© 2000-2004
CFAIT
Tous droits réservés

Plan du site

 
 
 
 
 
 

REPRÉSENTATIONS SOCIALES DE L’ADOLESCENCE :
UNE PERSPECTIVE INTERCULTURELLE

Pierre R. DASEN
Faculté de Psychologie et des Sciences de l'Éducation
Université de Genève [Suisse]

Introduction

Une grande partie des publications scientifiques portant sur l’adolescence a été élaborée à partir d’un échantillon très restreint de la population du monde. Cette période de la vie est décrite le plus souvent comme une phase au cours de laquelle l’individu doit se séparer de sa famille et devenir autonome, se rebelle contre les normes et les valeurs des adultes, une période de troubles psychologiques inévitables. Est-ce là une description véritablement exacte de l’adolescence partout dans le monde, ou ces caractéristiques sont-elles spécifiques à la société euro-américaine, ou même seulement à un sous-groupe de cette dernière ?
Une période d’adolescence sociale, allons-nous constater, existe dans chaque société humaine, contrairement à ce que l’on a pu affirmer, mais peut prendre des formes très diverses. Chaque société se fait une idée de ce qu’est l’adolescence, ou de ce qu’elle devrait être ; il y a donc des « ethnothéories », ou des « représentations sociales » différentes de l’adolescence. Qu’elles soient communes à l’ensemble d’une société, ou partiellement différentes selon les sous-groupes sociaux, ces représentations interagissent de façon dynamique avec les pratiques éducatives et avec les contextes physiques et sociaux, dans un système que Super et Harkness (1986, 1997 ; Harkness & Super, 1996) ont appelé « niche de développement ». Ce cadre théorique est parfaitement compatible avec le modèle éco-culturel que nous utilisons comme fil conducteur dans nos manuels de psychologie interculturelle (Berry, Poortinga, Segall, & Dasen, 1992 ; Segall, Dasen, Berry, & Poortinga, 1990). Ainsi, les ethnothéories de l’adolescence font partie de la « culture », elle-même en interaction avec les contextes écologiques et socio-historiques (en particulier le changement social), et contribuent ainsi à façonner les processus de transmission culturelle (pratiques éducatives) et le comportement des individus. L’aspect psychologique qui nous intéresse dans ce chapitre est le vécu plus ou moins problématique de l’adolescence.
Nous allons nous baser sur un ensemble de travaux en psychologie, en sociologie et surtout en anthropologie. Les études de cas ethnologiques apportent toute la richesse d’une approche « émique », mais se heurtent parfois à des doutes sur leur fiabilité et nous verrons les avantages qui peuvent être tirés d’une perspective plus globale, qui utilise des méthodes comparatives. C’est dans ce sens que le terme « interculturel » doit être compris pour ce chapitre. Je ne m’occuperai pas des études qui portent sur les adolescents migrants dans les sociétés multiculturelles industrialisées, ni des études comparatives inter-nationales, sujets traités par C. Sabatier dans ce volume. On pourra lire, entre les lignes, la question principale qui nous préoccupe, et à laquelle Tapé Gozé (ce volume) cherche également à répondre : Quelles représentations sociales de l’adolescence favorisent un passage optimal entre l’enfance et l’âge adulte ?

Psychologie du développement

Avant d’examiner les contributions de l’anthropologie et de la sociologie, il convient de noter que des travaux récents en psychologie du développement ont apporté une contribution majeure à notre question. On verra que nos conclusions correspondent parfaitement à celles que C. Sabatier développe dans la première partie de son chapitre, à partir de lectures partiellement différentes. Petersen (1993) parle de “déboulonner” (« debunking ») les mythes liés à l’adolescence. Au début des années 70, des études ont commencé à démontrer l’absence de difficultés psychologiques majeures pour la plupart des adolescents (Offer & Offer, 1975). Les tumultes de l’adolescence semblent ne se produire que pour quelque 20% des jeunes américains; grandir semble être beaucoup plus continu que ce que l’on pensait. Ceux qui ont des problèmes les traînent souvent jusque dans l’âge adulte (Rutter, 1980). « Il était de toute évidence inapproprié de supposer que les difficultés psychologiques à l’adolescence étaient normales et passagères » (Petersen, 1988, p.589). Les exagérations de la psycho-pathologie proviennent pour une large part de l’échantillon biaisé typique des études cliniques.

Selon Claes (1986), par rapport à la notion de « crise », la psychanalyse continue de parler de « deuil dépressif », de « repli régressif », etc., alors que toutes les données empiriques montrent qu’il n’y a en fait pas de crise. La psychanalyse contribue donc à une « vision illusoire et stéréotypée de l’adolescence » (p.191), qui ne correspond pas au vécu des adolescents, mais conforte l’image prédominante que s’en font les adultes, dont une bonne moitié se montrent, effectivement, hostiles envers les adolescents.
On croit généralement que les adolescents et leurs parents sont séparés par un « fossé des générations ». Des recherches ont montré que cette croyance était erronée (Lerner, Karson, Meisels, & Knapp, 1975). Kandel & Lesser (1972) ont montré par exemple que les parents et leurs enfants avaient souvent des valeurs et des attitudes plus proches que celles partagées par les adolescents et leurs amis.

Selon ces perspectives récentes, il semblerait que l’adolescence dans les sociétés euro-américaines n’est pas aussi problématique que ne le voudraient les stéréotypes populaires. Dans une excellente analyse sociologique de l’adolescence et de la jeunesse en France, Galland (1991) montre l’existence d’une tendance récente (au cours des trente dernières années) vers un prolongement de la jeunesse, associé à une plus grande solidarité familiale devant les difficultés du marché du travail, à une congruence idéologique entre parents et enfants et à une absence de stress émotionnel, ainsi qu’à une entrée très progressive dans l’âge adulte avec la possibilité de s’essayer à des styles de vie et aux rôles adultes.

Ceci ne signifie pas que les comportements à problèmes ne constituent pas un élément important dans l’étude de l’adolescence. Aux Etats-Unis, selon Petersen (1993), la toxicomanie et le tabagisme sont les seuls indicateurs montrant une amélioration, alors que le suicide et la criminalité juvénile sont en augmentation. Mais si ces comportements à problèmes ne sont pas un aspect inévitable de l’adolescence, et s’ils sont en grande partie fabriqués par la société, cela veut dire qu’ils pourraient être fortement réduits, voir éliminés, par des politiques sociales appropriées. C’est bien la question qui préoccupait déjà Franz Boas et Margaret Mead au début du siècle.

Ouragan dans les mers du sud : la contreverse Mead/Freeman

Stanley Hall (1916), l’un des psychologues du développement les plus reconnus de l’époque, avait décrit une période de trouble, de « Sturm und Drang », qu’il attribuait à la biologie, c.à.d. aux changements hormonaux. Que ces perturbations internes — instabilité de l’humeur, rébellion, et problèmes du comportement à la limite de la psychopathologie — soient infévitables figure en évidence dans les travaux psychanalytiques de Sigmund et Anna Freud, et de leur successeurs comme Erik Erikson, et persiste jusqu’à ce jour.

Dans le cadre de son combat contre les théories eugénistes, le père de l’anthropologie américaine, Franz Boas, envoya en 1920 une de ses étudiantes de 23 ans, Margaret Mead, à Samoa, dans le but suivant :
Il désirait que je consacre mes premiers travaux à l’adolescence — plus précisément à l’adolescente —, pour voir, d’une part, si les troubles de cet âge de la vie dépendent des attitudes d’une culture particulière, ou s’ils sont inhérents à cette période du développement psychobiologique. (Mead, 1977, p. 127).
Pour contrer le déterminisme biologique, une seule exception suffirait, une société où la transition entre enfance et âge adulte se ferait sans trouble ni stress. Mead décrivit précisément cette société : en résumé (et en simplifiant à l’extrême), les pratiques éducatives à Samoa, et en particulier la liberté sexuelle accordée aux adolescents, permettait une période sans problèmes et une parfaite intégration dans la communauté des adultes. L’ouvrage de Mead (1928) connut un succès immédiat et considérable et a sans doute contribué à l’évolution vers une plus grande liberté sexuelle dans la société euro-américaine.
Six décennies plus tard, Freeman (1983) attaquait toutes les descriptions romantiques de Mead : Selon les comptes-rendus historiques, l’analyse du contenu des procès-verbaux des tribunaux, ses propres observations de terrain et d’autres documents, il décrivait la société samoane comme puritaine, accablée de sentiments de culpabilité et violente, et l’adolescence comme une période troublée.

Comment deux ethnologues ont-ils pu en arriver à des descriptions aussi diamétralement opposées ? Cette question a lancé ce qu’on a décrit comme la plus grande controverse des sciences sociales (Côté, 1994), générant des centaines d’articles, plusieurs livres et même un film. Je ne veux pas ici entrer dans tous les détails du débat, qui n’est d’ailleurs pas clos. Que Mead ait été trompée par ses amies adolescentes qui étaient gênées par ses questions concernant un sujet aussi tabou (Freeman, 1989), ou qu’elle ait eu fondamentalement raison concernant la culture samoane d’avant la colonisation (Côté, 1994), sa question n’en demeure pas moins valable : quels sont les contextes culturels, et les ethnothéories de l’adolescence, les mieux à même d’assurer une transition sans heurts entre l’enfance et l’âge adulte ? Il n’est peut-être pas possible d’y répondre sans équivoque par une seule étude de cas ; mieux vaudrait l’aborder dans une perspective plus générale.

Etudes holoculturelles et sociologiques

Les études dites holoculturelles, comparant les données ethnographiques sur un grand nombre de sociétés humaines, nous offrent cette vision plus globale (Segall, 1989). Elles consistent à échantillonner des sociétés plutôt que des individus, en utilisant la plupart du temps la base de données des Human Relations Area Files (H.R.A.F.). Il existe un grand nombre d’études de ce type concernant l’adolescence, notamment sur les fonctions des cérémonies d’initiation (Munroe, Munroe, & Whiting, 1981 ; Paige & Paige, 1981 ; Schlegel & Barry, 1980a/b ; Segall, 1988 ; Segall & Knaak, 1989). Nous ne reprendrons ici que quelques données tirées de l’ouvrage de Schlegel & Barry (1991) intitulé “Adolescence : An anthropological enquiry”.

Ces auteurs ont examiné les informations ethnographiques concernant l’adolescence dans un échantillon de 175 sociétés. Un stade social d’adolescence est observé dans toutes les sociétés examinées [1] ; il commence habituellement avec la puberté (72 % des sociétés pour les garçons, 82 % des sociétés pour les filles) ou juste avant, et il existe un rite dans 68 % des sociétés pour les garçons (souvent public) et dans 79 % des sociétés pour les filles (généralement restreint à la famille), avec une symbolique de productivité et de fertilité. L’adolescence est en général plutôt brève, environ 2 ans pour les filles et de 2 à 4 ans pour les garçons. Le stade existe socialement même s’il n’est pas désigné par un terme spécifique du langage; dans de nombreux cas (86 et 88 %), il existe des marqueurs non linguistiques, p.ex. visuels, tels que le costume ou la coiffure.

Pour ce qui est de l’existence d’un stade adolescent, les auteurs observent : « Il est maintenant courant d’admettre que l’adolescence en tant que stade n’existait pas avant que l’instruction prolongée, qui étend la dépendance envers les parents, ne l’instaure » (Schlegel & Barry, 1991, p.2). Ceux qui estiment que l’adolescence constitue un artifice dû aux conditions contemporaines s’appuient généralement sur Ariès (1960), mais Schlegel & Barry sont en désaccord avec celui-ci : sa thèse serait fondée sur l’histoire de la noblesse, qui mariait ses enfants aussi jeunes que possible. En fait, « l’adolescence en tant que stade social, comportant ses propres activités et comportements, ses attentes et ses récompenses, est très bien documenté dans l’histoire et la littérature d’autrefois » (Schlegel & Barry, 1991, p.2). [2]

Certains sociologues (p.ex. Friedenberg, 1973) estiment que l’adolescence n’est pas nécessaire dans les sociétés dans lesquelles les rôles adultes peuvent être enseignés au cours de l’enfance, telles que les sociétés pratiquant la cueillette et l’agriculture de subsistance, et serait réservée aux sociétés complexes dans lesquelles il faut plus de temps pour apprendre les rôles adultes. Huerre, Pagan-Reymond, & Reymond (1990), dans un ouvrage intitulé « L’adolescence n’existe pas », déclarent : « Toutes les études synthétiques sur ce sujet semblent concorder: dans les sociétés primitives, il n’y a pas d’adolescence » (p. 43).

Esman (1990) apporte à cette affirmation une nuance importante :
La majorité des données appuie la thèse selon laquelle l’adolescence, telle que nous la connaissons, est une « invention culturelle » (Stone & Church, 1957) - un produit de l’industrialisation, du besoin de prolonger la période d’éducation et de formation aux rôles adultes pour répondre à l’expansion technologique, et du besoin (...) de garder les jeunes hors du monde du travail afin de garantir des emplois aux adultes dans des périodes de disette (Esman, 1990, p.16).
La précision, “telle que nous la connaissons”, mérite d’être soulignée.

Selon l’étude holoculturelle de Schlegel et Barry, non seulement l’adolescence sociale se produit dans toutes les sociétés, mais elle correspond partout à une période d’apprentissage et de restructuration des rôles sociaux, marquée par l’ambivalence du maintien d’une certaine subordination et de la préparation à l’âge adulte. Le malaise psychologique (incertitudes, doutes, ambiguïtés quant aux attaches familiales, etc.) semble inévitable, mais non la pathologie ou les comportements antisociaux. Dans la plupart des sociétés, l’adolescence est la période où se prennent des décisions engageant l’individu pour toute sa vie, elle n’est donc pas exempte de pressions sociales.
Si l’adolescence dans le monde n’a pas nécessairement les attributs de Sturm und Drang qu’une partie de la littérature du 19ème et du 20ème siècles lui accorde, l’adolescence dans cet échantillon montre des éléments de stress qui pourraient être largement caractéristiques de ce stade. La vie devient chose sérieuse à ce moment-là... (Schlegel & Barry, 1991, p.43).

La continuité de la famille est de règle, en tant que source de soutien social, de vie et, dans la vieillesse, même de survie. Dans ces conditions :
On évitera de se brouiller avec sa parenté. Même si l’hostilité ou les incompatibilités de personnalités existent, ces sentiments seront occultés afin de préserver une façade, au moins, d’harmonie familiale. (...) L’indépendance telle que nous l’entendons serait considérée non seulement comme marque d’excentricité et d’égoïsme, mais de folie défiant la raison (Schlegel & Barry, 1991, p.44-45).
En comparaison avec l’adolescence dans le monde occidental, les observations faites dans ce grand échantillon de sociétés montrent que les adolescents sont utiles à leur famille et à leur communauté. D’ailleurs, ils passent la plus grande partie de leur temps avec des adultes de même sexe (dans 66 % des sociétés pour les garçons, 84 % pour les filles) plutôt qu’en groupes de pairs (respectivement 17 % et 5 %).
Après l’adolescence, si l’entrée dans le monde des adultes est retardée, on trouve un stade additionnel : « la jeunesse », au cours duquel il est possible d’essayer diverses occupations et des partenaires de mariage. Ceci est vrai non seulement des sociétés occidentales actuelles (cf. p.ex. Galland, 1991), mais aussi dans 25 % des sociétés étudiées par Schlegel & Barry pour les garçons et dans 20 % pour les filles. Il s’agit, en particulier, de sociétés qui ont des classes d’âge, comme c’est le cas de plusieurs sociétés en Afrique.
En résumé, on voit émerger de cette étude holoculturelle l’image d’une adolescence sociale universelle en tant que stade, au cours de laquelle l’existence de tensions est normale, avec même un peu de comportement antisocial (dans 44 % des sociétés pour les garçons, 18 % pour les filles), mais il ne s’agit pas réellement d’une période de « crise ». Les problèmes de l’adolescence dans la société occidentale, dans la mesure où ils existent réellement, semblent être liés à une trop longue période d’adolescence et de jeunesse, sans marquage clair par un rite de passage, avec peu ou pas de rôle productif ou de participation communautaire, sans devoir d’éducation de frères et soeurs plus jeunes, et une exclusion des activités des adultes. La rébellion contre les parents et la séparation d’avec la famille semblent être des « tâches développementales » particulières aux sociétés qui valorisent l’indépendance et l’individualisme.
Ce contexte global établi, il peut être intéressant de retourner maintenant à une série d’études de cas, qui illustrent l’influence du changement social sur les représentations sociales de l’adolescence.

Etudes de cas ethnographiques : le changement social

Les études holoculturelles utilisent la documentation ethnographique existante, c.à.d. que les chercheurs font ressortir les informations sur un thème particulier, comme l’adolescence, de l’ensemble des données disponibles. Inévitablement les données sont moins riches dans les ethnographies générales que celles provenant d’études portant directement sur l’adolescence. Dans un projet intitulé « Adolescents in a changing world », lancé au début des années 80 par John et Beatrice Whiting de la Harvard Graduate School of Education, des ethnologues (dans la plupart des cas des couples, pour pouvoir mieux interroger des filles et des garçons) ont été envoyés sur des terrains où ils avaient déjà travaillé auparavant, pour étudier spécifiquement l’adolescence, en utilisant plus ou moins les mêmes méthodes. Nous allons examiner brièvement quatre des rapports publiés à la suite de ce projet collaboratif [3].

Une de ces études (Hollos & Leis, 1989) s’est déroulée dans deux villages Ijo du delta du Niger, au Nigeria. Traditionnellement, les jeunes filles se mariaient jeunes, à l’approche de la puberté ; la clitoridectomie était pratiquée dans l’un mais pas dans l’autre des deux villages, et il n’y avait aucun autre rite de passage. Les garçons passaient par un groupe de « jeunes gens » où ils devaient effectuer d’importants travaux pour la communauté, et ne se mariaient que vers 20 ans.
L’introduction de la scolarité a produit un allongement de l’adolescence et une période de jeunesse surtout pour les filles. Mais pour les deux sexes, il s’agit d’une période relativement facile et agréable, sans conflits majeurs, anxiété, stress ou délinquance. L’école ne garantissant plus un emploi, les jeunes ne la prennent pas trop au sérieux ; ils passent beaucoup de temps à la maison, rendant de petits services, et font des aller-retour entre la ville et le village. Les relations sexuelles sont vues comme un amusement, et une grossesse prémaritale non seulement ne porte pas à conséquence, mais aide la jeune femme à prouver sa fertilité et donc à trouver un mari. Surtout, les jeunes Ijo n’ont pas à se rendre autonomes de leur famille; au contraire, il s’établit entre parents et jeunes un soutien réciproque pour toute la vie.

La famille étendue agit comme tampon entre l’individu et les réalités les plus dures du village et de la nation, protégeant et en même temps limitant les actions de l’individu. Le système de parenté dans le monde actuel en constant changement fonctionne avec les mêmes mécanismes qu’auparavant, et les loyautés primaires s’adressent aux membres de la famille. L’individu sait qu’aussi longtemps que son comportement restera dans les limites de ce qui est socialement attendu, quelqu’un va le nourrir, le vêtir et le scolariser, et il s’attend à devoir faire de même pour les autres. Il y a un sentiment de sécurité dans l’assurance que ces relations ne seront jamais rompues, et aussi dans la clarté des attentes de l’entourage.
(Hollos & Leis, 1989, p.153).
La construction de l’identité n’est pas basée sur le besoin d’établir une autonomie complète et de couper les liens avec sa parenté. Ces liens importants continuent et donnent un sentiment d’être situé pendant toute la durée de la vie.
(Hollos & Leis, 1989, p.156).
Une vision beaucoup plus pessimiste des effets du changement social, et en particulier de la scolarisation, nous vient d’une étude chez les adolescents Kikuyu au Kenya (Worthman, 1986 ; Worthman, 1987 ; Worthman & Whiting, 1987). Traditionnellement, les garçons passaient par deux groupes d’âge de 9 ans chacun, les « guerriers juniors » et « guerriers seniors » ; leur tâche était de protéger le village et le bétail, et ils recevaient un entraînement de type militaire [4]. Ils se mariaient vers 26 ans en devenant « jeunes adultes ». L’initiation comprenait une instruction explicite dans les pratiques et règles entourant les relations sexuelles. En tant que guerriers seniors, ils dormaient dans une case commune qui leur était réservée, et y étaient entourés de filles plus jeunes qu’eux, avec lesquelles ils s’adonnaient à des jeux sexuels selon des règles très strictes, contrôlées par leurs pairs. En particulier, il leur était interdit de toucher les parties génitales, et la jeune fille portait une jupe de cuir qu’elle serrait entre les jambes. Elle n’acceptait des relations sexuelles complètes qu’avec un jeune homme qu’elle désirait épouser, et se mariait habituellement vers 19 ans.

Actuellement, l’école a remplacé les groupes d’âge comme situation institutionnelle pour sélectionner un partenaire de mariage, mais le programme ne comporte aucune éducation sexuelle. Les attentes parentales provoquent une forte ambivalence, en appliquant deux poids et deux mesures aux filles et aux garçons [5]. La morale chrétienne encourage les jeunes filles à la « vertu de la virginité ». Les garçons, par contre, sitôt après leur circoncision vers 16 ans, obtiennent maintenant une case ou une chambre individuelle dans la concession familiale, où leur comportement sexuel n’est plus réglé ni par des adultes, ni par des pairs. « Dans ces circonstances, écrivent Worthman & Whiting (1987, p. 158), il est étonnant que les grossesses indésirées ne soient pas plus nombreuses. » [6]

Il est bien entendu difficile de comparer ces deux études en Afrique, car les situations sont différentes à de nombreux points de vue. Un facteur central semble être la rapidité du changement social ; en particulier, la religion chrétienne, sous forme d‘un fondamentalisme protestant puritain, mais aussi la scolarisation selon le modèle occidental, semblent avoir marqué d’avantage la société des Kikuyu que celle des Ijo. On voit donc clairement quel poids peuvent prendre les facteurs d’acculturation, s’ils changent trop radicalement et trop rapidement les conceptions et les pratiques éducatives relatives à l’adolescence.
Des constatations similaires nous viennent d’une série de recherches sur les effets de l’urbanisation rapide et de l’occidentalisation en Côte d’Ivoire. Bassitche (1991, p.73), par exemple, relève que le nouveau droit matrimonial qui instaure la famille nucléaire « n’a pas eu que des retombées positives sur le fonctionnement de la famille. Elle a aussi rendu fragiles les liens matrimoniaux (divorces) et favorisé le développement des inadaptations sociales dont la délinquance chez les jeunes. » Dans les familles abidjanaises de milieu aisé, rapporte-t-il, les parents confient souvent l’éducation au personnel domestique, et s’occupent peu de leurs enfants, se contentant de les nourrir ou de leur fournir des gratifications économiques. Seules comptent les bonnes notes à l’école. Dans une telle ambiance familiale, « les relations entre parents et enfants se déroulent sur une base d’incompréhension, ce qui ne favorise pas toujours l’intégration familiale et sociale du jeune » (Bassitche, 1991, p.76).

Dans une autre étude en Côte d’Ivoire couvrant la décennie 1980-91, Delafosse, Fourasté, et Gbobouo (1993) constatent une dégradation rapide des conditions de l’adolescence, surtout dans les grandes villes. Les difficultés identitaires sont fortement liées aux conditions socio-économiques, et à l’acculturation. « Les variables analysées font ressortir une mal-adaptation de jeunes pris en étau entre les exigences du milieu traditionnel et les demandes prégnantes de l’occidentalisation. Il s’agit d’un “entre-deux ” (...). De là émergent des situations d’échec, de mal-être identitaire, de double-contrainte. » (p.157-8) Une « pathologie du mal-être » s’installe dès 1983, avec une augmentation des tentatives de suicide et l’apparition de toxicomanie. Entre 1985 et 1989, il y a un accroissement des interpellations de police et de justice avec :

1. Accroissement important des conduites addictives : bière et autres alcools, canabis, amphétamines, cocaïne, héroïne, etc. ;
2. Accroissement majeur de l’hétéroagressivité : violence sur autrui, passages à l’acte à mains armées, etc. ;
3. Accroissement inquiétant des tentatives de suicide ;
4. Accroissement relatif de la prostitution féminine et masculine.
(Delafosse, Fourasté, & Gbobouo, 1993, pp. 158-9)

Il faut remarquer que ces descriptions, qui correspondent bien aux stéréotypes de l’adolescence répandus par la psychologie clinique occidentale, relèvent peut-être au moins partiellement des biais que nous avons mentionnés au début de ce chapitre. Il en va de même de cette “ identité négative ” et des difficultés de la biculturalité, critiqués par C. Sabatier (ce volume) dans les recherches portant sur les adolescents issus de l’immigration. D’autre part, les effets disruptifs d’un changement social trop rapide sont bien documentés dans deux autres monographies de la série d’études coordonnées à Harvard, avec néanmoins de grandes différences selon les circonstances.

L’étude de Burbank (1987; 1988a/b) porte sur des Aborigènes dans une petite communauté au Nord de l’Australie. Traditionnellement, le mariage polygame se faisait entre une jeune fille pré-pubère et un homme beaucoup plus âgé qu’elle, choisi par la famille dans le clan approprié. Le problème de relations sexuelles avant le mariage ne se posait donc pas. Actuellement, les adultes essayent toujours d’imposer ces règles traditionnelles, mais la télévision, les films, l’enseignement missionnaire, la scolarisation et la législation australienne ont apporté de nouvelles normes. Le mariage n’est pas autorisé avant 16 ans, l’école constitue un groupe de pairs mixte, où des rencontres sont facilitées, et les médias répandent la norme occidentale d’amour romantique. Il se crée ainsi un conflit entre les attentes des parents et le comportement des adolescents, conflit apparemment centré sur les relations sexuelles, mais en fait basé sur la crainte d’une perturbation du système social par des unions « incorrectes » (avec une personne d’un mauvais clan) dans lesquelles « on ne saurait pas comment appeler l’enfant » (Burbank, 1988a, p. 120).
Cette réaction au changement social est complètement différente de celle que Condon (1987, 1990) décrit dans la petite communauté Inuit de Holman, dans le Grand Nord canadien, où il a travaillé à trois reprises entre 1978 et 1988. Traditionnellement, une période d’adolescence débutant vers 10 à 13 ans était désignée par un terme spécifique, mais n’était marquée par aucun rituel ; simplement les filles étaient informées sur la venue des règles, et elles devaient s’occuper des tâches ménagères, alors que les garçons commençaient à accompagner les hommes à la chasse. La jeune fille se mariait avant la puberté à un homme choisi par les parents, mais les règles n’&eac