relations Area
Files (H.R.A.F.). Il existe
un grand nombre détudes
de ce type concernant
ladolescence, notamment
sur les fonctions des
cérémonies
dinitiation (Munroe,
Munroe, & Whiting,
1981 ; Paige & Paige,
1981 ; Schlegel &
Barry, 1980a/b ; Segall,
1988 ; Segall & Knaak,
1989). Nous ne reprendrons
ici que quelques données
tirées de louvrage
de Schlegel & Barry
(1991) intitulé
Adolescence : An
anthropological enquiry.
Ces auteurs ont examiné
les informations ethnographiques
concernant ladolescence
dans un échantillon
de 175 sociétés.
Un stade social dadolescence
est observé dans
toutes les sociétés
examinées [1] ;
il commence habituellement
avec la puberté
(72 % des sociétés
pour les garçons,
82 % des sociétés
pour les filles) ou juste
avant, et il existe un
rite dans 68 % des sociétés
pour les garçons
(souvent public) et dans
79 % des sociétés
pour les filles (généralement
restreint à la
famille), avec une symbolique
de productivité
et de fertilité.
Ladolescence est
en général
plutôt brève,
environ 2 ans pour les
filles et de 2 à
4 ans pour les garçons.
Le stade existe socialement
même sil nest
pas désigné
par un terme spécifique
du langage; dans de nombreux
cas (86 et 88 %), il existe
des marqueurs non linguistiques,
p.ex. visuels, tels que
le costume ou la coiffure.
Pour ce qui est de lexistence
dun stade adolescent,
les auteurs observent
: « Il est maintenant
courant dadmettre
que ladolescence
en tant que stade nexistait
pas avant que linstruction
prolongée, qui
étend la dépendance
envers les parents, ne
linstaure »
(Schlegel & Barry,
1991, p.2). Ceux qui estiment
que ladolescence
constitue un artifice
dû aux conditions
contemporaines sappuient
généralement
sur Ariès (1960),
mais Schlegel & Barry
sont en désaccord
avec celui-ci : sa thèse
serait fondée sur
lhistoire de la
noblesse, qui mariait
ses enfants aussi jeunes
que possible. En fait,
« ladolescence
en tant que stade social,
comportant ses propres
activités et comportements,
ses attentes et ses récompenses,
est très bien documenté
dans lhistoire et
la littérature
dautrefois »
(Schlegel & Barry,
1991, p.2). [2]
Certains sociologues (p.ex.
Friedenberg, 1973) estiment
que ladolescence
nest pas nécessaire
dans les sociétés
dans lesquelles les rôles
adultes peuvent être
enseignés au cours
de lenfance, telles
que les sociétés
pratiquant la cueillette
et lagriculture
de subsistance, et serait
réservée
aux sociétés
complexes dans lesquelles
il faut plus de temps
pour apprendre les rôles
adultes. Huerre, Pagan-Reymond,
& Reymond (1990),
dans un ouvrage intitulé
« Ladolescence
nexiste pas »,
déclarent : «
Toutes les études
synthétiques sur
ce sujet semblent concorder:
dans les sociétés
primitives, il ny
a pas dadolescence
» (p. 43).
Esman (1990) apporte à
cette affirmation une
nuance importante :
La majorité des
données appuie
la thèse selon
laquelle ladolescence,
telle que nous la connaissons,
est une « invention
culturelle » (Stone
& Church, 1957) -
un produit de lindustrialisation,
du besoin de prolonger
la période déducation
et de formation aux rôles
adultes pour répondre
à lexpansion
technologique, et du besoin
(...) de garder les jeunes
hors du monde du travail
afin de garantir des emplois
aux adultes dans des périodes
de disette (Esman, 1990,
p.16).
La précision, telle
que nous la connaissons,
mérite dêtre
soulignée.
Selon létude
holoculturelle de Schlegel
et Barry, non seulement
ladolescence sociale
se produit dans toutes
les sociétés,
mais elle correspond partout
à une période
dapprentissage et
de restructuration des
rôles sociaux, marquée
par lambivalence
du maintien dune
certaine subordination
et de la préparation
à lâge
adulte. Le malaise psychologique
(incertitudes, doutes,
ambiguïtés
quant aux attaches familiales,
etc.) semble inévitable,
mais non la pathologie
ou les comportements antisociaux.
Dans la plupart des sociétés,
ladolescence est
la période où
se prennent des décisions
engageant lindividu
pour toute sa vie, elle
nest donc pas exempte
de pressions sociales.
Si ladolescence
dans le monde na
pas nécessairement
les attributs de Sturm
und Drang quune
partie de la littérature
du 19ème et du
20ème siècles
lui accorde, ladolescence
dans cet échantillon
montre des éléments
de stress qui pourraient
être largement caractéristiques
de ce stade. La vie devient
chose sérieuse
à ce moment-là...
(Schlegel & Barry,
1991, p.43).
La continuité de
la famille est de règle,
en tant que source de
soutien social, de vie
et, dans la vieillesse,
même de survie.
Dans ces conditions :
On évitera de se
brouiller avec sa parenté.
Même si lhostilité
ou les incompatibilités
de personnalités
existent, ces sentiments
seront occultés
afin de préserver
une façade, au
moins, dharmonie
familiale. (...) Lindépendance
telle que nous lentendons
serait considérée
non seulement comme marque
dexcentricité
et dégoïsme,
mais de folie défiant
la raison (Schlegel &
Barry, 1991, p.44-45).
En comparaison avec ladolescence
dans le monde occidental,
les observations faites
dans ce grand échantillon
de sociétés
montrent que les adolescents
sont utiles à leur
famille et à leur
communauté. Dailleurs,
ils passent la plus grande
partie de leur temps avec
des adultes de même
sexe (dans 66 % des sociétés
pour les garçons,
84 % pour les filles)
plutôt quen
groupes de pairs (respectivement
17 % et 5 %).
Après ladolescence,
si lentrée
dans le monde des adultes
est retardée, on
trouve un stade additionnel
: « la jeunesse
», au cours duquel
il est possible dessayer
diverses occupations et
des partenaires de mariage.
Ceci est vrai non seulement
des sociétés
occidentales actuelles
(cf. p.ex. Galland, 1991),
mais aussi dans 25 % des
sociétés
étudiées
par Schlegel & Barry
pour les garçons
et dans 20 % pour les
filles. Il sagit,
en particulier, de sociétés
qui ont des classes dâge,
comme cest le cas
de plusieurs sociétés
en Afrique.
En résumé,
on voit émerger
de cette étude
holoculturelle limage
dune adolescence
sociale universelle en
tant que stade, au cours
de laquelle lexistence
de tensions est normale,
avec même un peu
de comportement antisocial
(dans 44 % des sociétés
pour les garçons,
18 % pour les filles),
mais il ne sagit
pas réellement
dune période
de « crise ».
Les problèmes de
ladolescence dans
la société
occidentale, dans la mesure
où ils existent
réellement, semblent
être liés
à une trop longue
période dadolescence
et de jeunesse, sans marquage
clair par un rite de passage,
avec peu ou pas de rôle
productif ou de participation
communautaire, sans devoir
déducation
de frères et soeurs
plus jeunes, et une exclusion
des activités des
adultes. La rébellion
contre les parents et
la séparation davec
la famille semblent être
des « tâches
développementales
» particulières
aux sociétés
qui valorisent lindépendance
et lindividualisme.
Ce contexte global établi,
il peut être intéressant
de retourner maintenant
à une série
détudes de
cas, qui illustrent linfluence
du changement social sur
les représentations
sociales de ladolescence.
Etudes
de cas ethnographiques
: le changement social
Les
études holoculturelles
utilisent la documentation
ethnographique existante,
c.à.d. que les
chercheurs font ressortir
les informations sur un
thème particulier,
comme ladolescence,
de lensemble des
données disponibles.
Inévitablement
les données sont
moins riches dans les
ethnographies générales
que celles provenant détudes
portant directement sur
ladolescence. Dans
un projet intitulé
« Adolescents in
a changing world »,
lancé au début
des années 80 par
John et Beatrice Whiting
de la Harvard Graduate
School of Education, des
ethnologues (dans la plupart
des cas des couples, pour
pouvoir mieux interroger
des filles et des garçons)
ont été
envoyés sur des
terrains où ils
avaient déjà
travaillé auparavant,
pour étudier spécifiquement
ladolescence, en
utilisant plus ou moins
les mêmes méthodes.
Nous allons examiner brièvement
quatre des rapports publiés
à la suite de ce
projet collaboratif [3].
Une de ces études
(Hollos & Leis, 1989)
sest déroulée
dans deux villages Ijo
du delta du Niger, au
Nigeria. Traditionnellement,
les jeunes filles se mariaient
jeunes, à lapproche
de la puberté ;
la clitoridectomie était
pratiquée dans
lun mais pas dans
lautre des deux
villages, et il ny
avait aucun autre rite
de passage. Les garçons
passaient par un groupe
de « jeunes gens
» où ils
devaient effectuer dimportants
travaux pour la communauté,
et ne se mariaient que
vers 20 ans.
Lintroduction de
la scolarité a
produit un allongement
de ladolescence
et une période
de jeunesse surtout pour
les filles. Mais pour
les deux sexes, il sagit
dune période
relativement facile et
agréable, sans
conflits majeurs, anxiété,
stress ou délinquance.
Lécole ne
garantissant plus un emploi,
les jeunes ne la prennent
pas trop au sérieux
; ils passent beaucoup
de temps à la maison,
rendant de petits services,
et font des aller-retour
entre la ville et le village.
Les relations sexuelles
sont vues comme un amusement,
et une grossesse prémaritale
non seulement ne porte
pas à conséquence,
mais aide la jeune femme
à prouver sa fertilité
et donc à trouver
un mari. Surtout, les
jeunes Ijo nont
pas à se rendre
autonomes de leur famille;
au contraire, il sétablit
entre parents et jeunes
un soutien réciproque
pour toute la vie.
La famille étendue
agit comme tampon entre
lindividu et les
réalités
les plus dures du village
et de la nation, protégeant
et en même temps
limitant les actions de
lindividu. Le système
de parenté dans
le monde actuel en constant
changement fonctionne
avec les mêmes mécanismes
quauparavant, et
les loyautés primaires
sadressent aux membres
de la famille. Lindividu
sait quaussi longtemps
que son comportement restera
dans les limites de ce
qui est socialement attendu,
quelquun va le nourrir,
le vêtir et le scolariser,
et il sattend à
devoir faire de même
pour les autres. Il y
a un sentiment de sécurité
dans lassurance
que ces relations ne seront
jamais rompues, et aussi
dans la clarté
des attentes de lentourage.
(Hollos & Leis, 1989,
p.153).
La construction de lidentité
nest pas basée
sur le besoin détablir
une autonomie complète
et de couper les liens
avec sa parenté.
Ces liens importants continuent
et donnent un sentiment
dêtre situé
pendant toute la durée
de la vie.
(Hollos & Leis, 1989,
p.156).
Une vision beaucoup plus
pessimiste des effets
du changement social,
et en particulier de la
scolarisation, nous vient
dune étude
chez les adolescents Kikuyu
au Kenya (Worthman, 1986
; Worthman, 1987 ; Worthman
& Whiting, 1987).
Traditionnellement, les
garçons passaient
par deux groupes dâge
de 9 ans chacun, les «
guerriers juniors »
et « guerriers seniors
» ; leur tâche
était de protéger
le village et le bétail,
et ils recevaient un entraînement
de type militaire [4].
Ils se mariaient vers
26 ans en devenant «
jeunes adultes ».
Linitiation comprenait
une instruction explicite
dans les pratiques et
règles entourant
les relations sexuelles.
En tant que guerriers
seniors, ils dormaient
dans une case commune
qui leur était
réservée,
et y étaient entourés
de filles plus jeunes
queux, avec lesquelles
ils sadonnaient
à des jeux sexuels
selon des règles
très strictes,
contrôlées
par leurs pairs. En particulier,
il leur était interdit
de toucher les parties
génitales, et la
jeune fille portait une
jupe de cuir quelle
serrait entre les jambes.
Elle nacceptait
des relations sexuelles
complètes quavec
un jeune homme quelle
désirait épouser,
et se mariait habituellement
vers 19 ans.
Actuellement, lécole
a remplacé les
groupes dâge
comme situation institutionnelle
pour sélectionner
un partenaire de mariage,
mais le programme ne comporte
aucune éducation
sexuelle. Les attentes
parentales provoquent
une forte ambivalence,
en appliquant deux poids
et deux mesures aux filles
et aux garçons
[5]. La morale chrétienne
encourage les jeunes filles
à la « vertu
de la virginité
». Les garçons,
par contre, sitôt
après leur circoncision
vers 16 ans, obtiennent
maintenant une case ou
une chambre individuelle
dans la concession familiale,
où leur comportement
sexuel nest plus
réglé ni
par des adultes, ni par
des pairs. « Dans
ces circonstances, écrivent
Worthman & Whiting
(1987, p. 158), il est
étonnant que les
grossesses indésirées
ne soient pas plus nombreuses.
» [6]
Il est bien entendu difficile
de comparer ces deux études
en Afrique, car les situations
sont différentes
à de nombreux points
de vue. Un facteur central
semble être la rapidité
du changement social ;
en particulier, la religion
chrétienne, sous
forme dun fondamentalisme
protestant puritain, mais
aussi la scolarisation
selon le modèle
occidental, semblent avoir
marqué davantage
la société
des Kikuyu que celle des
Ijo. On voit donc clairement
quel poids peuvent prendre
les facteurs dacculturation,
sils changent trop
radicalement et trop rapidement
les conceptions et les
pratiques éducatives
relatives à ladolescence.
Des constatations similaires
nous viennent dune
série de recherches
sur les effets de lurbanisation
rapide et de loccidentalisation
en Côte dIvoire.
Bassitche (1991, p.73),
par exemple, relève
que le nouveau droit matrimonial
qui instaure la famille
nucléaire «
na pas eu que des
retombées positives
sur le fonctionnement
de la famille. Elle a
aussi rendu fragiles les
liens matrimoniaux (divorces)
et favorisé le
développement des
inadaptations sociales
dont la délinquance
chez les jeunes. »
Dans les familles abidjanaises
de milieu aisé,
rapporte-t-il, les parents
confient souvent léducation
au personnel domestique,
et soccupent peu
de leurs enfants, se contentant
de les nourrir ou de leur
fournir des gratifications
économiques. Seules
comptent les bonnes notes
à lécole.
Dans une telle ambiance
familiale, « les
relations entre parents
et enfants se déroulent
sur une base dincompréhension,
ce qui ne favorise pas
toujours lintégration
familiale et sociale du
jeune » (Bassitche,
1991, p.76).
Dans une autre étude
en Côte dIvoire
couvrant la décennie
1980-91, Delafosse, Fourasté,
et Gbobouo (1993) constatent
une dégradation
rapide des conditions
de ladolescence,
surtout dans les grandes
villes. Les difficultés
identitaires sont fortement
liées aux conditions
socio-économiques,
et à lacculturation.
« Les variables
analysées font
ressortir une mal-adaptation
de jeunes pris en étau
entre les exigences du
milieu traditionnel et
les demandes prégnantes
de loccidentalisation.
Il sagit dun
entre-deux
(...). De là émergent
des situations déchec,
de mal-être identitaire,
de double-contrainte.
» (p.157-8) Une
« pathologie du
mal-être »
sinstalle dès
1983, avec une augmentation
des tentatives de suicide
et lapparition de
toxicomanie. Entre 1985
et 1989, il y a un accroissement
des interpellations de
police et de justice avec
:
1.
Accroissement important
des conduites addictives
: bière et autres
alcools, canabis, amphétamines,
cocaïne, héroïne,
etc. ;
2. Accroissement majeur
de lhétéroagressivité
: violence sur autrui,
passages à lacte
à mains armées,
etc. ;
3. Accroissement inquiétant
des tentatives de suicide
;
4. Accroissement relatif
de la prostitution féminine
et masculine.
(Delafosse, Fourasté,
& Gbobouo, 1993,
pp. 158-9)
Il
faut remarquer que ces
descriptions, qui correspondent
bien aux stéréotypes
de ladolescence
répandus par la
psychologie clinique occidentale,
relèvent peut-être
au moins partiellement
des biais que nous avons
mentionnés au début
de ce chapitre. Il en
va de même de cette
identité
négative
et des difficultés
de la biculturalité,
critiqués par C.
Sabatier (ce volume) dans
les recherches portant
sur les adolescents issus
de limmigration.
Dautre part, les
effets disruptifs dun
changement social trop
rapide sont bien documentés
dans deux autres monographies
de la série détudes
coordonnées à
Harvard, avec néanmoins
de grandes différences
selon les circonstances.
Létude de
Burbank (1987; 1988a/b)
porte sur des Aborigènes
dans une petite communauté
au Nord de lAustralie.
Traditionnellement, le
mariage polygame se faisait
entre une jeune fille
pré-pubère
et un homme beaucoup plus
âgé quelle,
choisi par la famille
dans le clan approprié.
Le problème de
relations sexuelles avant
le mariage ne se posait
donc pas. Actuellement,
les adultes essayent toujours
dimposer ces règles
traditionnelles, mais
la télévision,
les films, lenseignement
missionnaire, la scolarisation
et la législation
australienne ont apporté
de nouvelles normes. Le
mariage nest pas
autorisé avant
16 ans, lécole
constitue un groupe de
pairs mixte, où
des rencontres sont facilitées,
et les médias répandent
la norme occidentale damour
romantique. Il se crée
ainsi un conflit entre
les attentes des parents
et le comportement des
adolescents, conflit apparemment
centré sur les
relations sexuelles, mais
en fait basé sur
la crainte dune
perturbation du système
social par des unions
« incorrectes »
(avec une personne dun
mauvais clan) dans lesquelles
« on ne saurait
pas comment appeler lenfant
» (Burbank, 1988a,
p. 120).
Cette réaction
au changement social est
complètement différente
de celle que Condon (1987,
1990) décrit dans
la petite communauté
Inuit de Holman, dans
le Grand Nord canadien,
où il a travaillé
à trois reprises
entre 1978 et 1988. Traditionnellement,
une période dadolescence
débutant vers 10
à 13 ans était
désignée
par un terme spécifique,
mais nétait
marquée par aucun
rituel ; simplement les
filles étaient
informées sur la
venue des règles,
et elles devaient soccuper
des tâches ménagères,
alors que les garçons
commençaient à
accompagner les hommes
à la chasse. La
jeune fille se mariait
avant la puberté
à un homme choisi
par les parents, mais
les règles n&eac |