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LA FÊTE DE NAWRUZ

Doç. Dr. Ali ERBAS
Professeur d’Histoire des Religions
Faculté de Théologie
Université de Sakarya [Turquie]

Nawruz est connu comme une des fêtes les plus anciennes du monde. D'après les analyses de l'écrivain russe B. A. Baytamrev, elle existe depuis plus de 5 000 ans. Ces analyses ont pour point de départ l'étymologie du terme "Nawruz". Nawruz est composé de "nev" et de "ruz", ce qui signifie "nouveau" et "jour". Utilisé surtout par les langes issues du Persan et du Türkmen, le mot "nev" est aussi employé dans les langues indo-européennes. Exemple, "novi" en russe, "neu" en allemand, "nouveau" en français, "new" en anglais, "néo" en grec. L'écrivain kazakh M. O. Iskakov précise dans son oeuvre "Halk Takvimi" (Le Calendrier du Peuple) [1] que le mot "Nawruz" est aussi connu dans d'autres langues. Par exemple, "nousariyz" en sogi, "nousarci" en nerezyiy, "noasoyke" en tchouvach, "navasarci" en arménien. Ces données prouvent aussi l'hypothèse que Nawruz vient des cultures païennes. Cette culture était parfois un point commun des peuples depuis le début de l'humanité et au départ, elle était vue comme le changement de saisons et de temps comme printemps et automne, égalité de jour et de nuit, l'angle du soleil en été et en hiver) et ceci était connu de la même manière sur tous les continents [2].

Dans les oeuvres arabes "nouveau jour" est généralement employé comme "Neyruz" [3]. Étant le premier jour de l'année du calendrier scolaire de Perse, il ne figure pas dans le calendrier lunaire musulman. Au temps des Ahemenies (558-330 Av. J.C., dynastie persane d'Ahemenos) [4], l'année officielle commençait avec le Nawruz, quand le soleil entrait dans le signe de bélier. Cependant d'après une coutume très ancienne et très répandue au sein du peuple, l'équinoxe a été considérée comme Nawruz [5]. C'était la période des récoltes et ils faisaient des fêtes publiques [6]. Au cours de l'équinoxe dans l'ancienne Perse la célébration durait pendant 12 jours. Dès le début de la célébration, les âmes des morts (les fravachis) étaient présentes [7].

Considéré comme Gulâti-Chia (fondamentalistes Chi'ites) les Mazdekiyyes, les Babekiyyes et les Muhammeres (ceux qui mettent des vêtements et couronnes rouges) appelés les Kizilbas en turc, fêtent le Nawruz le 21 mars. Comme les Bektachis, ils considèrent le Nawruz comme la naissance d'Ali. Ce jour là, ils font des offrandes au d'Abdal Musa et le soir le "dede" (prêtre de cette secte) rentre chez lui dans son village. Pour cette raison ils ont un proverbe qui dit : "le colchique est poussé, le prêtre est perdu".
Nawruz est considéré par les anciens peuples de l'Asie Centrale et de l'Asie Mineure comme le début de l'année. En arabe, Neyruz est le jour où le soleil rentre dans le signe du bélier (i'tidali rebi'i), c'est à dire le 22 mars. C'est le premier jour de la période à laquelle le soleil commence à se diriger vers la sphère nord. D'après une coutume archaïque, comme le Dieu a crée l'homme au Nawruz, il a aussi demandé aux étoiles qui se trouvaient dans le signe du Bélier de se diriger vers leurs sphères et de commencer à tourner. D'après la mythologie persane Nawruz est le nom donné à deux jours dont le premier est appelé "général" et le deuxième "spécial". D'après le sens général, Nawruz est le jour où Cemchid (de son vrai nom Djem), après avoir voyagé à travers le monde entier, décide de s'installer en Azerbaïdjan, se met sur le trône au salon de son palais qu'il fait construire et il et il décide de donner un nom à ce jour brillant comme la fête : "Nawruz". Cet événement coïncide avec le premier du mois de "Ferverdin". Ensuite, il a été accepté comme le premier jour de l'année. D'après le sens spécial, c'est le jour où Cemchid est monté sur le trône en Perse. Comme Cemchid est monté sur le trône le 6 du Ferverdin, les jours de 1-6 du Ferverdin, sont considérés comme les jours de fêtes de Nawruz. Ces jours là les Chah de Perse ont pris pour coutume de pardonner les dettes d'impôts et les punitions d'emprisonnement de leurs sujets.

Nawruz étant célébré comme une fête après l'arrivée de l'islam et surtout au temps des Abbasides, le calife El-Mûtevvekkil a décidé de fêter Nawruz le 17 juin comme c'était le cas chez les Sassanides. Mais ce changement n'a pas été apprécié par les fonctionnaires de l'État, c'est pourquoi, el-Mutadid sera obligé de le reporter au 11 juin. Le Vizir des grands Seldjoukides Nizamül-Mûlk, dans le calendrier qu'il a fait préparer aux astronomes qu'il a rassemblé et qu'il a présenté au Sultan Melikchah, a fait déterminer le jour de Nawruz comme le premier jour u calendrier solaire, restant fidèle aux anciennes coutumes. Il a séparé les recettes de l'État en deux versements : les recettes basées sur l'agriculture étant ramassées à la fin de la saison des récoltes et les autres recettes à la date de Nawruz. Ce système a été utilisé par tous les États créés dans la région après les Seldjoukides. La célébration de Nawruz comme fête a pris la forme de coutume. Aux époques des Sasannides, des Abbasides, des grands Seldjoukides, des Mongoles, des Safevides et des Ottomans, de l'Iran à l'Egypte dans tus les peuples de l'Asie, cette journée et la semaine qui suit cette journée ont été célébrées comme une fête. Seulement en Anatolie et au Roumelie, cette fête a laissé sa place aux journées de "Hidrallez". Aujourd'hui en Irak et surtout dans la région de Moussoul, Nawruz est célébré sous le nom de Mehrecan-i-Rebii et en Iran, c'est une fête officielle depuis les Safevides [8].

Célébré aussi comme une fête par les Nusayris, Nawruz est considéré par les Persans selon Nawruz-i mme (petit Nawruz) ou Nawruz-i Hâssa (grand Nawruz). D'après Bîrûnî, les rois persans faisaient commencer les célébrations et offraient des présents à leurs sujets. Cette fête durait pendant 6 jours. Le premier jour au cours duquel il y avait des offres à la population, était le Nawruz-i mme. Le deuxième jour, sont honorés les aristocrates et les riches, le troisième jour, les prêtres et les guerriers, le quatrième jour, la famille royale, le cinquième jour les fonctionnaires du palais et le sixième jour était réservé à la famille royale et à ses proches [9].
Cevdet Pacha raconte la célébration de Nawruz au temps des Seldjoukides : "En 1072-1073 après J.C., suite au développement de la richesse et des sciences positives au temps de Celalettin Seldjoukid, ils ont cherché à faire des innovations dans certains domaines telle que l'astronomie, dans les années 1074-1075. La délégation que le célèbre Nizamül-Mülk a réuni, a décidé que le jours de Nawruz serait considéré comme la transmission du soleil au signe de bélier. En 1075-1076, Nawruz a été accepté comme le début du nouveau calendrier. Ne se obtenant pas de ceci, ils ont décidé d'appeler Tarih-i Celali "l'histoire selon le soleil" que Omer Hayyam Ebu'l Muzagger Meymun-i Vasifi et Muhammed Hazim ont élaboré" [10]. Le professeur Fuat Köprülü montre que la célébration de Nawruz comme fête a été faite d'après les moeurs persanes et qu'après la propagation de l'Islam en Iran, cette fête a été célébrée grâce au schisme [11].

Nawruz était célébré comme une des journées les plus importantes au temps de l'Empire Ottoman. Lorsque le soleil entrait dans le signe du bélier, il était coutume de manger des sucreries et une pâte appelée "Nawruziye". Au palais, le chef cuisinier présentait au Roi dans des tasses en porcelaine la pâte composée d'épices, ambre, herbes parfumées et était habillé d'un hilat (vêtement décoré et caftan). Nawruziye était aussi donné aux Sultans, aux femmes du roi et aux personnalités importantes. Ils croyaient que manger de cette pâte avait une influence sur la force et sur la guérison. Jusqu'à la fin des ottomans, la coutume de Nawruz a continué et les Nawruziye fabriqués dans les pharmacies du palais, étaient envoyés aux fonctionnaires importants. En respectant la coutume, le peuple mangeait au moins des sucreries. Lors du Nawruz, le grand Vizir, offrait au Roi des chevaux décorés, des armes décorées de pierres précieuses et des tissus chers. Tous ces présents étaient appelés Nawruziye. Pendant la journée de Nawruz, les poètes composaient des poèmes afin de recevoir des cadeaux [12]. Comme exemple, on peut citer le poème suivant écrit pour Nawruz par Refat Bey, fils de Rahmi Pacha au Damat Ibrahim Pacha :

Hayat- taze verüp dehre makdem-i Nawruz
Hosâ eristi menâm-i deme dem-i Nawruz
Dagitti lesker-i sermay-i sahn-i gülsenden
Kurunca bârgehin sâh- ekrem-i Nawruz
. [13]
Nous pouvons traduire ce poème de la façon suivante :
Nawruz a donné une nouvelle vivacité au temps
Nawruz a apporté un parfum agréable au temps
L'hiver est parti du jardin des roses
Quand Nawruz s'est installé.

En Asie Centrale dans les États tels que Kazakistan, Kirghizistan et dans les Républiques Turques de l'Asie, malgré la rupture au temps des Soviétiques, Nawruz est célébré de façon importante comme dans le passé. Par exemple, chez les Kirghizes, il y a trois types de célébration de Nawruz :

1. Le premier jour de mars est célébré par tous les Kirghizes.
2. Le neuvième jour est célébré à la manière iranienne. Dans la langue Kirghize, la fête est appelée "kok-tas" Pierre bleue). Il y avait des superstitions à propos de cette fête. Avant au Boukhara, il y avait une pierre qui devenait moue au Nawruz et dans laquelle ils pouvaient introduire un couteau; S'il ne retiraient pas le couteau immédiatement, la pierre devenait dure et le couteau restait à l'intérieur. Cette croyance est passée des Boukhariens aux Kirghizes.
3. Le Nawruz de kazibek : d'après Kazibek, astronome Kirghize qui a vécu sous la dynastie Suiks, les Babanists (peuple métis de kirghize et de turkmène) calculaient Nawruz avec douze ou treize jours de différence par rapport aux autres. Les tribus de la dynastie Suiks fête d'après leurs anciennes coutumes [14].

Les pays agricoles de l'Asie Centrale, pendant le jour de Nawruz, faisaient bouillir sept types de céréales: blé, raisin sec, haricot, maïs, orge, millet, riz. Ce festin était offert aux rois au temps des Sassanides. En plus le trône était décoré des branches de sept arbres. Sur les feuilles de ces arbres étaient écrits: "S'amplifier, se propager, richesse, bonheur, productivité". D'après B. A. Baytamrev, Nawruz avait pour but d'aider les gens à prendre l'habitude de s'adapter aux changements nouveaux, de faciliter les cérémonies de passage de l'ancienne année à la nouvelle et de stimuler l'abondance et la productivité pour la nouvelle année [15].
Dans tous les Républiques Turques et en Iran, la célébration de Nawruz a un point commun. Cette fête n'est pas une fête religieuse mais elle résulte de la coutume. Ces dernières années, elle est officiellement célébrée par l'État chez les Turcs et les Kurdes, elle est célébrée au printemps. Elle évoque l'arrivé du printemps, la renaissance de la nature et la participation par l'âme des hommes au réveil de la nature. En plus, comme elle renforce les liens entre les différentes cultures, il serait nécessaire de la célébrer avec plus d'ardeur.

NOTES

1. M. O. Iskakov, Halk Takvimi, Alma-Ata, 1980, p. 245-246.
2. B. A. Baytamrev, Tarih ve Etnografia Açisindan Nawruz, trad. par Yildiz Pekcan, Ankara 1993, p.4. et voir B. A. Baytamrev, Nawruz, Çimkent 1992.
3. Kalka_andî, Subhu'l-a'_â, Caire 1910, II, 408.
4. I. Parmaksizoglu, "Nawruz", Türk Ansiklopedisi, Istanbul 1968, III, 232.
5. Al-Bîrûnî, Al-Asâru'l-Bâkiye ani'l-Kurûni'l-Haliye, Leipzig, 1923, p. 215-216.
6. R. Levy, "Nawruz", Islâm Ansiklopedisi, Istanbul 1963, IX, 233.
7. Mircea Eliade-Ioan P. Coiliano, Dictionnaire des Religions, Plon 1990, p. 343.
8. Abdülbâki Gölpnarl, "Kizilbas", Islâm Ansiklopedisi, VI, 794.
9. I. Parmaksizoglu, "Nawruz", Türk Ansiklopedisi, Ankara 1977, XV, 218-219.
10. Al-Bîrûnî, Al-Asâru'l-Bâkiye ani'l-Kurûni'l-Haliye, Leipzig, 1923, p. 215-216. et voir Encyclopedie of Religion Ethics, V, 872
11. Ahmet Cevdet Paa, Takvimu'l-Edvâr, Istanbul 1884 , p. 49.
12. Mehmet Zeki Pakaln, Osmanl Tarih Deyimleri ve Terimleri Sözlügü, Istanbul 1993, II, 688.
13. Levy, "Nawruz", Islâm Ansiklopedisi, IX, 234.
14. M. Zeki Pakaln, op. cit., II, 688.
15. B. A. Baytamrev, op. cit., p. 37.