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PORTUGAIS DE FRANCE : LA DISCRÉTION ET LA RÉSISTANCE IDENTITAIRE

Albano CORDEIRO
Unité de Recherche Migrations et Société
CNRS, Paris

« Quand est-ce que les Portugais se décident à quitter la clandestinité et à rentrer en France ? »
José Vieira

Probablement, une majorité de français ont eu à faire avec un ou plusieurs portugais dans leur vie, soit de manière fugace, soit pour une période plus ou moins longue. Cela s’explique par le fait que les portugais représentent la population étrangère la plus nombreuse en France, et ils se trouvent assez dispersés sur le territoire.
Pourtant, il est rare que, lors d’une discussion sur l’immigration en France, les interlocuteurs fassent des allusions à la composante d’origine portugaise de cette immigration. À la limite, l’allusion prend la forme d’une comparaison, et, de façon plutôt systématique, cette comparaison est favorable aux Portugais. Ils encarnent un contre-modèle de ce que serait, pour beaucoup, l’immigration aujourd’hui. Celle-ci suggère : “problème des jeunes des banlieues”, “insécurité”, “exclusion”, “chômage”, et “il faut bien les intégrer” (ils ne le seraient pas). Rappeler alors la présence des Portugais en France, a une fonction dans le discours : celle de dire qu’il y a quand-même dans l’immigration des gens-qui-se-sont-bien-intégrés, ce qui, indirectement, charge les autres de fautes propres. La France, elle, peut et sait intégrer. La preuve ? Les Portugais.
Les Portugais de France sont absents du discours public sur l’immigration. Leur présence en France passe inaperçue à la lumière du jour. Ils n’apparaissent qu’à contre-jour.

Quel a été le processus qui a amené les Portugais de France à disparaître de l’espace public français ?

Déjà présente en France, dans les années 20 et 30, l’émigration portugaise vers la France s’envole littéralement dans les années 60, au point de devenir, en peu plus d’une décennie, la population immigrée la plus nombreuse.
Dans les années 60, les syndicats et l’Église ont porté leur attention sur ces travailleurs immigrés. Si la CGT essayait alors de mobiliser quelques travailleurs portugais à travers le peu de militants du Parti Communiste Portugais (la CGT publiait alors un journal en langue portugaise, “O Trabalhador”), la CFTC, et puis la CFDT qui en est issue, essayent de mobiliser les travailleurs Portugais à travers de réseaux de travailleurs Portugais déjà sensibilisés au Portugal dans des organisations catholiques (Action Catholique Ouvrière, Jeunesse Ouvrière Catholique). Les efforts de ces organisations françaises témoignent du fait que les conditions de salaire, de logement (beaucoup vivaient dans les bidonvilles, spécialement dans la région parisienne), et les conditions de vie en général, des travailleurs Portugais et leurs familles, étaient suffisamment abaissées par rapport à celles d’autres travailleurs. Au point de les porter à prendre des actions de soutien à la mobilisation de ces travailleurs. Et ceci malgré les fortes résistances des milieux portugais rencontrés.
Dans les années-là, des attitudes hostiles envers les portugais n’étaient pas rares. Un racisme “de frottement” de la part de français habitant dans les proximités des lieux d’habitat de travailleurs était ressenti. Parfois, les chroniques d’actualité des quotidiens signalaient, ici et là, des incidents entre français et portugais. Pour qui connaît l’histoire de France de l’immigration, ces attitudes n’ont pas de quoi étonner, puisque, comme nous apprend cette histoire, les populations immigrées en France devenues “nombreuses” subissent l’hostilité voire l’agressivité de français et d’anciens immigrés établis de longue date. Il s’agît en règle de français et d’anciens immigrés qui vivent en contact avec ces “nouvelles populations”, et qui ressentent ce contact comme signifiant leur propre déchéance et “personnifient” dans ces gens venus d’ailleurs les causes non maîtrisées de la situation subie et ses désagréments.
Face à ces attitudes que les immigrés, un peu partout dans le monde, connaissent, ils vont chercher, par différents moyens, à s’invisibiliser, à forger des eux-mêmes une image qui ne puisse pas offrir de prise à l’hostilité de la population du pays d’installation. Il sont à la merci du regard de l’autre. Sauf préjugés positifs diffus, avant l’arrivée massive d’une population déterminée, la représentation que se font les populations locales avec lesquelles commence à se pratiquer la cohabitation, tend à la suspicion.
Maîtriser cette image constitue même l’une des fonctions du mouvement associatif que, en général, toutes les immigrations créent partout. Le fonctionnement communautaire de la culture rurale et villageoise, chez des populations venues en général des campagnes, se met en place en vue de « faire la police » sur tous les membres « de la communauté », en particulier les plus remuants et inconscients, pour qu’ils « ne salissent pas » leur « image collective ».
Une conjoncture historique particulière va permettre aux Portugais de France de réussir pleinement leur invisibilisation. Au début des années 70, émerge en France le racisme anti-maghrébin, jusque là étouffé. L’ « ouverture » pompidolienne (amnistie des leaders OAS) et le pretexte, entre autres, de la nationalisation du pétrole algérien, vont catalyser cette évolution. Pour les 30 à 40% de racistes et xénophobes que compte la population française (on parle ici d’une constante sociologique et historique), « les arabes » sont alors devenus leur cible privilégiée. Par ailleurs, la promotion salariale des travailleurs portugais (où les foyers comptent, dans leur grande majorité, deux salaires) va permettre, dans ces années 70, une plus grande dispersion résidentielle. Par cette dispersion dans l’espace urbain, les familles portugaises deviennent moins visibles, affaiblissant par là l’un des « fondements » courants d’une « mauvaise image ».
Dernier facteur qui a favorisé l’invisibilisation des Portugais est lié au fait que, dés les années 60, ils constituent des réseaux d’information et d’entraide communautaires à forte densité partout où ils s’installent. La dépendance vis-à-vis de ces réseaux est d’autant plus grande qu’ils ne sont pas francophones ni familiers avec la société et l’administration française, comme les maghrébins. Ces réseaux prennent en charge les loisirs collectifs de dimension extra-familiale, créent des associations, d’abord sportives et à but convivial, puis multi-activités. Ces associations sont aussi des bases d’entretien de ces multiples autres réseaux (pour l’emploi, le logement, etc.). Ainsi, un certain nombre de fonctions sociales, comme d’être reconnu socialement, pouvaient être menées à l’intérieur de la communauté elle-même. Les Portugais posent de la sorte les premisses d’une certaine autonomie (limitée, certes) au sein de la société française.

La résistance identitaire

Et alors que l’on entend parler de moins en moins d’eux, ils structurent leurs micro-sociétés, juxtaposées aux sociétés locales, du moins partiellement. Les espaces associatifs, les fêtes, les matches de foot des associations sportives, sont des lieux où hommes, femmes et enfants « baignent » dans la portugalité. Nous l’avons appelé le « troisième espace », un espace entre celui de la société française qu’ils parcourent les jours de la semaine dans les onze mois de travail de l’année et celui du village d’origine. José Vieira, vidéaste, l’avait appelé « Tosmanie » (de portos et tos, son abréviation), aussi aux antipodes de la société française que la Tasmanie
Se sont-ils lancés trop loin dans cette stratégie de l’invisibilisation ? On est parfois en droit de se poser cette question ? En voulant « se faire oublier » n’ont-ils pas finalement disparus purement et simplement. Des Portugais en France ? Où ça ? Oui, on les a vu, mais … Il n’y a rien à dire sur eux … sauf à ressortir les stéréotypes éculés du maçon et de la femme de ménage, qui sont restés d’une autre époque : années 60, Linda de Sousa et sa valise de carton, etc.
Cette question ne serait pas angoissante s’ils s’étaient réellement assimilés aux français. Jusqu’à quand peut-on vivre en se disant : « Pour les Français, être Portugais ne veut rien dire, mais peu importe, mon royaume est ailleurs ! » ? Parce que l’on ne peut pas dire qu’ils sont devenus assimilés.

Au contraire.

Il y a, certes, maints portugais d’origine, généralement bi-nationaux, par naturalisation ou par le fait de la naissance, qui ont rompu avec les milieux portugais de France, n’entretiennent plus de rapports ni avec le Portugal - même pas pour des vacances - ni avec la communauté portugaise proche. Or, il n’y a là rien d’étonnant. Cette attitude est bien l’une des pentes sur lesquelles se trouvent toutes les populations ayant émigré : se défaire d’une identité antérieure qui semble devenir soit « embarrassante » (à cause de préjugés négatifs répandus), soit « encombrante » (difficultés à gérer deux identités), soit « non opérationnelle », dans le sens où elle ne rencontre pas de répondant dans l’environnement social.
Il y a, certes, maints portugais d’origine pour qui cette même origine ne répresente plus qu’une simple référence. Elle ne se traduit pas en une identité active. Ce sont des gens qui sont conscients de leurs origines, qui éventuellement en tirent un certain orgueil, mais ceci dit, cela n’a aucune incidence sociale. C’est là un comportement que l’intégration à la française tolère parfaitement, puisque, à la limite, cela ne sert qu’à alimenter des conversations entre amis, où chacun, à tour de rôle, évoque « ses origines ».
Mais dans le cas d’une partie non négligeable des Portugais de France, arrivés adultes et, même, de jeunes adultes grandis ou nés en France (mais, hélas, aucune enquête ou sondage ne sera capable de les comptabiliser), le rapport à l’identité portugaise est d’un autre ordre.
La bi-culturalité des jeunes grandis ou nés en France a pu se développer dans un contexte favorable. Certes, ils ont eu à subir, ici et là, la dévalorisation inhérente à la condition d’immigré des parents, les amenant parfois à nier ou à cacher publiquement leur origine. Mais, d’une manière générale, les deux apports culturels (portugais et français) se sont combinés sans trop de déchirements. Il faudrait même plutôt, pour de nombreux cas, cela s’est fait, « naturellement ».
Ce résultat est dû, d’abord, au contexte non hostile à l’égard des portugais qu’a connu la France, à partir des premières années 70. Mai, il est aussi dû à la non-conflictualité vis-à-vis de la France et des français régnant dans les familles portugaises et dans les milieux portugais. N’oublions pas que, à l’inverse des populations post-coloniales qui ont « arraché », par des luttes et des morts, leur indépendance, il n’y a pas de contentieux historique entre portugais et français.

Les Portugais sont-ils les plus nombreux parmi les immigrés ?
On ne peut affirmer que la population portugaise de France constitue la population d’origine immigrée la plus nombreuse, qu’au vu du critère nationalité. Or, il faut savoir que le critère qui génère du sens auprès du commun des français, ce n’est pas tant la nationalité que l’origine éthnique. Et ce critère éthnique ne joue que combiné avec un autre, celui de la « visibilité ». L’apparence physique ne désigne pas forcément un groupe éthnique visible (ex : les vietnamiens).
Ce que compte c’est la visibilité sociale, dans le sens que c’est la société elle-même qui la produit. La visibilité sociale de tel ou tel groupe éthnique est issue d’une somme de facteurs, dont le principal serait la « dangerosité sociale » plus fantasmée que prouvée, mais aussi l’histoire (une vision elle aussi produite) des relations entre les français et tel ou tel groupe national ou éthnique.
La nationalité ne compte qu’en tant qu’élément indicateur du groupe éthnique. Et ces groupes éthniques sont désignés sans égard pour la possession ou la non possession de la nationalité française.
Dans ce contexte, le fait que l’immigration de nationalité portugaise soit la plus nombreuse, est un fait qui ne compte pas, puisque, en termes de groupes éthniques, les maghrébins sont bien plus nombreux. C’est cette information qui a de la valeur et du sens. Ce sont eux, et non pas les portugais, qui constituent la plus importante immigration de France.
Parmi les communautés invisibles de France, les portugais constituent, sans aucun doute, la plus importante. Mais ils partagent cette invisibilité avec d’autres. Pensons à ces « visibles » qui sont invisibles à plusieures égards, les « domiens » (originaires des Départements d’Outremer), qui sont des centaines de milliers.