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CONTEXTE ET FORMES DES NOUVEAUX ALÉVIS À ISTANBUL (1990-2000)

Dr. Altay A. MANÇO
Jean-François PÉROUSE
Maître de conférences CIEU/CNRS
Université Toulouse-II
IFEA - Istanbul

Les très sanglants événements (pour reprendre l'euphémisme utilisé en Turquie [i]) du quartier de Gazi, « quartier » situé au nord-ouest d'Istanbul, survenus en mars 1995, ont eu pour effet de réinterroger -en des termes très variables selon les points de vue - la présence alévie dans la métropole turque. En effet, le lieu de culte alévi (ou cemevi), fut un des points focaux du soulèvement et des tentatives de négociation ; les panzers de la police turque le prirent même pour cible. Cependant, ce soulèvement a été un peu vite présenté comme un nouvel affrontement entre Sunnites et Alévis, dont Istanbul serait devenu le nouveau et terrifiant théâtre. Pour récuser cette interprétation réductrice, il convient d'examiner les expressions de l'identité alévie à Istanbul, une des métropoles vers lesquelles ont afflué et affluent encore des personnes identifiées -c'est-à-dire s'auto-désignant ou désignées, voire stigmatisées- comme alévies ? Mais pour apporter quelques éléments de réponse à cette question sensible, nous devons nous fonder sur deux postulats liminaires. D'une part, il est impossible et vain de dénombrer les Alévis d'Istanbul [ii], dans la mesure où il n'existe pas de « population alévie », homogène, clairement isolable et distincte d'une (non moins individualisable) « population sunnite » ; d'autre part, l'identité alévie (et déjà le singulier nous gêne) n'est pas donnée, a priori : produit d'une histoire à écrire et du contexte socio-économico-politique, elle est l'objet de permanentes reconstructions et de négociations, individuelles ou collectives.
Ceci posé, pourquoi individualiser la période 1990-2000 et se focaliser sur Istanbul (loin des bastions alévis traditionnels, en Anatolie centre-orientale) ? Parce que la fin du pouvoir de l'ANAP, en octobre 1991, a marqué le début d'une reconnaissance et d'une entrée en visibilité des Alévis. Dès lors, on a assisté à une relative levée des tabous les concernant : le discours officiel, jusque-là systématiquement dénégateur, qui décrivait la Turquie comme un « pays à 99% musulman-sunnite » s'est infléchi, et a été plus ouvertement dénoncé. Or dans ce contexte Istanbul semble avoir été le théâtre privilégié de cette contestation et de cette « renaissance alévie », notamment au niveau de la presse. De même, l'affirmation d'un islam (sunnite) politique et la « sunnitisation » forcée, par le haut, de la Turquie - à la suite du coup d'État de septembre 1980-, ont suscité des réactions alévies qui ont pu s'exprimer plus clairement à Istanbul. En outre, c'est vraiment à partir de 1990 qu'Istanbul - principal centre économique et culturel et principal chantier ou creuset du changement social de Turquie- acquiert véritablement une dimension métropolitaine, en étendant son emprise tous azimuts, à la fois sur la rive asiatique, le long des des rives de la mer de Marmara, vers la mer Noire et vers la Thrace. Ces justifications opérées, il faut donc montrer en quoi Istanbul fonctionne comme un espace privilégié (voire un laboratoire)
des (re)constructions identitaires alévies ; ce, non sans contradictions ni heurts.

1. Le contexte du renouveau : une ancienne présence, récemment réactivée et des opportunités nouvelles

1.1. L'intensification des migrations alévies vers Istanbul : la constitution d'un "bastion alévi" métropolitain ?

Avant toute autre considération, un fait simple, mais déterminant -en tant qu'il sert de catalyseur aux renouveaux alévis- doit être pris en compte et souligné : celui d'une présence alévie intensément renouvelée à Istanbul. Certes, l'immigration alévie à Istanbul est un phénomène avéré dès les années 1950, mais qui s'est fortement accru depuis les années 1970 (Struck, 1984 & Ritter & Toepfer, 1992, p.272-273). Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner la part représentée par certains départements du centre-est anatolien, à forte présence alévie, dans l'alimentation de l'émigration vers la métropole turque (Tableau n°1). En effet, depuis 1980 le département de Sivas (fig.1) -cœur des bastions traditionnels alévis- a pris la première place dans la hiérarchie des départements dont sont originaires les « non-natifs » (i.e. les personnes non nées à Istanbul), formant encore en décembre 1997 [iii] plus de 60% de la population d'Istanbul. En d'autres termes, les seuls natifs du département de Sivas (soit un département sur désormais plus de quatre-vingt) -dont on peut supposer qu'ils sont majoritairement alévis, mais qui ne représentent qu'une partie des Alévis immigrant à Istanbul- formaient en 1990 plus de 6% de la population non-native du département d'Istanbul. La misère, les pressions et pogroms anti-Alévis perpétrés par l'extrême-droite (comme celui de Maras en décembre 1978), les peurs induites, les tremblements de terre et les expropriations faites en vue de la construction des premiers grands barrages ont été de puissants déclencheurs migratoires.


Tableau n° 1 : Principaux départements (dont sont originaires les « non-natifs », à Istanbul) alimentant les migrations internes vers Istanbul, au fil des recensements.

Source : Recensement Général de la Population, Devlet Istatistik Enstitüsü, Ankara.

Mais cette vague migratoire qui a affecté Istanbul, dans les années soixante-dix -provenant simultanément de la mer Noire (Karadeniz) et de l'Anatolie centre-orientale (surtout de Sivas)- est maintenant doublée d'une autre, d'origine orientale (Est-Anatolie et, dans une moindre mesure, Sud-Est-Anatolie) et centre-anatolienne (Çankiri et Kayseri par exemple). Donc s'il est une provenance alévie qui s'est manifestement affirmée depuis 1990, c'est la provenance kurde-alévie (fig.1), qui correspond aux départements de Tunceli et à ses marges (soit certains arrondissements des départements limitrophes ou proches de Bingöl, Elazig, Erzincan, voire Mus). Erzincan, d'ailleurs (tab.1), figurait déjà au 5ème rang des département « fournisseurs » d'Istanbul, en 1980. L'installation récente de ces Kurdes-alévis est directement provoquée par les troubles et affrontements qui sévissent au Kurdistan, et qui ont particulièrement affecté le département de Tunceli (l'ancien Dersim historique). De fait, depuis 1984 plus de la moitié de ses hameaux et villages ont été vidés et détruits, pour partie ou intégralement. Et les sociétés d'entraide qui se sont constituées pour accueillir ces « réfugiés de l'intérieur » ont, ces derniers temps, rendu encore plus visible cette immigration forcée (« Göç Dosyasi », 1995).


On peut suivre les installations d'Alévis à Istanbul en s'attachant au développement du réseau d’ « Associations (de Culture et) d'Entraide/de Soutien [iv] », à fondement régional, départemental ou local, ou à celui des antennes des grandes associations alévies (voir infra). Ainsi, la « Société d'Entraide de Varto » (département de Mus) a-t-elle ouvert en 1997 [v] à Gazi. Et au début de l'année 1997, la majorité des personnes se faisant inscrire sur les registres de la « mairie » du même quartier provenait de l'Anatolie sud-orientale (et plus spécifiquement de Mus, justement) et, dans une moindre mesure, centre-orientale (Erzincan ou Elazig) [vi]. De plus, la visite de certains cimetières d'Istanbul permet de mesurer l'importance de l'immigration alévie, compte tenu du grand nombre des défunts originaires de Sivas, Erzincan, Elazig, Tunceli ou Yozgat, souvent repérables à leurs pierres tombales sans inscription en arabe, décorées d'une tulipe. Dans l'arrondissement de Gaziosmanpasa les cimetières que nous avons « enquêtés » -ceux de Gazi, de Habibler et de Malkoçoglu- offrent des pierres tombales qui parlent parfois avec un luxe de détails, de l'origine et de l'itinéraire des défunts. De même, le nom et les destinations de prédilection des sociétés de bus ayant ouvert un bureau dans ces quartiers (et la chronologie de leur installation) sont de bons indicateurs ; au même titre que les noms des commerces (épiceries, restaurants, « cafés » [vii]...), des « agences immobilières » (emlâkçi) ou des immeubles [viii]. Parfois aussi des slogans politiques sur les murs [ix]... viennent confirmer l'hypothèse d'une forte immigration alévie.
En d'autres termes, le fait alévi à Istanbul, quelles que soient ses expressions concrètes, diversifiées, ne peut être désormais envisagé sous l'angle du numériquement minoritaire. S'il y a minorité, c'est plutôt au sens d'une discrimination politico-juridique (et d'une domination).

1.2. Pas de « ghetto alévi » à Istanbul : des arrondissements privilégiés et des quartiers « emblématiques »

Contrairement à ce que certains auteurs prétendent, il n'existe pas de « quartier alévi », homogène, à Istanbul. L'image du ghetto, médiatiquement porteuse, est donc trompeuse. En effet, les stratégies d'installation des migrants font intervenir, outre des critères extra-communautaristes, des niveaux d'appartenance beaucoup plus fins (village ou arrondissement, voire département de provenance, réseaux religieux, famille élargie) que le trop simpliste clivage Sunnites/Alévis. Cependant, les migrants récents ont plutôt tendance à s'implanter dans les zones périphériques des arrondissements comme Gaziosmanpasa, Kagithane, Sisli, et Sariyer (fig.1), ou dans les arrondissements périphériques comme Pendik, Kartal, Ümraniye, Alibeyköy, Küçükçekmece, Halkali, Avcilar ou Bagcilar (où un « parc Haci Bektas » a été inauguré fin novembre 1997). Toutefois, parmi ces arrondissements, deux sont emblématiques de la présence alévie à Istanbul, sur le mode contestataire : Gaziosmanpacha (GOP) et Ümraniye. Plus précisément, au sein de ces deux arrondissements, plusieurs quartiers doivent être cités, en tant que perçus (et fréquemment stigmatisés) comme alévis : Gazi, Zübeyde Hanim à GOP, et Namik Kemal, Mustafa Kemal, Sarigazi [x] et ‹stiklâl à Ümraniye (Erder, 1996). Pour autant, d'après une enquête faite en 1994 (Aknar, 1995), confirmée par nos entretiens, la population de Gazi -le quartier érigé en symbole alévi-, ne se reconnaît pas majoritairement alévi. Outre ceux des deux arrondissements emblématiques, d'autres quartiers peuvent être évoqués : Nurtepe (au Nord de l'arrondissement de Kagithane), Güzeltepe (Alibeyköy), Okmeydani (Sisli) et ‹kitelli (Halkali), Armutlu à Sariyer ; ou Basibüyük et Gülsuyu (Maltepe), côté asiatique. A signaler que l'image véhiculée a évidemment des incidences sur les comportements puisque dans certains quartiers stigmatisés comme « alévis », on assiste depuis mars 1995 à des départs d'entrepreneurs, et même de simples résidents, gênés par cette identité trop marquée (et par les troubles afférents, supposés).

1.3. Provocations locales et incitations étatiques : des effets convergents ?

De même que l'immigration a pour effet de créer de nouvelles sollicitations identitaires, les incessantes discriminations et provocations des autorités locales (Mairie du Grand Istanbul, mairies d'arrondissement...) ou nationales, contribuent par ailleurs à exacerber la conscience et l'identité alévies. Parmi ces provocations, la construction effrénée de mosquées (sunnites) -alors même que le nombre de lieux de culte alévis (les cemevi), officiels, reste insuffisant et que les vrais besoins en équipement sont d'un autre ordre-, est la plus sensible. En effet, depuis mars 1994, l'équipe « islamo-sunnite » (de l'ex-Refah, devenu Fazilet Partisi) qui dirige la Mairie du Grand Istanbul (Büyüksehir Belediyesi) ne se prive pas d'user de l'article 18 de la loi n°3194 « sur la construction » (‹mar yasasi) , qui réserve 35% des terrains officiellement ouverts (à la construction) par les pouvoirs locaux, à l'édification de mosquées (sunnites), et de leurs dépendances. Ces pouvoirs locaux-Refah vont même jusqu'à construire des mosquées sur des terrains destinés par les plans d'urbanisme à la construction d'écoles (comme dans le quartier de Zubeyde Hanim) ou à céder à des fondations qui lui sont proches des terrains réservés par ces mêmes plans à des usages publics (espaces verts...). Si le mouvement de sunnitisation (sünnilestirme) de l'espace urbain a été enclenché plus tôt (dès les lendemains du coup d'État de septembre1980), le Refah l'a donc vraiment systématisé. Ainsi en 1997, une vaste mosquée a même été érigée contre l'enceinte du cimetière de Gazi, haut-lieu de l'alévisme contestataire ; cet édifice écrasant jette désormais son ombre envahissante sur les tombes alévies. En outre, les municipalités d'arrondissement (comme celle de Beyoglu en 1994-1995) peuvent abuser du pouvoir de ne pas octroyer les permis de construire des cemevi. Pire, en octobre 1994, la destruction d'une partie du mur de la cemevi de Karacaahmet [1] -sous divers prétextes- par les services de la Grande Municipalité d'Istanbul a été vécue comme une violence officiellement faite aux Alévis. Face à ces provocations et injustices réitérées, les revendications des Alévis se font plus pressantes et ouvertes : ils réclament un véritable droit de cité à Istanbul, autrement dit une reconnaissance à part entière de leur existence. La revendication : « une cemevi à Taksim » (Kiliçbay, 1997) -c'est-à-dire au cœur convoité d'Istanbul- résume parfaitement cette aspiration (à un moment où la construction d'une immense mosquée, sur ce haut-lieu de l'histoire nationale, était projetée par la Grande Municipalité).
Parallèlement, et non sans contradictions, la visibilisation croissante de l'alévisme relève aussi d'une sorte de discrimination positive désormais envisagée par l'État turc. Après avoir nié ou fortement altéré la « différence alévie », il semble vouloir l'admettre, mais sur un mode strictement folkloriquo-religieux, en essayant, bien sûr, de la récupérer [2]. Ainsi, alors que certains Alévis -qui ne veulent pas continuer à payer des impôts pour le financement du seul culte sunnite- réclament un traitement à égalité par le ministère des Affaires Religieuses [xi], le ministère des Finances a décidé fin décembre 1997 de débloquer 425 milliards pour les Alévis, sommés cependant de se regrouper...

1.4. L'ouverture à l'Europe et au monde

En outre, le destin des Alévis de Turquie est désormais indissociable de celui de ceux « de l'extérieur » (émigrés en Europe occidentale). De fait, l'évolution et la réinvention de l'alévisme en Europe a des incidences en Turquie, par effet de « retour ». Dans ce va-et-vient économico-idéologique, on peut dire qu'Istanbul joue une fonction essentielle de relais. En effet, les grandes et puissantes associations alévies formées dans l'émigration - y ont leur base arrière. Parmi celles-ci on peut citer la puissante AABF [xii], la DAB (Demokratik Alevi Birligi) ou l'association des Entrepreneurs d'Europe (Avrupa Alevi-Bektasi Girisimcileri). A ce titre, la tenue de la première grande « Assemblée de la Sainte Maison [xiii] » (Ehl-i Beyt) à Istanbul, en avril 1997, est significative. Organisée par la « Fondation d'Entr’aide Démocratique » (DDV) -qui regroupe un grand nombre (128 exactement, selon les communiqués officiels) [xiv] de fédérations, de fondations et de « couvents » alévis (dergâh)- elle a marqué l'essor d'Istanbul comme relais et levier d'un renouveau alévi, impulsé d'Europe. L'ouverture au monde, par les réseaux de communications et de télécommunications que commande Istanbul, est essentielle dans les mutations en cours ; sans parler du pouvoir économique concentré par Istanbul, auquel des Alévis, de plus en plus distinctement, participent.

2. L'éclosion des discours et des pratiques identitaires, alévis : de l'individu aux groupes

2.1. Émancipation des discours individuels et banalisation d'une imagerie distinctive

Depuis le début des années 1990, Istanbul vit une sorte d'inflation des discours identitaires, que les autorités ne peuvent ni vraiment juguler, ni réguler ou détourner. Se faire dire par un inconnu « je suis alévi », au détour d'une rencontre fortuite, n'a plus rien d'exceptionnel, par rapport à il y a quelques années encore. Ainsi, s'affirmer alévi à Istanbul c'est d'abord affirmer son appartenance à un autre « système culturel » que le système sunnite dominant, c'est refuser l'acculturation à l'islamo-sunnisme, et c'est assurer préférer ordonner son existence à un autre système de valeurs et de comportements. Cet autre « système », d'ailleurs, est fait de références, à un passé singulier (en voie de redécouverte) et à des pratiques sociales spécifiques et discriminantes. Pour schématiser le processus en cours, on est passé en quelques années de l'être alévi « sans le savoir », « honteux et refoulé » ou de l'être alévi clandestin, à l'être alévi revendiqué, positif, actif.
Cette affirmation identitaire passe par la promotion et la diffusion d'un corpus de symboles et d'emblèmes. L'imagerie alévie s'est ainsi banalisée à Istanbul. Elle comprend une série de symboles et de figures, désormais arborés/exhibés, pour dire son appartenance, sous diverses formes : le saz, le visage d'Ali, Zülfikar (l'épée fourchue d'Ali), la silhouette de Pir Sultan brandissant le saz ou la flamme... Calendriers, bibelots à suspendre, tapisseries, posters, affiches [xv], auto-collants, tee-shorts, bagues, médailles et pendentifs, contribuent maintenant à distinguer les Alévis, à domicile, dans leur véhicule ou dans la rue. Tout un commerce communautariste s'en nourrit.

2.2. L'affirmation collective : fondations et associations

Conjointement, en quelques années, les Alévis ont opéré un investissement multiforme et remarquable de la société civile turque, profitant de toutes les opportunités juridiques pour s'organiser et gagner en visibilité. Ainsi, les fondations (vakif) et associations (dernek) sont très nombreuses et bien implantées à Istanbul : Karaca Ahmet Sultan (Dergahi) Dernegi (fondée en 1968), Sahkulu Sultan Dergahi (autre association, créée en 1987, liée à un lieu de culte alévi d'Istanbul, qui a plus de 300 ans), Haci Bektas Veli Anadolu Kültür(ünü) (Tanitma) Vakfi, fondée en 1992 (son siège est à Ankara cependant et son antenne centrale d'Istanbul a été ouverte en juin 1995), CEM Vakfi (Cumhuriyetçi Egiitim Merkezi/Centre Républicain d'Éducation [xvi]) fondée en avril 1995, Anadolu Kültürleri Vakfi, Pir Sultan Abdal Kültür (ve Tanitma) Dernegi, Pir Sultan Abdal Canlar Dernegi. Dans un style plus « ONG », tel qu'on peut l'entendre en Europe, on peut citer les associations « Göç-Der » ou « Tunceli-Der », de création plus récente, qui s'occupent plus spécifiquement des personnes chassées de l'Est et qui échouent parfois sans ressource à Istanbul. Enfin, à ces premières formes on peut ajouter des regroupements à finalité plus spécifiquement économique, comme « l'Association des Hommes d'Affaires et des Industriels Démocratiques » (DEMS‹AD), récemment fondée dans la lignée de l'Ehl-i Beyt de 1997.
Sur un mode plus populaire, les « Associations (de Culture) et d'Entraide », déjà signalées, constituent un autre type d'organisation. Très nombreuses, surtout dans les quartiers récemment érigés où sévissent chômage, sous-emploi et indigence, ces sociétés ont un rôle-clé dans la veille ou le réveil identitaire alévi, et dans l'économie des solidarités de proximité. En effet, organisées généralement autour d'un « salon de thé » [3], où les hommes se retrouvent, discutent et jouent (de longues heures parfois), ces « sociétés » ont toutes une base régionaliste, voire localiste. A l'échelle de l'unité de voisinage, elles regroupent et maintiennent en contact étroit les migrants de même origine, ou se reconnaissant d'une même sensibilité. Si les « sociétés » alévies ne s'annoncent pas comme telles, les géonymes qui figurent sur l'enseigne et leur décoration intérieure, suffisent à les identifier. Dans ces lieux, les hommes s'éprouvent comme appartenant à une même communauté, sur un mode très primordial et très pragmatique à la fois (l'accès au travail et au logement passe souvent par ces réseaux). Ici, sur fond de garantie assurée par le groupe et de confiance mutuelle, l'être alévi s'éprouve concrètement (par des prêts, des échanges de services), dans des solidarités au quotidien. Les cours gratuits pour préparer l’examen d’accès à l’université, dispensés dans les cemevi, en sont un exemple frappant.

2.3. Une « infrastructure » culturelle, diversifiée, en pleine construction

Mais ce qui frappe à présent à Istanbul, c'est la multiplication des lieux s'affichant comme alévis, plus ou moins directement. A cet égard on peut insister sur l'importance prise par les « bars » alévis, surtout dans les arrondissements centraux de Beyoglu, Besiktas, Eminönü et de Kadiköy. Les petites rues perpendiculaires à l'avenue ‹stiklâl en compte désormais un grand nombre. Une de ces rues -dont les immeubles vacants et dégradés offrent de multiples opportunités d'installation à prix raisonnable- comprend trois de ces « bars », dénommés « Türkü », « Dereza » et « Hasat ». Ce dernier [4], ouvert par un jeune natif de Sivas à l'automne 1996 est essentiellement fréquenté par des étudiants ou des personnes de la parentèle élargie du patron. Comme les deux autres, c'est un lieu où avant tout -en buvant et grignotant- l'on écoute les mélodies et textes du répertoire anatolien, accompagnés au saz, un lieu où l'on chante et danse collectivement. Les clients s'emparent fréquemment du saz, qui n'est pas monopolisé par un musicien attitré (même quand l'un se produit). Dans le même ordre d'idée, il faut signaler le très récent succès des restaurants anatoliens « familiaux » (manti ve ev yemekleri) qui semble bien s'inscrire dans ce processus de réhabilitation/reconstruction des cultures d'origine. Le mot « Anatolie » fonctionne ici, ainsi que pour certaines associations, comme pur synonyme d'alévisme. De même, avec les risques de folfklorisation que cette éclosion comporte, on assiste à une multiplication des groupes de danse alévie (Halk oyunlari), liés soit à des universités (comme le groupe de l'université Bogaziçi), soit à des grandes associations (comme l'équipe de danse d'Ümraniye de l'Association Pir Sultan Abdal), soit à des quartiers. Les innombrables cours de saz s’inscrivent dans ce même printemps culturel.
Parallèlement, la presse et les maisons d'édition alévis paraissent résolument sorties de la clandestinité. Ainsi existe-t-il depuis quelques années seulement, plusieurs revues, mensuelles ou semestrielles, à caractère surtout culturel (littérature et arts). Certaines ont eu une vie très brève ou ont été rebaptisées et récupérées... Les principales, dont le tirage demeure modeste (pas plus de 5.000 exemplaires pour la plus importante) sont éditées à Istanbul. Parmi elles figurent (Vorhoff, 1997, p.56) : Kavga (mars 1991-décembre 1992), Cem, créée en juin 1991 (et relancée/réorientée en août 1995 [xvii]), Kervan (apparue en décembre 1992), Nefes (novembre 1993), Çagdas Zülfikar (fin 1994-1996), Pir Sultan Abdal, Pir (1996), Yeni Zülfikar (1996), et Gönüllerin sesi (la voix des cœurs). On peut ajouter la revue Dersim, publiée par l'« Association d'Entr'aide et de Soutien Social de Tunceli » depuis 1996, mais de façon très discontinue (car les deux premiers numéros ont été saisis sur ordre du Tribunal de la Sécurité d'État).
En ce qui concerne l'édition on note aussi une même (et parfois brouillonne) vitalité. Il serait vain et fastidieux d'énumérer l'ensemble des maisons désormais existantes. Parmi les plus anciennes citons la maison « Der » (implantée à Beyazit, dans le fameux « marché des bouquinistes ») en activité depuis la fin des années 1970 (Cem, 1997, p.26-27). Beaucoup de ces maisons d'édition contribuent à l'élaboration (par l'édition de textes et documents fondateurs) et à l'écriture du passé alévi, de même qu'à sa réappropriation par une jeunesse urbaine acculturée au sunnisme dominant. Bon nombre de ces maisons d'édition sont concentrées dans le quartier de Çagaloglu (arrondissement central d'Eminönü). La création récente d'un « Institut de l'Islam Mystique » (Tasavvufi Islam Enstitüsü), par l'ancien responsable de la revue Cem participe aussi de ce mouvement de redécouverte de l'alévisme.
Par ailleurs, Istanbul compte de nombreuses maisons d'édition musicale (de cassettes surtout), dont la majorité est située à Unkapani (arrondissement d'Eminönü), qui éditent Asik Veysel (célèbre chanteur/poète -ozan- des années quarante-cinquante), Arif Sag (grand maître actuel du saz), et d'autres classiques et créations alévis ou para-alévis. Enfin -et nous ne parlerons pas des radios privées en plein essor depuis 1993-, promu par la mouvance Pir Sultan Abdal Dernegi, il existe même un projet de télévision alévie, qui porterait le nom de Ulusal RD-TV (« Radio-TV nationale »), et serait financé en grande partie par la Fédération des Alévis d'Europe (la puissante AABF) [5].
En conséquence, la (re)naissance culturelle alévie à l'œuvre à Istanbul, se double d'une certaine marchandisation et souvent d'une inévitable réduction de l'alévité ; ce, de plus, non sans dérive folklorisante.

3. Des formes d'affirmation différenciées mais non cloisonnées

Le relatif espace de liberté qu'offre Istanbul active la « passion de se distinguer » parmi les Alévis. Il en résulte des « colorations » nombreuses et conflictuelles. Aussi, l'identité alévie reconquise doit-elle être déclinée en fonction de nombreuses variables : le niveau socio-économique, le lieu d'habitation et de travail, la pratique religieuse, la provenance géographique, l'intensité des liens avec sa communauté d'origine, le rapport au binôme kurdicité/turcité et les engagements politiques... Nous distinguerons ici seulement trois formes assez bien individualisées ; il va sans dire que ces expressions, qui sont les plus marquées, ne doivent pas faire oublier l'alévisme minimaliste, indifférent, sans doute encore prédominant.

3.1. L'alévisme religieux des cemevleri et des dergâh

La « religion alévie » ou l'alévisme-bektachi (Gökalp, 1998, p.43 et suiv.), est bien sortie de l'ombre : elle se réinvente, s'organise et s'institutionnalise dans toute la métropole, à une vitesse étonnante depuis dix ans. Ce, grâce aux associations (et fondations) qui doivent prendre en charge la construction et la gestion des lieux de culte. Il existe certes quelques vieux lieux de culte, réinvestis : les dergâh (ou tekke, sortes de couvents bektachis) : les deux plus célèbres sont Karacaahmet (sur la côte asiatique, à Üsküdar), et Sahkulu (à Merdivenköy, Kadiköy, toujours en « Asie »). On en compte d'autres à Ümraniye et Beykoz. Mais le processus le plus significatif est celui de l'ouverture des cemevi. Les premières remontent à 1991, comme celle de Gazi [xviii], ouverte à l'initiative de l'Association Haci Bektas Veli Anadolu Kültür Vakfi, ou plus tard celle de Karacaahmet (1994). Mais le mouvement s'est accéléré depuis 1996, avec l'ouverture de celles de Kadiköy, de Küçükçekmece, de Bahçelievler, de Bakirköy ; puis de celles de Sisli (Okmeydani) en 1997 (par la même fondation qu'à Gazi) et d'Alibeyköy (par l'Association Pir Sultan Abdal). Et de nombreuses tractations/démarches sont en cours pour la réalisation d'autres cemevi.
Cette éclosion tolérée est le signe que le pouvoir turc s'est résigné à l'émergence d'un alévisme organisé et visible, à condition qu'il soit « politiquement correct » (i.e. turco-kémaliste), strictement religieux et contrôlable. La revue Cem -devenue l'émanation de la fondation CEM en août 1996-, qui se déclare en première de couverture « l'organe de presse de la pensée et de la croyance alévie », serait la meilleure expression de cet alévisme turco-kémaliste, qui exalte Atatürk (Mustafa Kemal) comme un nouvel Ali (Dressler, 1996, p.15-16), voire comme une figure du sauveur (mehdi/kurtarici). Ainsi, à l'occasion de la fameuse Ehl-i Beyt