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MIGRATION ET LITTÉRATURE

Mediha GÖBENLI
Enseignante à l'Université Yeditepe d'Istanbul [Turquie]

Migration, migrer. Ces mots, outre signifier “se déplacer d’un lieu à un autre”, “changer de lieu”, incluent une idée de nécessité, d’obligation comme pour l’exil. Car, tant que cela ne s’avère pas obligatoire, nul n’abandonne le pays où il a vécu, l’environnement auquel il est habitué pour déménager vers un lieu inconnu dont il ignore la langue, la culture, ceci afin de travailler et garantir sa subsistance ! La migration de la force de travail est apparue après la “Seconde Guerre Mondiale” pour répondre aux besoins récurrents du capital, notamment dans les pays industrialisés d’Europe de l’ouest. Ces derniers, comme l’Allemagne Fédérale, ont besoin d’une force de travail bon marché venue de pays comme la Turquie dont la population est peu qualifiée et l’industrie faiblement développée. (A l’heure actuelle la demande concerne la migration des cerveaux originaires de pays comme la Turquie et l’Inde, en raison des besoins en personnel plus qualifié). L’histoire de la migration de la force de travail vers l’Europe de l’ouest en tant que “phénomène” socio économique remonte à plus loin mais ce ne sera pas l’objet de cette étude. [1]. Dans cet écrit et ceux qui le suivront, je tenterai de montrer l’évolution et les aspects positifs de la production culturelle des travailleurs immigrés turcs, après quarante ans de migrations, celles-ci ayant débuté en 1961 avec l’“Accord d’Echange des Travailleurs” de la Turquie vers l’Allemagne.
Avant d’étudier l’étendue et les caractéristiques générales de la littérature des travailleurs immigrés vivant en Allemagne Fédérale, j’évoquerai rapidement les conditions historiques, sociales, culturelles de leur émigration. Ensuite il sera question de terminologie, problème qui surgit quand il s’agit de définir cette littérature. Ces questions terminologiques permettront de montrer l’impact de la littérature migrante sur la société allemande et les autres communautés d’Allemagne.

Conditions sociopolitiques et culturelles de l’émigration des travailleurs

Le flux des travailleurs italiens, espagnols, grecs, turcs, marocains portugais, tunisiens et yougoslaves vers la République Fédérale d’Allemagne commence avec les accords de transfert de “travailleurs hôtes” signés entre 1955 et 1968. La description des étapes à franchir avant de “poser le pied en Allemagne” a été un des sujets importants des premières générations d’écrivains.
Comme le terme “travailleur hôte” l’indique, ni l’Allemagne Fédérale, ni les travailleurs immigrés eux-mêmes n’avaient planifié que après l’installation dans les années 60, ils allaient rester longtemps. C’est un peu plus tard, comme nous le laisse penser la formule “on a voulu une force de travail, des hommes sont venus” [2] que chacun a commencé à réaliser les aspects sociaux et les problèmes d’intégration de même que la dimension humaine de l’émigration. Ainsi s’exprime Fakir Baykurt :
« Ils ont quitté la vie rurale, la pauvreté, leurs espaces agricoles pour un monde empli d’industries, de fumées, d’électricité, de machines, d’ordinateurs. Ils sont arrivés avec des enfant devant étudier, des épouses à considérer, des coutumes, des traditions, des habitudes, des passions ,des façons d’être, avec leurs amours, leurs colères, leurs conflits, tout un monde de problèmes. Ils ont été amenés pour deux ans, assurés pour cinq ans ; vingt ans ont passé et “sait on pourquoi” ils sont toujours là. Maintenant ils revendiquent le ‘double passeport’ et ‘le droit de vote’. Des associations sont nées. Délaissant les questions de religion, de race ils ont commencé, ou du moins tenté de se solidariser non seulement entre eux mais aussi avec les ouvriers allemands »

Comme cela est le cas aujourd’hui dans les autres pays d’Europe, la structure, les attentes, la situation de l’ensemble des travailleurs turcs vivant en Allemagne fédérale ont connu de grands changements [4]. Le travailleur hôte venu en Allemagne Fédérale souhaite y rester définitivement malgré la xénophobie à l’égard des travailleurs immigrés et de leurs familles et malgré la politique migratoire de l’état basée sur le racisme et l’exclusion. Les plans de retour pour la première génération se sont avérés infructueux. Les raisons invoquées étant les questions de santé et de séparation d’avec les petits-enfants. Les Turcs allemands de la seconde génération participent aux débats d’opinions, créent leur propre entreprise [5], et n’investissent plus en Turquie comme ceux de la première génération. Quant à la troisième génération, née et élevée en Allemagne, elle considère l’Allemagne comme son propre pays, la Turquie ne demeurant plus qu’un pays de vacances. Il est possible aujourd’hui de parler d’une quatrième génération. Aussi je veux insister sur le fait que les travailleurs immigrés sont maintenant une partie indissociable de la classe ouvrière allemande et de la vie sociale en Allemagne Fédérale.

L’expérience migratoire nourrie des rencontres interhumaines et de la conjonction de différents facteurs a fait naître une sous culture (Subkultur) au niveau de la superstructure. Cette sous culture aborde toutes les formes d’art ; elle est devenu en tant que “culture des travailleurs migrants” la source vive de la littérature, du cinéma, du théâtre, du dessin, de la musique, de la recherche. Les écrivains s’intéressent à la situation, aux difficultés, à l’avenir des travailleurs. Par exemple la littérature parle de l’émigration comme d’une obligation ; elle n’a pas pour origine le propre désir des travailleurs ; ce sont les conditions économiques de leur pays qui les ont contraints. Dans “Berlin Üçlemesi” ‘poème berlinois’, chant pur à caractère épique, Aras Ören considéré comme l’un des avant-gardistes de l’écriture migrante parle ainsi du fait migratoire :

« Un jour un vent en folie
déroba sa moustache à un Turc
un Turc partant alors à sa poursuite
se retrouva soudain rue Nauny.
C’était quelqu’un d’âge moyen
silencieux. Il s’installa
chez Madame Kutzer à l’étage du bas.
Sobre de son état, il économisa.
Puis un jour il s’en fut, en silence, comme il était venu.
Parti, certes
mais surgirent après lui
des hommes, des femmes
des enfants, plein d’enfants,
des gens du pays…
Et un souffle de steppe
gonflé de haine fraîche
d’espoir
de nostalgie
emplit la rue Nauny.
Alors la rue Nauny
berça en son sein
humide et obscur
cette humanité égarée
des contrées sauvages.
Tant de jours, tant de nuits
puis un jour
chacun devint en cette rue
de chaque chose
appartenance.
Si bien qu’aujourd’hui
une rue Nauny, sans Turc,
ne perd pas sa nature mais après ces vieux jours,
peut renaître à une enfance
. » (p. 33-34)

Problème de terminologie

“La littérature migratoire” est discutée en République Fédérale d’Allemagne depuis le début des années 80 et soulève des problèmes de définitions, d’appellations. Celles-ci faisant souvent l’objet de débats, reflètent l’idéologie et les politiques migratoires de différentes époques. Aussi il est important d’en parler. On a parlé d’abord de “littérature du travailleur hôte” (Gastarbeiterliteratur), de “littérature hôte (Gastliteratur), de “littérature de l’exil” (Literatur der Betroffenheit), puis comprenant que cette littérature du travailleur “ hôte” n’était pas seulement le fait des “travailleurs hôtes” elle a été nommée “littérature d’émigration”. Ensuite on a commencé à dire “une littérature pas uniquement allemande” (eine nicht nur deutsche Literatur)[ 6] car les appellations “littérature des migrants” (Migrantenliteratur), et “littérature d’émigration” excluaient l’écriture d’émigration de la littérature allemande. Pour les écrivains de la première génération les premières définitions sont valables si l’on considère les thèmes abordés. En effet on y parle de nostalgie, de rêves de retour, d’écartèlement entre deux langues, deux mondes et aussi d’une Allemagne “pays de rêves” où ils sont venus pour économiser de l’argent et se garantir l’aisance matérielle.

La discussion terminologique est entamée par ’Südwind’ (Vent du sud), organe d’édition de littérature migrante fondé en 1980 pour être le pont entre les différents groupes d’immigrés. Franco Biondi écrivain migrant d’origine italienne et Rafik Schami écrivain migrant d’origine iranienne, responsables de ‘Südwind’ revendiquent les expressions de “ travailleurs migrants ” et de “ littérature des travailleurs migrants ” mettant davantage l’accent sur l’idée d’exclusion. Ce groupe, qui veut utiliser l’allemand comme langue d’écriture car il peut être compris par l’ensemble des travailleurs immigrés, a pour but non seulement de favoriser la solidarité entre les travailleurs de diverses origines mais aussi de refléter leurs expériences de migrants. Leur anthologie intitulée “ Güney Rüzgar¦ – Konuk ‹çi Almancas¦” ‘Vent du Sud- l’allemand des Travailleurs Hôtes’, non seulement fait place aux expériences des travailleurs immigrés et à différents thèmes comme l’exclusion de la société majoritaire, le racisme, la privation des droits politiques, la confrontation à un mode de vie différent, les peurs, mais aussi elle cherche les moyens de rapprocher travailleurs allemands et travailleurs immigrés voyant comme un tout la classe ouvrière allemande. Par la suite Biondi et Schami remplacent l’expression ‘travailleur hôte’ par le mot ‘étranger’. Considérant que le terme ‘travailleur hôte’ souligne l’idée d’exil en tant que réalité politique, ils trouvent le concept d’“étranger” plus adapté dans un contexte littéraire, soucieux de ne pas exclure les écrivains ne venant pas des pays d’émigration “classiques”.

Au milieu des années 80 d’autres termes font l’objet de discussions. En 1985 à l’Institut de Langue Allemande de l’Université de Munich, tandis que Ackermann, un des fondateurs du Prix Littéraire Adalbert von Chamisso décerné aux écrivains d’origine étrangère, utilise les expressions de ‘littérature allemande étrangère’ ou d’‘écriture pas uniquement allemande’ l’appellation ‘écriture migrante’/’littérature d’immigration’ apparaît. Les tenants de cette troisième expression soulignent que – même si les thèmes des écrivains de la deuxième ou troisième génération écrivant en allemand ne reflètent pas le fait migratoire – la migration est une réalité politique et économique et l’Allemagne un pays d’immigration. Une dernière appellation sera : ‘la littérature des minorités nationales’ [7] A propos de ces définitions, il faut parler de Yüksel Pazarkaya. Pazarkaya et la maison d’édition Ararat, afin de montrer aux lecteurs allemands que la culture turque ne se limite pas à celle du “travailleur hôte”, proposent des traductions en allemand de littérature turque contemporaine s’intéressant à l’émigration en Allemagne. Pazarkaya parle depuis 1961 des expériences des travailleurs migrants mais il refuse toutes les catégories de définitions. Au lieu de considérer l’allemand comme une entrave à l’intégration sociale, totalement à l’inverse, il le voit comme un moyen de rejoindre la tradition humaniste de Lessing et Heine, Schiller et Brecht, Leibniz et Feuerbach, Hegel et Marx. Mais malgré l’insistance de Yüksel Pazarkaya pour faire valoir cette vision universelle, internationaliste, l’opinion publique allemande considère que les œuvres des écrivains d’origine étrangère ne font pas partie de la littérature allemande et se différencient selon les identités nationales. Ce point de vue qui reflète une vision centralisée européenne, exprime la volonté de voir la littérature immigrée comme une “littérature d’exil” ‘Betroffenheitsliteratur). Par exemple Horst Hamm accuse les écrivains de la jeune génération qui n’abordent pas les thèmes typiques liés au fait migratoire, de ne pas avoir de langue et de sujets ‘personnels’, de penser et d’écrire comme les écrivains allemands. Il leur trouve moins de valeur du point de vue sociologique et littéraire.

La naissance et le développement de la littérature des travailleurs migrants turcs en Allemagne Fédérale

‘La littérature migratoire’ qui démarre dans les années soixante avec l’émigration des travailleurs, est nommée initialement ‘littérature des travailleurs hôtes’. Elle s’accroît durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix et commence à être le sujet de séminaires dans les universités d’Allemagne Fédérale. Les travailleurs (particulièrement les travailleurs italiens et turcs) rompent le silence pour la première fois et portent à la littérature leur émigration et leurs expériences d’immigrés. Parmi les principaux sujets évoqués, il y a le regard sur l’Allemagne, la vie pluriculturelle de la classe ouvrière, le sentiment d’étrangeté, le chômage, les préjugés ethniques, le choc des cultures, la recherche d’identité et le déracinement. Après avoir parlé des générations d’écritures immigrées en Allemagne fédérale, il s’agit maintenant de faire connaître chacun des écrivains séparément en référence à leurs œuvres. Il est possible d’analyser ‘la littérature migrante’ de trois générations en la divisant en cinq groupes :

1. En tant que premiers écrivains de l’immigration des travailleurs turcs, Nevzat Üstün (1924-1979), Bekir Y¦ld¦z (1933-1992), Yüksel Pazarkaya et Aras Ören, qui écrivent depuis 1965, sont au premier plan. La littérature turque migrante de la première génération est en langue turque. Abordant au départ les problèmes liés à l’émigration, elle a joué un rôle thérapeutique. Les sujets principaux de la première génération sont l’exil et les douleurs qui s’ensuivent. C’est pour cela qu’elle est nommée “littérature d’exil” (Literatur der Betroffenheit). Après ces tout premiers écrivains, arrivent Güney Dal, Habib Bekta et Fakir Baykurt, des “exilés du travail” de la première génération. Parmi eux, des écrivains émigrant en Allemagne Fédérale en tant que travailleurs et commençant à écrire là-bas pour la première fois (Habib Bekta, Sinasi Dikmen, Yaar Miraç, Fethi Savasç¦, Yücel Feyzioglu) mais aussi des écrivains déjà rodés à l’écriture en Turquie (Aras Ören, Yüksel Pazarkaya, Güney Dal et Fakir Baykurt). Aras Ören y tient une place essentielle : vivant à Berlin-ouest depuis 1969, il retient l’attention du monde littéraire avec “Niyazi Nauny Sokag¦nda ne ar¦yor” ‘Que fait donc Niyazi rue Nauny’. Aras Ören en soulevant la question de la condition des ouvriers immigrés, paraît clairement influencé par Bertolt Brecht et Nâzim Hikmet. Il est le premier écrivain à avoir reçu le prix littéraire Adalbert von Chamisso, en 1985. Güney Dal, lui, vit à Berlin depuis 1972. Il a édité deux romans et un recueil de nouvelles sur l’immigration. Mais sous l’influence du courant en vogue dans les années quatre-vingt, il commence à écrire des romans postmodernes, détachant le fond de la forme. Certains écrivains comme Yüksel Pazarkaya, Kemal Kurt et surtout Aysel Özak¦n, écrivent aussi bien en allemand qu’en turc. Deux écrivains de la première génération, écrivant uniquement en allemand, ont une place particulière. Il s’agit de l’humoriste Sinasi Dikmen –arrivé en Allemagne Fédérale en 1972- et de Saliha Scheinhardt, arrivée en Allemagne fédérale en 1967. La particularité de Dikmen vient du fait qu’il soit le seul satiriste de l’écriture d’immigration appartenant à la première génération. (Durant la deuxième génération le seul en ce domaine est Osman Engin) : Sinasi Dikmen réussit, grâce à son approche ironique à faire réfléchir les lecteurs et les spectateurs tout en les faisant rire (Dikmen est en même temps cabaretiste). Dikmen, qui voit la littérature comme un moyen/une arme aborde des thèmes comme l’hostilité à l’égard de l’étranger, le sentiment d’étrangeté, les préjugés des Allemands et des Turcs les uns envers les autres, les difficultés d’intégration des Turcs dans la société allemande.

2. Les écrivains de la deuxième génération écrivent en allemand. C’est leur seconde langue maternelle car la majeure partie de leur socialisation a eu lieu en Allemagne. On peut citer Osman Engin, Zehra C¦rak, Zafer Senocak, Feridun Zaimoglu, Akif Pirinçi, Renan Demirkan, Salih Omurcak, Nevfel Cumart et Selim Özdogan. La deuxième génération est reconnue généralement comme “vivant des conflits identitaires”, “écartelée”. Les sociologues la présentent comme une génération souffrante, cherchant à imiter les comportements des Allemands. « Nous sommes de la deuxième génération dont on dit qu’elle est malade et apatride » (Alev Tekinay, Die Deutschprüfung, p.15) « Je me transforme / Et je demeure le même / Et maintenant je ne sais plus / Qui je suis » (Tekinay, p.7) En comparaison avec la littérature de la première génération, l’écriture de la deuxième génération certes prend pour thème la quête d’identité, mais aussi des sujets n’ayant rien à voir avec l’émigration. Pour exemple Akif Pirinçi, auteur de romans policiers. Les écrivains qui parlent de l’écartèlement, du déracinement, utilisent souvent comme motif principal le Leitmotiv du port. Ce port ne peut être lié à aucun endroit, il ne peut pas appartenir à un lieu unique. Il est voyage, constamment :
« Où est le port ? Cette ville endure toujours la nostalgie d’un port. Un port au milieu de la steppe, un port qui adoucit la terre rude de la steppe, qui banalise ce qui est rude et glacé. Un port où les poissons estiment qu’il est plus facile de mourir. Un port pour tourner le dos pour toujours à cette ville, pour partir vers des contrées lointaines. Un port pour accueillir les revenants, comme moi. Le retour vers un lieu, quitté il fut un temps pour se déposséder de ses souvenirs. L’esprit possède-t-il encore une réponse aux questions qui surgissent ? »
(Zafer Senocak, Atletli Adam, p.12)
Chez Zafer Senocak et Renan Demirkan on trouve des sujets généraux sur les problèmes des hommes d’origine émigrée, comme l’hostilité envers l’étranger liée à la vie quotidienne multiculturelle, comme les préjugés réciproques. Une deuxième particularité de la deuxième génération, représentée assez largement, notamment par Akif Pirinçi et Selim Özdogan consiste à ne jamais évoquer le problème de l’émigration, à rester en dehors des questions de quête d’identité et d’écartèlement entre deux cultures. Ils refusent de se plaindre/de se faire plaindre, ils sont battants comme le mouvement “kanak attak” [9] fondé par Feridun Zaimoglu.

3. Autour de Feridun Zaimoglu [10] nous nous trouvons face à une troisième génération littéraire. Ce courant appelé ‘kanak attak’ s’oppose aux politiques identitaires et aux propos pluriculturels. Il annonce la fin de la culture de dialogue :
« Kanak Attak est une organisation au-delà de la notion d’‘identité’ imputée aux hommes d’après l’idée de frontières. Kanak Attak ne se préoccupe pas de passeports ou de racines, elle s’oppose même à ces questions. […] Kanak Attak est contre le nationalisme, contre le racisme, et refuse toute forme de politique identitaire se nourrissant d’éléments ethnologiques. Nous nous opposons fondamentalement à toute chose, toute personne colonisant, opprimant et méprisant les hommes. Le champ d’actions de Kanak Attak s’étend de la critique des rapports de dominance au plan socioéconomique, des critères de décision dans l’industrie culturelle, à des considérations concernant la vie quotidienne. […] Depuis dix ans elle est à l’origine d’initiatives, d’associations se préoccupant de la situation au plan politique des ‘non allemands’, de leurs conditions de vie et de leur vie quotidienne. Cependant, les actions restent limitées, selon les communautés. Kanak Attak ne fait pas de lobbying, rompt avec la politique migratoire conformiste ; implicitement et formellement orientée vers l’attaque, elle veut s’adresser à un vaste public. Le temps est venu, de renoncer à une quête d’identité et de tolérance, sans imposer de conditions politiques ou sociales. »
Cet extrait du “Manifeste de Kanak Attak”, permet de comprendre que ce courant émeutier et contestataire est une réaction contre l’exclusion dans la société allemande. Ce courant s’affublant du sobriquet de “Kanaksta” (réunion des mots kanak et gangstar) ne se compose pas uniquement de personnes d’origine turque Il y a aussi des arabes, des russes, des pakistanais, des tunisiens et des punks allemands. Zaimoglu, son représentant, a écrit quatre romans (un seul a été traduit en turc : “Kafa Örtüsü” ‘Couvre-chef’, Iletiim Yay¦nc¦l¦k, Istanbul 2000). Zaimoglu, en ce qui concerne les problèmes des immigrés, s’oppose à la notion de multiculture et à la recherche identitaire. Il dit : “Il n’y a pas de Turcs, de patrie, d’identité. Tout cela n’est que lavage de cerveaux. Seulement, il y a seulement les kanaks et pour cette raison le mot d’ordre est kanak attak”. Le but de Zaimoglu dont les héros sont violents, hors la loi, est de créer une onde de choc en opposition à la notion de multiculture. Zaimoglu attache de l’importance à l’authenticité. Il fait parler les gens avec leur propre langage. Une langue qui leur est personnelle avec un mélange de mots turcs et de langage du corps, une langue restée sous l’influence du hip hop et du rap.

4. Les femmes écrivains comme Saliha Scheinhardt, Emine Sevgi Özdamar, Alev Tekinay et Renan Demirkan, qui écrivent en allemand, différent tant du point de vue des thèmes que du style ; c’est pourquoi nous les incluons dans un autre groupe. Ces femmes écrivains, qui portent un regard critique sur les deux sociétés capitalistes patriarcales, utilisent en général des éléments autobiographiques pour attirer l’attention sur les particularités de leur génération. [12] Alev Tekinay et Emine Sevgi Özdamar dans leurs œuvres se distinguent par la langue, qui devient un élément structurel : pensant en turc et écrivant en allemand, elles donnent très naturellement à leurs œuvres – particulièrement Özdamar - un air/un goût exotique très particulier pour les lecteurs allemands. Par exemple pour Özdamar ‘ana dili’ (langue maternelle) donne en allemand ‘Mutterzunge’. Pour Tekinay ‘içim yan¦yor’ (je suis tout chose) devient en allemand ‘ein feuer brennt in mir’. Pour un lecteur ne connaissant pas le turc ces images rappellent les contes des mille et une nuits.
Saliha Scheinhardt prend généralement pour thème la vie des femmes émigrées issues des couches rurales vivant dans les quartiers de bidonvilles. Dans les études faites au sujet des femmes écrivains immigrées on rencontre généralement deux thèses opposées : une grande partie des critiques allemands considèrent que les œuvres des femmes écrivains immigrées sont le reflet du mépris ethnique et sexuel, et de l’écartèlement entre les cultures islamiste et chrétienne. D’autres chercheurs comme Azade Seyhan considèrent que Tekinay, Özdamar et d’autres écrivaines, amusent et instruisent le lecteur tout en permettant aux lecteurs allemands de franchir leurs propres frontières culturelles.

5. Après le 12 septembre 1980 des écrivains et poètes durent émigrer en Allemagne Fédérale et vers les pays de l’Europe de l’ouest en tant que réfugiés politiques : parmi les représentants de cette écriture que l’on pourrait appeler littérature d’exil, on peut citer Yusuf Ziya Bahad¦nl¦, Yilmaz Güney, Servet Ziya Corakli, A. Kadir Konuk, Nihat Behram et Oya Baydar. Servet Ziya Corakli et A. Kadir Konuk sont encore en exil en Allemagne. Servet Ziya Corakli définit ainsi l’exil dans son poème “her liman sürgün nas¦lsa”‘Tout port est exil’ :

« Les bateaux passent sur les eaux troubles de l’Elbe
ce sont des voyages au loin remplis de cœurs lourds
emportant vers le lointain les yeux embués de la rive
inutile de faire ressembler cette ville à d’autres
une chose manque dans ce port peut-être l’odeur d’algue
Les bateaux passent laissant sur la rive les mains engourdies !
[…]
Si ceux qui vont sont des oiseaux en disgrâce
monter de suite sur un bateau
descendre sur des rivages anonymes
de toute façon tout amour est chagrin
tout port est exil
»
(Servet Ziya Corakli, “ al/al yaralar¦na sevdam¦ sar”, Gül Yay¦nlar¦, Istanbul 1999, p.93

NOTES

[1] S’intéressant à l’histoire de l’émigration turque en Europe et en Allemagne, sur le plan politique et économique, Hazal Halman et Deniz Korotepe ont fait une étude critique de la migration de travailleurs. [Hazal Halman : “Avrupa’daki göçmen isçiler” ‘les travailleurs immigrés en Europe’ (Gelenek 67, sept. 2001) ; Deniz Korotepe : “Türkiye’den göçün 41. y¦l¦nda bir durum degerlendirmesi : Almanya’daki göçmenler ne durumda” ‘Où en sont les immigrés d’Allemagne : Une analyse de la situation après 41 ans d’émigration turque’ (Gelenek 74, juin juillet 2002)]
[2] En mai 2002, la Fondation Heinrich Böll et L’Institut Goethe ont organisé à Istanbul une conférence intitulée “Migration et multiculture en Allemagne et en Europe”. Can Ünver, Directeur Général des Services Extérieurs au Ministère du Travail et de l’Assurance Sociale, fit une intervention se rapprochant du “c’en est assez” concernant les propos de Max Frisch qui reviennent dans toutes les recherches suer la migration. Informations sur cette conférence, cf. Deniz Korotepe “Göç tart¦¦ld¦ ama….” ‘On a parlé de l’émigration mais….’ soL 183, 10 mai 2002, p. 14
|3] Aras Ören, préface de “Berlin Üçlemesi” ‘poème berlinois’, Remzi Kitabevi, 1980, p. 6.
[4] Toplum ve Bilim, “Avrupa Türkleri” ‘Les Turcs d’Europe’, N°82, automne 1999 ; Faruk Sen, Yunus Ulusoy, Güray Öz, “Avrupa Türkleri”, Cumhuriyet Kitaplar¦, 1999.
[5] Selon les statistiques du Centre de Recherche de Turquie, en 2000, le nombre d’entreprises appartenant à des Turcs s’élevait à cinquante neuf mille cinq cents. Cf. Korotepe “Almanya’daki Türkler ne durumda ?” ‘Où en sont les Turcs d’Allemagne ?’, p. 84
[6] “Eine nicht nur deutsche Literatur : Eine Standortbestimmung des Ausländerliteratur”, Irmgard Ackermann, Harald Weinrich, Serie Piper, München 1986
[7] Pour les appellations, cf. Carmine Chiello, Am Ufer der Fremde : Literatur und Arbeitsmigration (1870-1991, Stuttgart 1995, p. 289-300
[8] Horst Hamm, Fremdgegangen – freigeschrieben : eine Einführung in die deutschsprachige Gastarbeiterliteratur, Würzburg 1988, p. 104-105.
[9] Le terme “Kanak” signifiant ’tête noire’ est utilisé en Allemagne Fédérale comme terme méprisant à l’égard des étrangers. Les jeunes émigrés d’aujourd’hui se surnomment ainsi pour souligner leur confiance en eux et leur opposition à toute sorte de conformisme. Quant au mot ’Attak’ – en allemand ’Attacke’- il signifie assaut, attaque.
[10] Pour Feridun Zaimoglu, cf. Joachim Lottmann, ’Kanak Attak’, Zeitmagazin : Türken in Deutschland, N° 2, 1999, p. 82-85.
[11] Cf. Imran Ayata, “Almanya’da göçmen kültürü : Resmi dislanma ile vesayetçi çokkültürcülük” ’La culture des émigrés en Allemagne : le multiculturel tutélaire et l’exclusion officielle’, Toplum ve Bilim, Automne 1999, p. 82-85.
[12] Cf. Azade Seyhan, Turkish-German Women Writers, Brinkler-Gabler/Smith (haz.), Writing New Identities – Gender, Nation and Immigration in Contemporary Europe, London 1998, p. 230-248.