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Migration,
migrer. Ces mots, outre
signifier se déplacer
dun lieu à
un autre, changer
de lieu, incluent
une idée de nécessité,
dobligation comme
pour lexil. Car,
tant que cela ne savère
pas obligatoire, nul nabandonne
le pays où il a
vécu, lenvironnement
auquel il est habitué
pour déménager
vers un lieu inconnu dont
il ignore la langue, la
culture, ceci afin de
travailler et garantir
sa subsistance ! La migration
de la force de travail
est apparue après
la Seconde Guerre
Mondiale pour répondre
aux besoins récurrents
du capital, notamment
dans les pays industrialisés
dEurope de louest.
Ces derniers, comme lAllemagne
Fédérale,
ont besoin dune
force de travail bon marché
venue de pays comme la
Turquie dont la population
est peu qualifiée
et lindustrie faiblement
développée.
(A lheure actuelle
la demande concerne la
migration des cerveaux
originaires de pays comme
la Turquie et lInde,
en raison des besoins
en personnel plus qualifié).
Lhistoire de la
migration de la force
de travail vers lEurope
de louest en tant
que phénomène
socio économique
remonte à plus
loin mais ce ne sera pas
lobjet de cette
étude. [1]. Dans
cet écrit et ceux
qui le suivront, je tenterai
de montrer lévolution
et les aspects positifs
de la production culturelle
des travailleurs immigrés
turcs, après quarante
ans de migrations, celles-ci
ayant débuté
en 1961 avec lAccord
dEchange des Travailleurs
de la Turquie vers lAllemagne.
Avant détudier
létendue
et les caractéristiques
générales
de la littérature
des travailleurs immigrés
vivant en Allemagne Fédérale,
jévoquerai
rapidement les conditions
historiques, sociales,
culturelles de leur émigration.
Ensuite il sera question
de terminologie, problème
qui surgit quand il sagit
de définir cette
littérature. Ces
questions terminologiques
permettront de montrer
limpact de la littérature
migrante sur la société
allemande et les autres
communautés dAllemagne.
Conditions
sociopolitiques et culturelles
de lémigration
des travailleurs
Le
flux des travailleurs
italiens, espagnols, grecs,
turcs, marocains portugais,
tunisiens et yougoslaves
vers la République
Fédérale
dAllemagne commence
avec les accords de transfert
de travailleurs
hôtes signés
entre 1955 et 1968. La
description des étapes
à franchir avant
de poser le pied
en Allemagne a été
un des sujets importants
des premières générations
décrivains.
Comme le terme travailleur
hôte lindique,
ni lAllemagne Fédérale,
ni les travailleurs immigrés
eux-mêmes navaient
planifié que après
linstallation dans
les années 60,
ils allaient rester longtemps.
Cest un peu plus
tard, comme nous le laisse
penser la formule on
a voulu une force de travail,
des hommes sont venus
[2] que chacun a commencé
à réaliser
les aspects sociaux et
les problèmes dintégration
de même que la dimension
humaine de lémigration.
Ainsi sexprime Fakir
Baykurt :
« Ils ont quitté
la vie rurale, la pauvreté,
leurs espaces agricoles
pour un monde empli dindustries,
de fumées, délectricité,
de machines, dordinateurs.
Ils sont arrivés
avec des enfant devant
étudier, des épouses
à considérer,
des coutumes, des traditions,
des habitudes, des passions
,des façons dêtre,
avec leurs amours, leurs
colères, leurs
conflits, tout un monde
de problèmes. Ils
ont été
amenés pour deux
ans, assurés pour
cinq ans ; vingt ans ont
passé et sait
on pourquoi ils
sont toujours là.
Maintenant ils revendiquent
le double passeport
et le droit de vote.
Des associations sont
nées. Délaissant
les questions de religion,
de race ils ont commencé,
ou du moins tenté
de se solidariser non
seulement entre eux mais
aussi avec les ouvriers
allemands »
Comme cela est le cas
aujourdhui dans
les autres pays dEurope,
la structure, les attentes,
la situation de lensemble
des travailleurs turcs
vivant en Allemagne fédérale
ont connu de grands changements
[4]. Le travailleur hôte
venu en Allemagne Fédérale
souhaite y rester définitivement
malgré la xénophobie
à légard
des travailleurs immigrés
et de leurs familles et
malgré la politique
migratoire de létat
basée sur le racisme
et lexclusion. Les
plans de retour pour la
première génération
se sont avérés
infructueux. Les raisons
invoquées étant
les questions de santé
et de séparation
davec les petits-enfants.
Les Turcs allemands de
la seconde génération
participent aux débats
dopinions, créent
leur propre entreprise
[5], et ninvestissent
plus en Turquie comme
ceux de la première
génération.
Quant à la troisième
génération,
née et élevée
en Allemagne, elle considère
lAllemagne comme
son propre pays, la Turquie
ne demeurant plus quun
pays de vacances. Il est
possible aujourdhui
de parler dune quatrième
génération.
Aussi je veux insister
sur le fait que les travailleurs
immigrés sont maintenant
une partie indissociable
de la classe ouvrière
allemande et de la vie
sociale en Allemagne Fédérale.
Lexpérience
migratoire nourrie des
rencontres interhumaines
et de la conjonction de
différents facteurs
a fait naître une
sous culture (Subkultur)
au niveau de la superstructure.
Cette sous culture aborde
toutes les formes dart
; elle est devenu en tant
que culture des
travailleurs migrants
la source vive de la littérature,
du cinéma, du théâtre,
du dessin, de la musique,
de la recherche. Les écrivains
sintéressent
à la situation,
aux difficultés,
à lavenir
des travailleurs. Par
exemple la littérature
parle de lémigration
comme dune obligation
; elle na pas pour
origine le propre désir
des travailleurs ; ce
sont les conditions économiques
de leur pays qui les ont
contraints. Dans Berlin
Üçlemesi
poème berlinois,
chant pur à caractère
épique, Aras Ören
considéré
comme lun des avant-gardistes
de lécriture
migrante parle ainsi du
fait migratoire :
«
Un jour un vent en
folie
déroba sa moustache
à un Turc
un Turc partant alors
à sa poursuite
se retrouva soudain
rue Nauny.
Cétait
quelquun dâge
moyen
silencieux. Il sinstalla
chez Madame Kutzer à
létage
du bas.
Sobre de son état,
il économisa.
Puis un jour il sen
fut, en silence, comme
il était venu.
Parti, certes
mais surgirent après
lui
des hommes, des femmes
des enfants, plein denfants,
des gens du pays
Et un souffle de steppe
gonflé de haine
fraîche
despoir
de nostalgie
emplit la rue Nauny.
Alors la rue Nauny
berça en son
sein
humide et obscur
cette humanité
égarée
des contrées
sauvages.
Tant de jours, tant
de nuits
puis un jour
chacun devint en cette
rue
de chaque chose
appartenance.
Si bien quaujourdhui
une rue Nauny, sans
Turc,
ne perd pas sa nature
mais après ces
vieux jours,
peut renaître
à une enfance.
» (p. 33-34)
Problème
de terminologie
La
littérature migratoire
est discutée en
République Fédérale
dAllemagne depuis
le début des années
80 et soulève des
problèmes de définitions,
dappellations. Celles-ci
faisant souvent lobjet
de débats, reflètent
lidéologie
et les politiques migratoires
de différentes
époques. Aussi
il est important den
parler. On a parlé
dabord de littérature
du travailleur hôte
(Gastarbeiterliteratur),
de littérature
hôte (Gastliteratur),
de littérature
de lexil (Literatur
der Betroffenheit), puis
comprenant que cette littérature
du travailleur
hôte nétait
pas seulement le fait
des travailleurs
hôtes elle
a été nommée
littérature
démigration.
Ensuite on a commencé
à dire une
littérature pas
uniquement allemande
(eine nicht nur deutsche
Literatur)[ 6] car les
appellations littérature
des migrants (Migrantenliteratur),
et littérature
démigration
excluaient lécriture
démigration
de la littérature
allemande. Pour les écrivains
de la première
génération
les premières définitions
sont valables si lon
considère les thèmes
abordés. En effet
on y parle de nostalgie,
de rêves de retour,
décartèlement
entre deux langues, deux
mondes et aussi dune
Allemagne pays de
rêves où
ils sont venus pour économiser
de largent et se
garantir laisance
matérielle.
La discussion terminologique
est entamée par
Südwind
(Vent du sud), organe
dédition
de littérature
migrante fondé
en 1980 pour être
le pont entre les différents
groupes dimmigrés.
Franco Biondi écrivain
migrant dorigine
italienne et Rafik Schami
écrivain migrant
dorigine iranienne,
responsables de Südwind
revendiquent les expressions
de travailleurs
migrants et de
littérature
des travailleurs migrants
mettant davantage
laccent sur lidée
dexclusion. Ce groupe,
qui veut utiliser lallemand
comme langue décriture
car il peut être
compris par lensemble
des travailleurs immigrés,
a pour but non seulement
de favoriser la solidarité
entre les travailleurs
de diverses origines mais
aussi de refléter
leurs expériences
de migrants. Leur anthologie
intitulée
Güney Rüzgar¦
Konuk çi
Almancas¦ Vent
du Sud- lallemand
des Travailleurs Hôtes,
non seulement fait place
aux expériences
des travailleurs immigrés
et à différents
thèmes comme lexclusion
de la société
majoritaire, le racisme,
la privation des droits
politiques, la confrontation
à un mode de vie
différent, les
peurs, mais aussi elle
cherche les moyens de
rapprocher travailleurs
allemands et travailleurs
immigrés voyant
comme un tout la classe
ouvrière allemande.
Par la suite Biondi et
Schami remplacent lexpression
travailleur hôte
par le mot étranger.
Considérant que
le terme travailleur
hôte souligne
lidée dexil
en tant que réalité
politique, ils trouvent
le concept détranger
plus adapté dans
un contexte littéraire,
soucieux de ne pas exclure
les écrivains ne
venant pas des pays démigration
classiques.
Au milieu des années
80 dautres termes
font lobjet de discussions.
En 1985 à lInstitut
de Langue Allemande de
lUniversité
de Munich, tandis que
Ackermann, un des fondateurs
du Prix Littéraire
Adalbert von Chamisso
décerné
aux écrivains dorigine
étrangère,
utilise les expressions
de littérature
allemande étrangère
ou décriture
pas uniquement allemande
lappellation écriture
migrante/littérature
dimmigration
apparaît. Les tenants
de cette troisième
expression soulignent
que même
si les thèmes des
écrivains de la
deuxième ou troisième
génération
écrivant en allemand
ne reflètent pas
le fait migratoire
la migration est une réalité
politique et économique
et lAllemagne un
pays dimmigration.
Une dernière appellation
sera : la littérature
des minorités nationales
[7] A propos de ces définitions,
il faut parler de Yüksel
Pazarkaya. Pazarkaya et
la maison dédition
Ararat, afin de montrer
aux lecteurs allemands
que la culture turque
ne se limite pas à
celle du travailleur
hôte, proposent
des traductions en allemand
de littérature
turque contemporaine sintéressant
à lémigration
en Allemagne. Pazarkaya
parle depuis 1961 des
expériences des
travailleurs migrants
mais il refuse toutes
les catégories
de définitions.
Au lieu de considérer
lallemand comme
une entrave à lintégration
sociale, totalement à
linverse, il le
voit comme un moyen de
rejoindre la tradition
humaniste de Lessing et
Heine, Schiller et Brecht,
Leibniz et Feuerbach,
Hegel et Marx. Mais malgré
linsistance de Yüksel
Pazarkaya pour faire valoir
cette vision universelle,
internationaliste, lopinion
publique allemande considère
que les uvres des
écrivains dorigine
étrangère
ne font pas partie de
la littérature
allemande et se différencient
selon les identités
nationales. Ce point de
vue qui reflète
une vision centralisée
européenne, exprime
la volonté de voir
la littérature
immigrée comme
une littérature
dexil Betroffenheitsliteratur).
Par exemple Horst Hamm
accuse les écrivains
de la jeune génération
qui nabordent pas
les thèmes typiques
liés au fait migratoire,
de ne pas avoir de langue
et de sujets personnels,
de penser et décrire
comme les écrivains
allemands. Il leur trouve
moins de valeur du point
de vue sociologique et
littéraire.
La
naissance et le développement
de la littérature
des travailleurs migrants
turcs en Allemagne Fédérale
La
littérature migratoire
qui démarre dans
les années soixante
avec lémigration
des travailleurs, est
nommée initialement
littérature
des travailleurs hôtes.
Elle saccroît
durant les années
quatre-vingt et quatre-vingt-dix
et commence à être
le sujet de séminaires
dans les universités
dAllemagne Fédérale.
Les travailleurs (particulièrement
les travailleurs italiens
et turcs) rompent le silence
pour la première
fois et portent à
la littérature
leur émigration
et leurs expériences
dimmigrés.
Parmi les principaux sujets
évoqués,
il y a le regard sur lAllemagne,
la vie pluriculturelle
de la classe ouvrière,
le sentiment détrangeté,
le chômage, les
préjugés
ethniques, le choc des
cultures, la recherche
didentité
et le déracinement.
Après avoir parlé
des générations
décritures
immigrées en Allemagne
fédérale,
il sagit maintenant
de faire connaître
chacun des écrivains
séparément
en référence
à leurs uvres.
Il est possible danalyser
la littérature
migrante de trois
générations
en la divisant en cinq
groupes :
1. En tant que premiers
écrivains de limmigration
des travailleurs turcs,
Nevzat Üstün
(1924-1979), Bekir Y¦ld¦z
(1933-1992), Yüksel
Pazarkaya et Aras Ören,
qui écrivent depuis
1965, sont au premier
plan. La littérature
turque migrante de la
première génération
est en langue turque.
Abordant au départ
les problèmes liés
à lémigration,
elle a joué un
rôle thérapeutique.
Les sujets principaux
de la première
génération
sont lexil et les
douleurs qui sensuivent.
Cest pour cela quelle
est nommée littérature
dexil (Literatur
der Betroffenheit). Après
ces tout premiers écrivains,
arrivent Güney Dal,
Habib Bekta et Fakir
Baykurt, des exilés
du travail de la
première génération.
Parmi eux, des écrivains
émigrant en Allemagne
Fédérale
en tant que travailleurs
et commençant à
écrire là-bas
pour la première
fois (Habib Bekta, Sinasi
Dikmen, Yaar Miraç,
Fethi Savasç¦,
Yücel Feyzioglu)
mais aussi des écrivains
déjà rodés
à lécriture
en Turquie (Aras Ören,
Yüksel Pazarkaya,
Güney Dal et Fakir
Baykurt). Aras Ören
y tient une place essentielle
: vivant à Berlin-ouest
depuis 1969, il retient
lattention du monde
littéraire avec
Niyazi Nauny Sokag¦nda
ne ar¦yor Que
fait donc Niyazi rue Nauny.
Aras Ören en soulevant
la question de la condition
des ouvriers immigrés,
paraît clairement
influencé par Bertolt
Brecht et Nâzim
Hikmet. Il est le premier
écrivain à
avoir reçu le prix
littéraire Adalbert
von Chamisso, en 1985.
Güney Dal, lui, vit
à Berlin depuis
1972. Il a édité
deux romans et un recueil
de nouvelles sur limmigration.
Mais sous linfluence
du courant en vogue dans
les années quatre-vingt,
il commence à écrire
des romans postmodernes,
détachant le fond
de la forme. Certains
écrivains comme
Yüksel Pazarkaya,
Kemal Kurt et surtout
Aysel Özak¦n, écrivent
aussi bien en allemand
quen turc. Deux
écrivains de la
première génération,
écrivant uniquement
en allemand, ont une place
particulière. Il
sagit de lhumoriste
Sinasi Dikmen arrivé
en Allemagne Fédérale
en 1972- et de Saliha
Scheinhardt, arrivée
en Allemagne fédérale
en 1967. La particularité
de Dikmen vient du fait
quil soit le seul
satiriste de lécriture
dimmigration appartenant
à la première
génération.
(Durant la deuxième
génération
le seul en ce domaine
est Osman Engin) : Sinasi
Dikmen réussit,
grâce à son
approche ironique à
faire réfléchir
les lecteurs et les spectateurs
tout en les faisant rire
(Dikmen est en même
temps cabaretiste). Dikmen,
qui voit la littérature
comme un moyen/une arme
aborde des thèmes
comme lhostilité
à légard
de létranger,
le sentiment détrangeté,
les préjugés
des Allemands et des Turcs
les uns envers les autres,
les difficultés
dintégration
des Turcs dans la société
allemande.
2. Les écrivains
de la deuxième
génération
écrivent en allemand.
Cest leur seconde
langue maternelle car
la majeure partie de leur
socialisation a eu lieu
en Allemagne. On peut
citer Osman Engin, Zehra
C¦rak, Zafer Senocak,
Feridun Zaimoglu, Akif
Pirinçi, Renan
Demirkan, Salih Omurcak,
Nevfel Cumart et Selim
Özdogan. La deuxième
génération
est reconnue généralement
comme vivant des
conflits identitaires,
écartelée.
Les sociologues la présentent
comme une génération
souffrante, cherchant
à imiter les comportements
des Allemands. «
Nous sommes de la deuxième
génération
dont on dit quelle
est malade et apatride
» (Alev Tekinay,
Die Deutschprüfung,
p.15) « Je me transforme
/ Et je demeure le même
/ Et maintenant je ne
sais plus / Qui je suis
» (Tekinay, p.7)
En comparaison avec la
littérature de
la première génération,
lécriture
de la deuxième
génération
certes prend pour thème
la quête didentité,
mais aussi des sujets
nayant rien à
voir avec lémigration.
Pour exemple Akif Pirinçi,
auteur de romans policiers.
Les écrivains qui
parlent de lécartèlement,
du déracinement,
utilisent souvent comme
motif principal le Leitmotiv
du port. Ce port ne peut
être lié
à aucun endroit,
il ne peut pas appartenir
à un lieu unique.
Il est voyage, constamment
:
« Où est
le port ? Cette ville
endure toujours la nostalgie
dun port. Un port
au milieu de la steppe,
un port qui adoucit la
terre rude de la steppe,
qui banalise ce qui est
rude et glacé.
Un port où les
poissons estiment quil
est plus facile de mourir.
Un port pour tourner le
dos pour toujours à
cette ville, pour partir
vers des contrées
lointaines. Un port pour
accueillir les revenants,
comme moi. Le retour vers
un lieu, quitté
il fut un temps pour se
déposséder
de ses souvenirs. Lesprit
possède-t-il encore
une réponse aux
questions qui surgissent
? »
(Zafer Senocak, Atletli
Adam, p.12)
Chez Zafer Senocak et
Renan Demirkan on trouve
des sujets généraux
sur les problèmes
des hommes dorigine
émigrée,
comme lhostilité
envers létranger
liée à la
vie quotidienne multiculturelle,
comme les préjugés
réciproques. Une
deuxième particularité
de la deuxième
génération,
représentée
assez largement, notamment
par Akif Pirinçi
et Selim Özdogan
consiste à ne jamais
évoquer le problème
de lémigration,
à rester en dehors
des questions de quête
didentité
et décartèlement
entre deux cultures. Ils
refusent de se plaindre/de
se faire plaindre, ils
sont battants comme le
mouvement kanak
attak [9] fondé
par Feridun Zaimoglu.
3. Autour de Feridun Zaimoglu
[10] nous nous trouvons
face à une troisième
génération
littéraire. Ce
courant appelé
kanak attak
soppose aux politiques
identitaires et aux propos
pluriculturels. Il annonce
la fin de la culture de
dialogue :
« Kanak Attak est
une organisation au-delà
de la notion didentité
imputée aux hommes
daprès lidée
de frontières.
Kanak Attak ne se préoccupe
pas de passeports ou de
racines, elle soppose
même à ces
questions. [
] Kanak
Attak est contre le nationalisme,
contre le racisme, et
refuse toute forme de
politique identitaire
se nourrissant déléments
ethnologiques. Nous nous
opposons fondamentalement
à toute chose,
toute personne colonisant,
opprimant et méprisant
les hommes. Le champ dactions
de Kanak Attak sétend
de la critique des rapports
de dominance au plan socioéconomique,
des critères de
décision dans lindustrie
culturelle, à des
considérations
concernant la vie quotidienne.
[
] Depuis dix ans
elle est à lorigine
dinitiatives, dassociations
se préoccupant
de la situation au plan
politique des non
allemands, de leurs
conditions de vie et de
leur vie quotidienne.
Cependant, les actions
restent limitées,
selon les communautés.
Kanak Attak ne fait pas
de lobbying, rompt avec
la politique migratoire
conformiste ; implicitement
et formellement orientée
vers lattaque, elle
veut sadresser à
un vaste public. Le temps
est venu, de renoncer
à une quête
didentité
et de tolérance,
sans imposer de conditions
politiques ou sociales.
»
Cet extrait du Manifeste
de Kanak Attak,
permet de comprendre que
ce courant émeutier
et contestataire est une
réaction contre
lexclusion dans
la société
allemande. Ce courant
saffublant du sobriquet
de Kanaksta
(réunion des mots
kanak et gangstar) ne
se compose pas uniquement
de personnes dorigine
turque Il y a aussi des
arabes, des russes, des
pakistanais, des tunisiens
et des punks allemands.
Zaimoglu, son représentant,
a écrit quatre
romans (un seul a été
traduit en turc : Kafa
Örtüsü
Couvre-chef,
Iletiim Yay¦nc¦l¦k, Istanbul
2000). Zaimoglu, en ce
qui concerne les problèmes
des immigrés, soppose
à la notion de
multiculture et à
la recherche identitaire.
Il dit : Il ny
a pas de Turcs, de patrie,
didentité.
Tout cela nest que
lavage de cerveaux. Seulement,
il y a seulement les kanaks
et pour cette raison le
mot dordre est kanak
attak. Le but de
Zaimoglu dont les héros
sont violents, hors la
loi, est de créer
une onde de choc en opposition
à la notion de
multiculture. Zaimoglu
attache de limportance
à lauthenticité.
Il fait parler les gens
avec leur propre langage.
Une langue qui leur est
personnelle avec un mélange
de mots turcs et de langage
du corps, une langue restée
sous linfluence
du hip hop et du rap.
4. Les femmes écrivains
comme Saliha Scheinhardt,
Emine Sevgi Özdamar,
Alev Tekinay et Renan
Demirkan, qui écrivent
en allemand, différent
tant du point de vue des
thèmes que du style
; cest pourquoi
nous les incluons dans
un autre groupe. Ces femmes
écrivains, qui
portent un regard critique
sur les deux sociétés
capitalistes patriarcales,
utilisent en général
des éléments
autobiographiques pour
attirer lattention
sur les particularités
de leur génération.
[12] Alev Tekinay et Emine
Sevgi Özdamar dans
leurs uvres se distinguent
par la langue, qui devient
un élément
structurel : pensant en
turc et écrivant
en allemand, elles donnent
très naturellement
à leurs uvres
particulièrement
Özdamar - un air/un
goût exotique très
particulier pour les lecteurs
allemands. Par exemple
pour Özdamar ana
dili (langue maternelle)
donne en allemand Mutterzunge.
Pour Tekinay içim
yan¦yor (je suis
tout chose) devient en
allemand ein feuer
brennt in mir. Pour
un lecteur ne connaissant
pas le turc ces images
rappellent les contes
des mille et une nuits.
Saliha Scheinhardt prend
généralement
pour thème la vie
des femmes émigrées
issues des couches rurales
vivant dans les quartiers
de bidonvilles. Dans les
études faites au
sujet des femmes écrivains
immigrées on rencontre
généralement
deux thèses opposées
: une grande partie des
critiques allemands considèrent
que les uvres des
femmes écrivains
immigrées sont
le reflet du mépris
ethnique et sexuel, et
de lécartèlement
entre les cultures islamiste
et chrétienne.
Dautres chercheurs
comme Azade Seyhan considèrent
que Tekinay, Özdamar
et dautres écrivaines,
amusent et instruisent
le lecteur tout en permettant
aux lecteurs allemands
de franchir leurs propres
frontières culturelles.
5. Après le 12
septembre 1980 des écrivains
et poètes durent
émigrer en Allemagne
Fédérale
et vers les pays de lEurope
de louest en tant
que réfugiés
politiques : parmi les
représentants de
cette écriture
que lon pourrait
appeler littérature
dexil, on peut citer
Yusuf Ziya Bahad¦nl¦,
Yilmaz Güney, Servet
Ziya Corakli, A. Kadir
Konuk, Nihat Behram et
Oya Baydar. Servet Ziya
Corakli et A. Kadir Konuk
sont encore en exil en
Allemagne. Servet Ziya
Corakli définit
ainsi lexil dans
son poème her
liman sürgün
nas¦lsaTout
port est exil :
«
Les bateaux passent
sur les eaux troubles
de lElbe
ce sont des voyages
au loin remplis de curs
lourds
emportant vers le lointain
les yeux embués
de la rive
inutile de faire ressembler
cette ville à
dautres
une chose manque dans
ce port peut-être
lodeur dalgue
Les bateaux passent
laissant sur la rive
les mains engourdies
!
[
]
Si ceux qui vont sont
des oiseaux en disgrâce
monter de suite sur
un bateau
descendre sur des rivages
anonymes
de toute façon
tout amour est chagrin
tout port est exil
»
(Servet Ziya Corakli,
al/al yaralar¦na
sevdam¦ sar, Gül
Yay¦nlar¦, Istanbul
1999, p.93
NOTES
[1]
Sintéressant
à lhistoire
de lémigration
turque en Europe et en
Allemagne, sur le plan
politique et économique,
Hazal Halman et Deniz
Korotepe ont fait une
étude critique
de la migration de travailleurs.
[Hazal Halman : Avrupadaki
göçmen isçiler
les travailleurs
immigrés en Europe
(Gelenek 67, sept. 2001)
; Deniz Korotepe : Türkiyeden
göçün
41. y¦l¦nda bir durum
degerlendirmesi : Almanyadaki
göçmenler
ne durumda Où
en sont les immigrés
dAllemagne : Une
analyse de la situation
après 41 ans démigration
turque (Gelenek
74, juin juillet 2002)]
[2] En mai 2002, la Fondation
Heinrich Böll et
LInstitut Goethe
ont organisé à
Istanbul une conférence
intitulée Migration
et multiculture en Allemagne
et en Europe. Can
Ünver, Directeur
Général
des Services Extérieurs
au Ministère du
Travail et de lAssurance
Sociale, fit une intervention
se rapprochant du cen
est assez concernant
les propos de Max Frisch
qui reviennent dans toutes
les recherches suer la
migration. Informations
sur cette conférence,
cf. Deniz Korotepe Göç
tart¦¦ld¦ ama
.
On a parlé
de lémigration
mais
. soL
183, 10 mai 2002, p. 14
|3] Aras Ören, préface
de Berlin Üçlemesi
poème berlinois,
Remzi Kitabevi, 1980,
p. 6.
[4] Toplum ve Bilim, Avrupa
Türkleri Les
Turcs dEurope,
N°82, automne 1999
; Faruk Sen, Yunus Ulusoy,
Güray Öz, Avrupa
Türkleri, Cumhuriyet
Kitaplar¦, 1999.
[5] Selon les statistiques
du Centre de Recherche
de Turquie, en 2000, le
nombre dentreprises
appartenant à des
Turcs sélevait
à cinquante neuf
mille cinq cents. Cf.
Korotepe Almanyadaki
Türkler ne durumda
? Où
en sont les Turcs dAllemagne
?, p. 84
[6] Eine nicht nur
deutsche Literatur : Eine
Standortbestimmung des
Ausländerliteratur,
Irmgard Ackermann, Harald
Weinrich, Serie Piper,
München 1986
[7] Pour les appellations,
cf. Carmine Chiello, Am
Ufer der Fremde : Literatur
und Arbeitsmigration (1870-1991,
Stuttgart 1995, p. 289-300
[8] Horst Hamm, Fremdgegangen
freigeschrieben
: eine Einführung
in die deutschsprachige
Gastarbeiterliteratur,
Würzburg 1988, p.
104-105.
[9] Le terme Kanak
signifiant tête
noire est utilisé
en Allemagne Fédérale
comme terme méprisant
à légard
des étrangers.
Les jeunes émigrés
daujourdhui
se surnomment ainsi pour
souligner leur confiance
en eux et leur opposition
à toute sorte de
conformisme. Quant au
mot Attak
en allemand Attacke-
il signifie assaut, attaque.
[10] Pour Feridun Zaimoglu,
cf. Joachim Lottmann,
Kanak Attak,
Zeitmagazin : Türken
in Deutschland, N°
2, 1999, p. 82-85.
[11] Cf. Imran Ayata,
Almanyada
göçmen kültürü
: Resmi dislanma ile vesayetçi
çokkültürcülük
La culture des émigrés
en Allemagne : le multiculturel
tutélaire et lexclusion
officielle, Toplum
ve Bilim, Automne 1999,
p. 82-85.
[12] Cf. Azade Seyhan,
Turkish-German Women Writers,
Brinkler-Gabler/Smith
(haz.), Writing New Identities
Gender, Nation
and Immigration in Contemporary
Europe, London 1998, p.
230-248.
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