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LA CULTURE POPULAIRE DANS LE CONTEXTE DE L’IMMIGRATION

Muharrem KOÇ
Coordinateur de l’ASTTU
13 A rue Hohwald - 67000 STRASBOURG
asttu@noos.fr

Que dire de la culture et de la culture populaire dans un contexte où l’immigration suscite tant de passion et de stigmatisation ? Exister culturellement dans le contexte de la mondialisation, qui est également la monté des sentiments nationalistes, ethniques ou religieux, qui se propagent comme les seules réponses à l’identification des uns et des autres.
Néanmoins, dans le contexte de l’immigration et à la mobilité physique, traiter la culture populaire est encore plus complexe à cause des enjeux sociaux, politiques et économiques.

Si les traits culturels spécifiques des peuples existent en lien avec leurs histoires et leurs traditions, il n’est pas évident d’arracher la culture de ses processus sociaux qui englobent aussi bien la vie culturelle que la vie économique et politique. En général la définition de la culture est présentée comme une procédure intellectuelle de l’esprit, relative à la pensée. En réalité la culture n’est pas seulement une faculté de l’esprit, elle est aussi ce qui a été vécu et ce qui est vécu dans le quotidien. Dans cette introduction, il me paraît nécessaire de souligner la relativité des représentations concernant la culture ou la culture populaire. Car il existe de nombreuses définitions de ces notions en fonction de l’appartenance idéologique, et qu’il n’existe pas une vérité absolue dans les représentations étymologiques.

La culture trouve son origine dans le terme latin « cultura » signifiait au départ le travail de la terre. La notion de culture a donné lieu à de nombreuses interprétations depuis le 18ième siècle et à des classifications depuis la naissance de l’anthropologie au début du 19ème siècle. Une des évolutions se caractérise autour de la représentation de ce qui est symboliques. Mais je ne traiterais pas ici l’évolution historique des représentations de la culture.
Le mot populaire, qui voulait initialement dire : « du peuple », est devenu par la suite ce qui est apprécié ou choisit par les masses. Mais sommes-nous maître de nos choix, de nos modes d’expressions ou subissons-nous les choix des pouvoirs malgré nous ?

Le terme populaire est également en pleine confusion avec le sens du populisme. Il s’agit d’une utilisation simpliste de l’espace et du discours social qui cherche à banaliser le débat politique. Il est possible d’entendre les responsables de l’extrême droite européenne utiliser le mot populaire d’une manière requérante pour le réduire au populisme. La place des médias et de la politique de mondialisation ne sont sûrement pas négligeable dans cette évolution. Une masse d’informations balancées par les chaînes de télévisions et la presse écrite intervient au jour le jour dans les représentations et les symboles. Enfin, surtout la classification d’expressions de ce qui d’ordre culturel et artistique, est souvent utilisé avec beaucoup d’arrogances et de mépris.

Le paradoxe des populations issues de l’immigration de Turquie en matière de pratiques culturelles se trouve déjà dans des concepts assez réducteurs dans le pays d’origine. Ce qui est appelé la culture turque se caractérise dans sa singularité comme élément unificateur alors qu’en réalité la Turquie représente une diversité culturelle très marquée par sa composition ethnique, religieuse ou régionale.

L’industrialisation des grandes villes comme Istanbul, Ankara, Izmir a suscité notamment une migration interne conséquente, qui a transformé notamment la composition socioprofessionnelle et socio-économique de ces villes. Cette mobilité interne a été poursuivie à partir des années 60 par des migrations vers l’étranger, notamment en Allemagne et en France à partir des années 70. La crise économique et les coups d’états successifs ont généré davantage l’envie de partir. Partir du village vers des grandes métropoles, partir de Turquie vers l’étranger est devenue ainsi le rêve collectif pour une meilleure vie.

Ce départ et cette installation dans un ailleurs, pour la plupart des migrants, constituent une déstabilisation quant à l’identification de soi dans la société d’accueil. Les ressortissants originaires de Turquie sont fortement marqués par leur appartenance religieuse, ethnique et politique. Les premiers immigrés ont donné l’image d’individus extrêmement ouverts lorsqu’ils étaient seuls, puisqu’ils n’avaient pas de problèmes d’identification dans la société. Il s’agissait d’adultes constitués culturellement qui avaient souhaité émigrer. A savoir, l’exil (en turc : gurbet) est vécu comme une souffrance, un arrachement à ses racines et son cadre traditionnel, et ce pour des raisons économiques ou administratives.

Pour la première génération de populations issues de l’immigration de Turquie, cet éloignement de l’Anatolie remonte à plus de trente ans aujourd’hui. D’ailleurs nous assistons actuellement et nous allons assister dans les années à venir à un massif départ à la retraite de ces derniers. D’autre part la deuxième génération arrivée en France à l’âge de l’enfance ou née en France évolue dans la société avec ses difficultés et ses lacunes. La question essentielle tant pour les parents que les jeunes est celle de l’identification culturelle et les enjeux de la transmission. La peur permanente des parents, est de voir leurs enfants s’éloigner de la culture traditionnelle. Démunis de moyens adéquats pour transmettre leurs valeurs, les parents exercent souvent une pression sociale sur leurs enfants. Comment cette volonté de transmission apparaît-elle dans la vie quotidienne ? Quel sont les formes d’expressions ou les actes employés dans le champ culturel ?

Voici quelques exemples significatifs des moyens employés en terme d’identification culturelle : les mariages, les fêtes de circoncision, les cours coraniques, les pratiques religieuses dont ramadan, prière…, les visites familiales, les voyages en Turquie en famille, les chaînes de télévision turques, les journaux turcs (surtout le journal Hürriyet !), les concerts et spectacles en turc, le travail dans les entreprises familiales, les cours de langue turque (ELCO), le rapport à l’administration turque dont les consulats, les activités des associations culturelles, politiques, religieuses ou ethniques, les foyers familiaux, les restaurants turcs, des badges portant des symboles des groupes politiques ou religieux etc.
Il est important de souligner la stratégie classique des parents qui poussent souvent leurs enfants à se marier avec quelqu’un de leur entourage ou tout simplement avec une personne de Turquie. Cette stratégie utilisée également par d’autres communautés immigrées comme moyen de sauvegarde des origines à travers la femme. Plus particulièrement dans le contexte actuel de l’immigration originaire de Turquie c’est un enjeu central des réflexions. Est-ce dans ce cas toujours le souci de transmission ou encore le souci de la filiation ? Peut-être les deux à la fois. Il s’agit là certainement une période de transition très douloureuse tant pour les parents que pour les enfants qui subissent tout le poids des traditions. Dans cette situation nous pouvons constater encore une fois le décalage social et culturel entre les couples qui finissent souvent par divorcer au bout d’un an et par fois même au bout de quelques mois. La cause de ces mariages est souvent attribuée aux parents et ils sont tenus responsables des drames qui accompagnent les mariages. Ne prenant pas en compte les enjeux auxquels sont confrontés les parents, l’acharnement sur ces derniers prend parfois la forme d’un jugement aveugle voire méprisant. Heureusement qu’il existe aussi des mariages réussis !

Tout d’abord on constate un fort attachement aux identités et aux valeurs des groupes du pays d’origine. Comme précisé ci-dessus, la diversité des identités du pays d’origine se transpose dans le champ de l’immigration en France et en Europe. Et dans son ensemble ces appartenances culturelles (donc religieuses, ethniques, politiques) sont exprimées et défendues en France d’une manière plus dogmatique qu’en Turquie. Les différents regroupements en France s’organisent en fonction des groupes existants dans le pays d’origine. Mais leurs évolutions ne suivent pas toujours le même parcours. Car la situation sociale et économique des uns et des autres conditionne leur rapport aux pouvoirs des états. Ainsi un groupe en situation de majorité en Turquie peut se trouver en situation de minorité en France. Si nous essayons de pointer des regroupements en France, nous découvrirons un paysage très varié en terme d’expressions culturelles.

Point commun, tous originaires de Turquie vivant en France, et tous ont une vision politique en lien avec le pays d’origine. Ils s’identifient comme des individus de gauche, de droite, laïque, religieux, turc, kurde, alevi, sunni, nationaliste, étatique, marxiste, etc… Et bien souvent avec beaucoup de paradoxes. Puis qu’il existe un décalage entre leur attachement aux valeurs du pays d’origine et leur situation en France. Qu’il soit de gauche ou de droite ils sont confrontés à la même situation, c’est-à-dire ils sont immigrés, étrangers ou issus de l’immigration. Ils ne font pas partis de la majorité et n’ont pas de poids électoral ! Une place de minorité culturelle ! Mais de quelle culture s’agit-il ? Bien évidemment de l’appartenance nationale ou de l’origine ethnique. C’est une vision qui reflète la réalité européenne à laquelle les populations issues de l’immigration de Turquie adhèrent. C’est identification culturelle se base d’abord sur la culture d’origine avec toutes ses traditions et rites. Mais cette identification et ces pratiques culturelles sont entretenues par les pouvoirs de la communication, créant ainsi un rapport de consommation et d’acceptation des symboles auprès des masses. Les immigrés originaires de Turquie en France sont à la foi sous l’influence des médias turcs, surtout depuis la parution des antennes paraboliques, et sous l’influence des médias français. Un exemple concret : la grande majorité des personnes de la première génération ne regardent que les chaînes turques. Les expressions utilisées par Kemal Sunal dans ses films sont reprises régulièrement par les populations originaires de Turquie dans leur discussion y compris par les jeunes générations. Ces films s’adressent particulièrement aux couches populaires, puisqu’ils traitent dans la plupart des cas de la vie rurale, et suscitent une identification à la culture populaire telle qu’elle est ressentie. D’autre part les analyses des débats politiques à partir des émissions de télévision sont utilisées par les médias pour faire approuver telle ou telle autre personnalité. Par exemple les programmes tels que la place de la politique « siyaset meydani », « ceviz kabugu » et. sont des références de jugement de ce qui est bien et de ce qui est mal auprès de la population.

Par ailleurs, comment se fait-il que ses familles vivant en France depuis de nombreuses années restent autant attachés psychiquement aux valeurs de leur pays d’origine. Elles sont certes dans la protection de leurs identités existentielles. Et s’il s’agit là de protection, c’est qu’elles ne trouvent pas le moyen d’adhérer aux identités dans leur contexte socio-économique et socioculturel de leur lieu de vie.

D’autre part, les masses populaires sont dirigées par les médias selon les intérêts du pouvoir. Notre temps est marqué d’une part par une politique de mondialisation, indexée particulièrement sur les bénéfices économiques et sur la circulation des capitaux, et d’autre part sur l’individualisation des esprits. Eclatement des valeurs universaux, renforcement des identités nationales et des identités ethniques ou religieuses ne favorisent guère la construction des nouvelles formes d’identités culturelles qui permettraient de dépasser le cadre traditionnel et affectif.

Dans l’objectif de faire partie du cadre général de la société, les jeunes issus de l’immigration sont souvent mis devant le choix de s’affirmer ou bien de rompre avec la culture de leurs parents. Ils ont dû mal à surmonter l’obstacle d’être à la fois dedans et dehors. La vie culturelle se constitue également en lien avec le groupe. Quand le groupe restreint est en dehors du groupe élargi, c’est-à-dire quant ce qui est vécu dans la famille ne trouve pas sa place, son raisonnement dans le monde extérieur, la double appartenance, vue comme une richesse, ne devient que la source de l’acculturation et de l’exclusion.
Les analyses relatives à la culture populaire en Turquie se basaient particulièrement sur l’expression culturelle des villageois dans les métropoles. Beaucoup d’encres ont coulé cherchant à expliquer le style de musique dit arabesque d’Orhan Gencebay ou de Ferdi Tayfur et celui du phénomène Ibrahim Tatlises (dit l’empereur) qui a bouleversé le regard classique. Alors que cette expression culturelle symbolisait une évolution sociologique en Turquie, les élites de la culture l’ont méprisé pendant très longtemps. En France et en Europe la plupart des immigrés et leurs enfants suivent les évolutions en tant que consommateurs des produits culturels de Turquie par le biais des chaînes et des journaux turcs. Et une star mondialement connue comme Tarkan devient parfois source de fierté nationale. Même si les immigrés de la première génération ne l’approuvent pas complètement, les jeunes et les enfants l’apprécient consciemment ou inconsciemment. Il s’agit avec Tarkan et les musiciens de son style d’une forme d’expression créée et diffusée par le pouvoir de la communication. Ce qui distingue Tarkan d’une star américain c’est la langue. Mais son comportement, son image ressemblent à n’importe quelle star créée et mise en avant par les médias. Aujourd’hui en Turquie comme en France les Loft Story et les nombreuses émissions de télévision ainsi que toutes les images publicitaires diffusées incitent à la consommation. Les populations originaires de Turquie en France et en Europe ont un avantage de plus pour consommer ces images et ces produits culturels. Puis qu’ils consomment les produits de deux pays.

Nous pouvons donc constater d’un coté le besoin d’affirmer son identité et son appartenance ethnique et religieuse et de l’autre de consommer comme tout le monde les même produits culturels proposés par les médias. Les identités et les pratiques culturelles au sein des populations originaire de Turquie n’échappent donc pas au contexte global.
Et si la culture et la culture populaire sont caractérisées par les origines ethniques, religieuses ou nationales, elles sont aussi et voire davantage marquées par la vie sociale composée de l’espace politique et économique des individus. C’est pourquoi, même si les personnes originaires de Turquie sont porteuses des pratiques ou d’expressions culturelles du pays d’origine, elles se distinguent des populations vivant en Turquie. Leur statut d’étranger, d’immigré ou de personne issue de l’immigration est partagé par d’autres populations en France. En soi ce statut ne donne pas une expression culturelle et une identité. Mais, la vie des personnes partageant les conditions de vie similaires avec les mêmes difficultés sociales et économiques crée des liens sur le plan culturel. La concentration des populations issues de l’immigration ainsi que d’autres populations défavorisées dans les quartiers dits de banlieue attribue, qu’on le veuille ou non, une identité commune. Il existe une expression et un langage propre à ces espaces de vie. Par ailleurs, cette expression n’est pas unique, elle contient une variété et une complexité qui perturbe les schémas classiques de ce qui est définie comme pratique et expression culturelle. La stigmatisation de ces quartiers en terme de violence urbaine, montre notamment qu’il existe un problème au niveau des expressions de ce qui est réellement vécu.

La culture du Hip-hop ne commence qu’aujourd’hui à influencer les jeunes originaires de Turquie dans les quartiers. Certaines jeunes écrivent et interprètent des textes de Rap en turc et en français. Beaucoup de jeunes s’intéressent à la musique traditionnelle turque et jouent du baglama (instrument à cordes). Il existe de plus en plus d’étudiants dans les filières artistiques dont le théâtre, les beaux-arts, le conservatoire etc.

Cette démarche des jeunes est également le lien des expressions artistiques avec leurs cultures. Qu’ils soient dans le théâtre ou dans chaque discipline artistique, il existe une expression individuelle qui prend ses sources dans leur vécu et dans leur rapport à l’environnement. Cependant il manque à ces jeunes la possibilité d’accéder aux outils nécessaires à l’éducation et à la transmission du savoir. Si Bourdieu parle de reproduction sociale, c’est parce qu’il n’existe pas forcement une égalité des chances dans nos sociétés. Le seul avantage que les personnes issues de l’immigration ont c’est d’être à la fois à dedans et dehors. Car la création artistique nécessite une recherche et une remise en question de ce qui est ordinaire.

Pour conclure, les populations originaires de Turquie représentent en leur sein une diversité d’expressions et de pratiques culturelles. Cela va de ce qui est populaire dans le sens du consommateur des produits médiatiques, mais aussi de ce qui relève des formes d’expressions qui prennent leur sens dans la vie quotidienne. Les fêtes comme les moments de tristesses permettent aux gens de se retrouver entre eux autour de valeurs communes. Mais ce qui est important, c’est que les uns et les autres puissent trouver des lieux et des espaces de rencontre qui permettraient de dépasser de ce qui est traditionnel et de créer des expressions communes. Peut-être est-ce une réponse à l’invasion des micros identités enfermées sur elles et à l’uniformisation des mentalités. Accepter la différence de l’autre ne signifie pas nécessairement ne pas partager des valeurs communes. Qu’elle soit populaire ou élitiste nous avons tous un rapport à la culture extrêmement complexe et incomplet. Ce qui nécessite éventuellement une modestie lorsque nous la traitons. Comme dirait Karagöz (le personnage principal du théâtre d’ombres traditionnels turcs) si j’ai commis des erreurs qu’elles soient pardonnées ! Car cette réflexion se veut ouverte à la discussion.