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Les
très sanglants
événements
(pour reprendre l'euphémisme
utilisé en Turquie
[i]) du quartier de Gazi,
« quartier »
situé au nord-ouest
d'Istanbul, survenus en
mars 1995, ont eu pour
effet de réinterroger
-en des termes très
variables selon les points
de vue - la présence
alévie dans la
métropole turque.
En effet, le lieu de culte
alévi (ou cemevi),
fut un des points focaux
du soulèvement
et des tentatives de négociation
; les panzers de la police
turque le prirent même
pour cible. Cependant,
ce soulèvement
a été un
peu vite présenté
comme un nouvel affrontement
entre Sunnites et Alévis,
dont Istanbul serait devenu
le nouveau et terrifiant
théâtre.
Pour récuser cette
interprétation
réductrice, il
convient d'examiner les
expressions de l'identité
alévie à
Istanbul, une des métropoles
vers lesquelles ont afflué
et affluent encore des
personnes identifiées
-c'est-à-dire s'auto-désignant
ou désignées,
voire stigmatisées-
comme alévies ?
Mais pour apporter quelques
éléments
de réponse à
cette question sensible,
nous devons nous fonder
sur deux postulats liminaires.
D'une part, il est impossible
et vain de dénombrer
les Alévis d'Istanbul
[ii], dans la mesure où
il n'existe pas de «
population alévie
», homogène,
clairement isolable et
distincte d'une (non moins
individualisable) «
population sunnite »
; d'autre part, l'identité
alévie (et déjà
le singulier nous gêne)
n'est pas donnée,
a priori : produit d'une
histoire à écrire
et du contexte socio-économico-politique,
elle est l'objet de permanentes
reconstructions et de
négociations, individuelles
ou collectives.
Ceci posé, pourquoi
individualiser la période
1990-2000 et se focaliser
sur Istanbul (loin des
bastions alévis
traditionnels, en Anatolie
centre-orientale) ? Parce
que la fin du pouvoir
de l'ANAP, en octobre
1991, a marqué
le début d'une
reconnaissance et d'une
entrée en visibilité
des Alévis. Dès
lors, on a assisté
à une relative
levée des tabous
les concernant : le discours
officiel, jusque-là
systématiquement
dénégateur,
qui décrivait la
Turquie comme un «
pays à 99% musulman-sunnite
» s'est infléchi,
et a été
plus ouvertement dénoncé.
Or dans ce contexte Istanbul
semble avoir été
le théâtre
privilégié
de cette contestation
et de cette « renaissance
alévie »,
notamment au niveau de
la presse. De même,
l'affirmation d'un islam
(sunnite) politique et
la « sunnitisation
» forcée,
par le haut, de la Turquie
- à la suite du
coup d'État de
septembre 1980-, ont suscité
des réactions alévies
qui ont pu s'exprimer
plus clairement à
Istanbul. En outre, c'est
vraiment à partir
de 1990 qu'Istanbul -
principal centre économique
et culturel et principal
chantier ou creuset du
changement social de Turquie-
acquiert véritablement
une dimension métropolitaine,
en étendant son
emprise tous azimuts,
à la fois sur la
rive asiatique, le long
des des rives de la mer
de Marmara, vers la mer
Noire et vers la Thrace.
Ces justifications opérées,
il faut donc montrer en
quoi Istanbul fonctionne
comme un espace privilégié
(voire un laboratoire)
des
(re)constructions identitaires
alévies ; ce, non
sans contradictions ni
heurts.
1.
Le contexte du renouveau
: une ancienne présence,
récemment réactivée
et des opportunités
nouvelles
1.1.
L'intensification des
migrations alévies
vers Istanbul : la constitution
d'un "bastion alévi"
métropolitain ?
Avant toute autre considération,
un fait simple, mais déterminant
-en tant qu'il sert de
catalyseur aux renouveaux
alévis- doit être
pris en compte et souligné
: celui d'une présence
alévie intensément
renouvelée à
Istanbul. Certes, l'immigration
alévie à
Istanbul est un phénomène
avéré dès
les années 1950,
mais qui s'est fortement
accru depuis les années
1970 (Struck, 1984 &
Ritter & Toepfer,
1992, p.272-273). Pour
s'en convaincre, il suffit
d'examiner la part représentée
par certains départements
du centre-est anatolien,
à forte présence
alévie, dans l'alimentation
de l'émigration
vers la métropole
turque (Tableau n°1).
En effet, depuis 1980
le département
de Sivas (fig.1) -cur
des bastions traditionnels
alévis- a pris
la première place
dans la hiérarchie
des départements
dont sont originaires
les « non-natifs
» (i.e. les personnes
non nées à
Istanbul), formant encore
en décembre 1997
[iii] plus de 60% de la
population d'Istanbul.
En d'autres termes, les
seuls natifs du département
de Sivas (soit un département
sur désormais plus
de quatre-vingt) -dont
on peut supposer qu'ils
sont majoritairement alévis,
mais qui ne représentent
qu'une partie des Alévis
immigrant à Istanbul-
formaient en 1990 plus
de 6% de la population
non-native du département
d'Istanbul. La misère,
les pressions et pogroms
anti-Alévis perpétrés
par l'extrême-droite
(comme celui de Maras
en décembre 1978),
les peurs induites, les
tremblements de terre
et les expropriations
faites en vue de la construction
des premiers grands barrages
ont été
de puissants déclencheurs
migratoires.
Tableau n° 1 : Principaux
départements (dont
sont originaires les «
non-natifs », à
Istanbul) alimentant les
migrations internes vers
Istanbul, au fil des recensements.
Source : Recensement Général
de la Population, Devlet
Istatistik Enstitüsü,
Ankara.
Mais
cette vague migratoire
qui a affecté Istanbul,
dans les années
soixante-dix -provenant
simultanément de
la mer Noire (Karadeniz)
et de l'Anatolie centre-orientale
(surtout de Sivas)- est
maintenant doublée
d'une autre, d'origine
orientale (Est-Anatolie
et, dans une moindre mesure,
Sud-Est-Anatolie) et centre-anatolienne
(Çankiri et Kayseri
par exemple). Donc s'il
est une provenance alévie
qui s'est manifestement
affirmée depuis
1990, c'est la provenance
kurde-alévie (fig.1),
qui correspond aux départements
de Tunceli et à
ses marges (soit certains
arrondissements des départements
limitrophes ou proches
de Bingöl, Elazig,
Erzincan, voire Mus).
Erzincan, d'ailleurs (tab.1),
figurait déjà
au 5ème rang des
département «
fournisseurs » d'Istanbul,
en 1980. L'installation
récente de ces
Kurdes-alévis est
directement provoquée
par les troubles et affrontements
qui sévissent au
Kurdistan, et qui ont
particulièrement
affecté le département
de Tunceli (l'ancien Dersim
historique). De fait,
depuis 1984 plus de la
moitié de ses hameaux
et villages ont été
vidés et détruits,
pour partie ou intégralement.
Et les sociétés
d'entraide qui se sont
constituées pour
accueillir ces «
réfugiés
de l'intérieur
» ont, ces derniers
temps, rendu encore plus
visible cette immigration
forcée («
Göç Dosyasi
», 1995).

On
peut suivre les installations
d'Alévis à
Istanbul en s'attachant
au développement
du réseau d
« Associations (de
Culture et) d'Entraide/de
Soutien [iv] »,
à fondement régional,
départemental ou
local, ou à celui
des antennes des grandes
associations alévies
(voir infra). Ainsi, la
« Société
d'Entraide de Varto »
(département de
Mus) a-t-elle ouvert en
1997 [v] à Gazi.
Et au début de
l'année 1997, la
majorité des personnes
se faisant inscrire sur
les registres de la «
mairie » du même
quartier provenait de
l'Anatolie sud-orientale
(et plus spécifiquement
de Mus, justement) et,
dans une moindre mesure,
centre-orientale (Erzincan
ou Elazig) [vi]. De plus,
la visite de certains
cimetières d'Istanbul
permet de mesurer l'importance
de l'immigration alévie,
compte tenu du grand nombre
des défunts originaires
de Sivas, Erzincan, Elazig,
Tunceli ou Yozgat, souvent
repérables à
leurs pierres tombales
sans inscription en arabe,
décorées
d'une tulipe. Dans l'arrondissement
de Gaziosmanpasa les cimetières
que nous avons «
enquêtés
» -ceux de Gazi,
de Habibler et de Malkoçoglu-
offrent des pierres tombales
qui parlent parfois avec
un luxe de détails,
de l'origine et de l'itinéraire
des défunts. De
même, le nom et
les destinations de prédilection
des sociétés
de bus ayant ouvert un
bureau dans ces quartiers
(et la chronologie de
leur installation) sont
de bons indicateurs ;
au même titre que
les noms des commerces
(épiceries, restaurants,
« cafés »
[vii]...), des «
agences immobilières
» (emlâkçi)
ou des immeubles [viii].
Parfois aussi des slogans
politiques sur les murs
[ix]... viennent confirmer
l'hypothèse d'une
forte immigration alévie.
En d'autres termes, le
fait alévi à
Istanbul, quelles que
soient ses expressions
concrètes, diversifiées,
ne peut être désormais
envisagé sous l'angle
du numériquement
minoritaire. S'il y a
minorité, c'est
plutôt au sens d'une
discrimination politico-juridique
(et d'une domination).
1.2. Pas de « ghetto
alévi » à
Istanbul : des arrondissements
privilégiés
et des quartiers «
emblématiques »
Contrairement à
ce que certains auteurs
prétendent, il
n'existe pas de «
quartier alévi
», homogène,
à Istanbul. L'image
du ghetto, médiatiquement
porteuse, est donc trompeuse.
En effet, les stratégies
d'installation des migrants
font intervenir, outre
des critères extra-communautaristes,
des niveaux d'appartenance
beaucoup plus fins (village
ou arrondissement, voire
département de
provenance, réseaux
religieux, famille élargie)
que le trop simpliste
clivage Sunnites/Alévis.
Cependant, les migrants
récents ont plutôt
tendance à s'implanter
dans les zones périphériques
des arrondissements comme
Gaziosmanpasa, Kagithane,
Sisli, et Sariyer (fig.1),
ou dans les arrondissements
périphériques
comme Pendik, Kartal,
Ümraniye, Alibeyköy,
Küçükçekmece,
Halkali, Avcilar ou Bagcilar
(où un «
parc Haci Bektas »
a été inauguré
fin novembre 1997). Toutefois,
parmi ces arrondissements,
deux sont emblématiques
de la présence
alévie à
Istanbul, sur le mode
contestataire : Gaziosmanpacha
(GOP) et Ümraniye.
Plus précisément,
au sein de ces deux arrondissements,
plusieurs quartiers doivent
être cités,
en tant que perçus
(et fréquemment
stigmatisés) comme
alévis : Gazi,
Zübeyde Hanim à
GOP, et Namik Kemal, Mustafa
Kemal, Sarigazi [x] et
stiklâl à
Ümraniye (Erder,
1996). Pour autant, d'après
une enquête faite
en 1994 (Aknar, 1995),
confirmée par nos
entretiens, la population
de Gazi -le quartier érigé
en symbole alévi-,
ne se reconnaît
pas majoritairement alévi.
Outre ceux des deux arrondissements
emblématiques,
d'autres quartiers peuvent
être évoqués
: Nurtepe (au Nord de
l'arrondissement de Kagithane),
Güzeltepe (Alibeyköy),
Okmeydani (Sisli) et kitelli
(Halkali), Armutlu à
Sariyer ; ou Basibüyük
et Gülsuyu (Maltepe),
côté asiatique.
A signaler que l'image
véhiculée
a évidemment des
incidences sur les comportements
puisque dans certains
quartiers stigmatisés
comme « alévis
», on assiste depuis
mars 1995 à des
départs d'entrepreneurs,
et même de simples
résidents, gênés
par cette identité
trop marquée (et
par les troubles afférents,
supposés).
1.3. Provocations locales
et incitations étatiques
: des effets convergents
?
De même que l'immigration
a pour effet de créer
de nouvelles sollicitations
identitaires, les incessantes
discriminations et provocations
des autorités locales
(Mairie du Grand Istanbul,
mairies d'arrondissement...)
ou nationales, contribuent
par ailleurs à
exacerber la conscience
et l'identité alévies.
Parmi ces provocations,
la construction effrénée
de mosquées (sunnites)
-alors même que
le nombre de lieux de
culte alévis (les
cemevi), officiels, reste
insuffisant et que les
vrais besoins en équipement
sont d'un autre ordre-,
est la plus sensible.
En effet, depuis mars
1994, l'équipe
« islamo-sunnite
» (de l'ex-Refah,
devenu Fazilet Partisi)
qui dirige la Mairie du
Grand Istanbul (Büyüksehir
Belediyesi) ne se prive
pas d'user de l'article
18 de la loi n°3194
« sur la construction
» (mar yasasi)
, qui réserve 35%
des terrains officiellement
ouverts (à la construction)
par les pouvoirs locaux,
à l'édification
de mosquées (sunnites),
et de leurs dépendances.
Ces pouvoirs locaux-Refah
vont même jusqu'à
construire des mosquées
sur des terrains destinés
par les plans d'urbanisme
à la construction
d'écoles (comme
dans le quartier de Zubeyde
Hanim) ou à céder
à des fondations
qui lui sont proches des
terrains réservés
par ces mêmes plans
à des usages publics
(espaces verts...). Si
le mouvement de sunnitisation
(sünnilestirme) de
l'espace urbain a été
enclenché plus
tôt (dès
les lendemains du coup
d'État de septembre1980),
le Refah l'a donc vraiment
systématisé.
Ainsi en 1997, une vaste
mosquée a même
été érigée
contre l'enceinte du cimetière
de Gazi, haut-lieu de
l'alévisme contestataire
; cet édifice écrasant
jette désormais
son ombre envahissante
sur les tombes alévies.
En outre, les municipalités
d'arrondissement (comme
celle de Beyoglu en 1994-1995)
peuvent abuser du pouvoir
de ne pas octroyer les
permis de construire des
cemevi. Pire, en octobre
1994, la destruction d'une
partie du mur de la cemevi
de Karacaahmet [1] -sous
divers prétextes-
par les services de la
Grande Municipalité
d'Istanbul a été
vécue comme une
violence officiellement
faite aux Alévis.
Face à ces provocations
et injustices réitérées,
les revendications des
Alévis se font
plus pressantes et ouvertes
: ils réclament
un véritable droit
de cité à
Istanbul, autrement dit
une reconnaissance à
part entière de
leur existence. La revendication
: « une cemevi à
Taksim » (Kiliçbay,
1997) -c'est-à-dire
au cur convoité
d'Istanbul- résume
parfaitement cette aspiration
(à un moment où
la construction d'une
immense mosquée,
sur ce haut-lieu de l'histoire
nationale, était
projetée par la
Grande Municipalité).
Parallèlement,
et non sans contradictions,
la visibilisation croissante
de l'alévisme relève
aussi d'une sorte de discrimination
positive désormais
envisagée par l'État
turc. Après avoir
nié ou fortement
altéré la
« différence
alévie »,
il semble vouloir l'admettre,
mais sur un mode strictement
folkloriquo-religieux,
en essayant, bien sûr,
de la récupérer
[2]. Ainsi, alors que
certains Alévis
-qui ne veulent pas continuer
à payer des impôts
pour le financement du
seul culte sunnite- réclament
un traitement à
égalité
par le ministère
des Affaires Religieuses
[xi], le ministère
des Finances a décidé
fin décembre 1997
de débloquer 425
milliards pour les Alévis,
sommés cependant
de se regrouper...
1.4. L'ouverture à
l'Europe et au monde
En outre, le destin des
Alévis de Turquie
est désormais indissociable
de celui de ceux «
de l'extérieur
» (émigrés
en Europe occidentale).
De fait, l'évolution
et la réinvention
de l'alévisme en
Europe a des incidences
en Turquie, par effet
de « retour ».
Dans ce va-et-vient économico-idéologique,
on peut dire qu'Istanbul
joue une fonction essentielle
de relais. En effet, les
grandes et puissantes
associations alévies
formées dans l'émigration
- y ont leur base arrière.
Parmi celles-ci on peut
citer la puissante AABF
[xii], la DAB (Demokratik
Alevi Birligi) ou l'association
des Entrepreneurs d'Europe
(Avrupa Alevi-Bektasi
Girisimcileri). A ce titre,
la tenue de la première
grande « Assemblée
de la Sainte Maison [xiii]
» (Ehl-i Beyt) à
Istanbul, en avril 1997,
est significative. Organisée
par la « Fondation
d'Entraide Démocratique
» (DDV) -qui regroupe
un grand nombre (128 exactement,
selon les communiqués
officiels) [xiv] de fédérations,
de fondations et de «
couvents » alévis
(dergâh)- elle a
marqué l'essor
d'Istanbul comme relais
et levier d'un renouveau
alévi, impulsé
d'Europe. L'ouverture
au monde, par les réseaux
de communications et de
télécommunications
que commande Istanbul,
est essentielle dans les
mutations en cours ; sans
parler du pouvoir économique
concentré par Istanbul,
auquel des Alévis,
de plus en plus distinctement,
participent.
2.
L'éclosion des
discours et des pratiques
identitaires, alévis
: de l'individu aux groupes
2.1.
Émancipation des
discours individuels et
banalisation d'une imagerie
distinctive
Depuis le début
des années 1990,
Istanbul vit une sorte
d'inflation des discours
identitaires, que les
autorités ne peuvent
ni vraiment juguler, ni
réguler ou détourner.
Se faire dire par un inconnu
« je suis alévi
», au détour
d'une rencontre fortuite,
n'a plus rien d'exceptionnel,
par rapport à il
y a quelques années
encore. Ainsi, s'affirmer
alévi à
Istanbul c'est d'abord
affirmer son appartenance
à un autre «
système culturel
» que le système
sunnite dominant, c'est
refuser l'acculturation
à l'islamo-sunnisme,
et c'est assurer préférer
ordonner son existence
à un autre système
de valeurs et de comportements.
Cet autre « système
», d'ailleurs, est
fait de références,
à un passé
singulier (en voie de
redécouverte) et
à des pratiques
sociales spécifiques
et discriminantes. Pour
schématiser le
processus en cours, on
est passé en quelques
années de l'être
alévi « sans
le savoir », «
honteux et refoulé
» ou de l'être
alévi clandestin,
à l'être
alévi revendiqué,
positif, actif.
Cette affirmation identitaire
passe par la promotion
et la diffusion d'un corpus
de symboles et d'emblèmes.
L'imagerie alévie
s'est ainsi banalisée
à Istanbul. Elle
comprend une série
de symboles et de figures,
désormais arborés/exhibés,
pour dire son appartenance,
sous diverses formes :
le saz, le visage d'Ali,
Zülfikar (l'épée
fourchue d'Ali), la silhouette
de Pir Sultan brandissant
le saz ou la flamme...
Calendriers, bibelots
à suspendre, tapisseries,
posters, affiches [xv],
auto-collants, tee-shorts,
bagues, médailles
et pendentifs, contribuent
maintenant à distinguer
les Alévis, à
domicile, dans leur véhicule
ou dans la rue. Tout un
commerce communautariste
s'en nourrit.
2.2. L'affirmation collective
: fondations et associations
Conjointement, en quelques
années, les Alévis
ont opéré
un investissement multiforme
et remarquable de la société
civile turque, profitant
de toutes les opportunités
juridiques pour s'organiser
et gagner en visibilité.
Ainsi, les fondations
(vakif) et associations
(dernek) sont très
nombreuses et bien implantées
à Istanbul : Karaca
Ahmet Sultan (Dergahi)
Dernegi (fondée
en 1968), Sahkulu Sultan
Dergahi (autre association,
créée en
1987, liée à
un lieu de culte alévi
d'Istanbul, qui a plus
de 300 ans), Haci Bektas
Veli Anadolu Kültür(ünü)
(Tanitma) Vakfi, fondée
en 1992 (son siège
est à Ankara cependant
et son antenne centrale
d'Istanbul a été
ouverte en juin 1995),
CEM Vakfi (Cumhuriyetçi
Egiitim Merkezi/Centre
Républicain d'Éducation
[xvi]) fondée en
avril 1995, Anadolu Kültürleri
Vakfi, Pir Sultan Abdal
Kültür (ve Tanitma)
Dernegi, Pir Sultan Abdal
Canlar Dernegi. Dans un
style plus « ONG
», tel qu'on peut
l'entendre en Europe,
on peut citer les associations
« Göç-Der
» ou « Tunceli-Der
», de création
plus récente, qui
s'occupent plus spécifiquement
des personnes chassées
de l'Est et qui échouent
parfois sans ressource
à Istanbul. Enfin,
à ces premières
formes on peut ajouter
des regroupements à
finalité plus spécifiquement
économique, comme
« l'Association
des Hommes d'Affaires
et des Industriels Démocratiques
» (DEMSAD),
récemment fondée
dans la lignée
de l'Ehl-i Beyt de 1997.
Sur un mode plus populaire,
les « Associations
(de Culture) et d'Entraide
», déjà
signalées, constituent
un autre type d'organisation.
Très nombreuses,
surtout dans les quartiers
récemment érigés
où sévissent
chômage, sous-emploi
et indigence, ces sociétés
ont un rôle-clé
dans la veille ou le réveil
identitaire alévi,
et dans l'économie
des solidarités
de proximité. En
effet, organisées
généralement
autour d'un « salon
de thé »
[3], où les hommes
se retrouvent, discutent
et jouent (de longues
heures parfois), ces «
sociétés
» ont toutes une
base régionaliste,
voire localiste. A l'échelle
de l'unité de voisinage,
elles regroupent et maintiennent
en contact étroit
les migrants de même
origine, ou se reconnaissant
d'une même sensibilité.
Si les « sociétés
» alévies
ne s'annoncent pas comme
telles, les géonymes
qui figurent sur l'enseigne
et leur décoration
intérieure, suffisent
à les identifier.
Dans ces lieux, les hommes
s'éprouvent comme
appartenant à une
même communauté,
sur un mode très
primordial et très
pragmatique à la
fois (l'accès au
travail et au logement
passe souvent par ces
réseaux). Ici,
sur fond de garantie assurée
par le groupe et de confiance
mutuelle, l'être
alévi s'éprouve
concrètement (par
des prêts, des échanges
de services), dans des
solidarités au
quotidien. Les cours gratuits
pour préparer lexamen
daccès à
luniversité,
dispensés dans
les cemevi, en sont un
exemple frappant.
2.3. Une « infrastructure
» culturelle, diversifiée,
en pleine construction
Mais ce qui frappe à
présent à
Istanbul, c'est la multiplication
des lieux s'affichant
comme alévis, plus
ou moins directement.
A cet égard on
peut insister sur l'importance
prise par les «
bars » alévis,
surtout dans les arrondissements
centraux de Beyoglu, Besiktas,
Eminönü et de
Kadiköy. Les petites
rues perpendiculaires
à l'avenue stiklâl
en compte désormais
un grand nombre. Une de
ces rues -dont les immeubles
vacants et dégradés
offrent de multiples opportunités
d'installation à
prix raisonnable- comprend
trois de ces « bars
», dénommés
« Türkü
», « Dereza
» et « Hasat
». Ce dernier [4],
ouvert par un jeune natif
de Sivas à l'automne
1996 est essentiellement
fréquenté
par des étudiants
ou des personnes de la
parentèle élargie
du patron. Comme les deux
autres, c'est un lieu
où avant tout -en
buvant et grignotant-
l'on écoute les
mélodies et textes
du répertoire anatolien,
accompagnés au
saz, un lieu où
l'on chante et danse collectivement.
Les clients s'emparent
fréquemment du
saz, qui n'est pas monopolisé
par un musicien attitré
(même quand l'un
se produit). Dans le même
ordre d'idée, il
faut signaler le très
récent succès
des restaurants anatoliens
« familiaux »
(manti ve ev yemekleri)
qui semble bien s'inscrire
dans ce processus de réhabilitation/reconstruction
des cultures d'origine.
Le mot « Anatolie
» fonctionne ici,
ainsi que pour certaines
associations, comme pur
synonyme d'alévisme.
De même, avec les
risques de folfklorisation
que cette éclosion
comporte, on assiste à
une multiplication des
groupes de danse alévie
(Halk oyunlari), liés
soit à des universités
(comme le groupe de l'université
Bogaziçi), soit
à des grandes associations
(comme l'équipe
de danse d'Ümraniye
de l'Association Pir Sultan
Abdal), soit à
des quartiers. Les innombrables
cours de saz sinscrivent
dans ce même printemps
culturel.
Parallèlement,
la presse et les maisons
d'édition alévis
paraissent résolument
sorties de la clandestinité.
Ainsi existe-t-il depuis
quelques années
seulement, plusieurs revues,
mensuelles ou semestrielles,
à caractère
surtout culturel (littérature
et arts). Certaines ont
eu une vie très
brève ou ont été
rebaptisées et
récupérées...
Les principales, dont
le tirage demeure modeste
(pas plus de 5.000 exemplaires
pour la plus importante)
sont éditées
à Istanbul. Parmi
elles figurent (Vorhoff,
1997, p.56) : Kavga (mars
1991-décembre 1992),
Cem, créée
en juin 1991 (et relancée/réorientée
en août 1995 [xvii]),
Kervan (apparue en décembre
1992), Nefes (novembre
1993), Çagdas Zülfikar
(fin 1994-1996), Pir Sultan
Abdal, Pir (1996), Yeni
Zülfikar (1996),
et Gönüllerin
sesi (la voix des curs).
On peut ajouter la revue
Dersim, publiée
par l'« Association
d'Entr'aide et de Soutien
Social de Tunceli »
depuis 1996, mais de façon
très discontinue
(car les deux premiers
numéros ont été
saisis sur ordre du Tribunal
de la Sécurité
d'État).
En ce qui concerne l'édition
on note aussi une même
(et parfois brouillonne)
vitalité. Il serait
vain et fastidieux d'énumérer
l'ensemble des maisons
désormais existantes.
Parmi les plus anciennes
citons la maison «
Der » (implantée
à Beyazit, dans
le fameux « marché
des bouquinistes »)
en activité depuis
la fin des années
1970 (Cem, 1997, p.26-27).
Beaucoup de ces maisons
d'édition contribuent
à l'élaboration
(par l'édition
de textes et documents
fondateurs) et à
l'écriture du passé
alévi, de même
qu'à sa réappropriation
par une jeunesse urbaine
acculturée au sunnisme
dominant. Bon nombre de
ces maisons d'édition
sont concentrées
dans le quartier de Çagaloglu
(arrondissement central
d'Eminönü).
La création récente
d'un « Institut
de l'Islam Mystique »
(Tasavvufi Islam Enstitüsü),
par l'ancien responsable
de la revue Cem participe
aussi de ce mouvement
de redécouverte
de l'alévisme.
Par ailleurs, Istanbul
compte de nombreuses maisons
d'édition musicale
(de cassettes surtout),
dont la majorité
est située à
Unkapani (arrondissement
d'Eminönü),
qui éditent Asik
Veysel (célèbre
chanteur/poète
-ozan- des années
quarante-cinquante), Arif
Sag (grand maître
actuel du saz), et d'autres
classiques et créations
alévis ou para-alévis.
Enfin -et nous ne parlerons
pas des radios privées
en plein essor depuis
1993-, promu par la mouvance
Pir Sultan Abdal Dernegi,
il existe même un
projet de télévision
alévie, qui porterait
le nom de Ulusal RD-TV
(« Radio-TV nationale
»), et serait financé
en grande partie par la
Fédération
des Alévis d'Europe
(la puissante AABF) [5].
En conséquence,
la (re)naissance culturelle
alévie à
l'uvre à
Istanbul, se double d'une
certaine marchandisation
et souvent d'une inévitable
réduction de l'alévité
; ce, de plus, non sans
dérive folklorisante.
3.
Des formes d'affirmation
différenciées
mais non cloisonnées
Le
relatif espace de liberté
qu'offre Istanbul active
la « passion de
se distinguer »
parmi les Alévis.
Il en résulte des
« colorations »
nombreuses et conflictuelles.
Aussi, l'identité
alévie reconquise
doit-elle être déclinée
en fonction de nombreuses
variables : le niveau
socio-économique,
le lieu d'habitation et
de travail, la pratique
religieuse, la provenance
géographique, l'intensité
des liens avec sa communauté
d'origine, le rapport
au binôme kurdicité/turcité
et les engagements politiques...
Nous distinguerons ici
seulement trois formes
assez bien individualisées
; il va sans dire que
ces expressions, qui sont
les plus marquées,
ne doivent pas faire oublier
l'alévisme minimaliste,
indifférent, sans
doute encore prédominant.
3.1. L'alévisme
religieux des cemevleri
et des dergâh
La « religion alévie
» ou l'alévisme-bektachi
(Gökalp, 1998, p.43
et suiv.), est bien sortie
de l'ombre : elle se réinvente,
s'organise et s'institutionnalise
dans toute la métropole,
à une vitesse étonnante
depuis dix ans. Ce, grâce
aux associations (et fondations)
qui doivent prendre en
charge la construction
et la gestion des lieux
de culte. Il existe certes
quelques vieux lieux de
culte, réinvestis
: les dergâh (ou
tekke, sortes de couvents
bektachis) : les deux
plus célèbres
sont Karacaahmet (sur
la côte asiatique,
à Üsküdar),
et Sahkulu (à Merdivenköy,
Kadiköy, toujours
en « Asie »).
On en compte d'autres
à Ümraniye
et Beykoz. Mais le processus
le plus significatif est
celui de l'ouverture des
cemevi. Les premières
remontent à 1991,
comme celle de Gazi [xviii],
ouverte à l'initiative
de l'Association Haci
Bektas Veli Anadolu Kültür
Vakfi, ou plus tard celle
de Karacaahmet (1994).
Mais le mouvement s'est
accéléré
depuis 1996, avec l'ouverture
de celles de Kadiköy,
de Küçükçekmece,
de Bahçelievler,
de Bakirköy ; puis
de celles de Sisli (Okmeydani)
en 1997 (par la même
fondation qu'à
Gazi) et d'Alibeyköy
(par l'Association Pir
Sultan Abdal). Et de nombreuses
tractations/démarches
sont en cours pour la
réalisation d'autres
cemevi.
Cette éclosion
tolérée
est le signe que le pouvoir
turc s'est résigné
à l'émergence
d'un alévisme organisé
et visible, à condition
qu'il soit « politiquement
correct » (i.e.
turco-kémaliste),
strictement religieux
et contrôlable.
La revue Cem -devenue
l'émanation de
la fondation CEM en août
1996-, qui se déclare
en première de
couverture « l'organe
de presse de la pensée
et de la croyance alévie
», serait la meilleure
expression de cet alévisme
turco-kémaliste,
qui exalte Atatürk
(Mustafa Kemal) comme
un nouvel Ali (Dressler,
1996, p.15-16), voire
comme une figure du sauveur
(mehdi/kurtarici). Ainsi,
à l'occasion de
la fameuse Ehl-i Beyt
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