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VALEURS CULTURELLES PAR-DELÀ LA MIGRATION :
UNE COMPARAISON ENTRE TURCS IMMIGRÉS ET NON-IMMIGRÉS

Dr. Altay A. MANÇO
Docteur en psychologie sociale
Maître de conférence à l’Université de Liège (Belgique)
Maître de conférence associé à l’Université de Paris V
Directeur scientifique de l’IRFAM [Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrants (Liège - Belgique)]

Comment l’évolution des valeurs culturelles, au sein d’une population immigrée, se situe-t-elle par rapport à l’évolution des valeurs observée dans le pays d’origine ? Le présent article tente de déterminer le sens de l’évolution des valeurs et pratiques socioculturelles au sein d’une population immigrée jeune et masculine, en référence à une population non-immigrée correspondante, au moyen d’une double démarche d’enquête par questionnaire, exécutée parallèlement en Belgique et en Turquie. La démarche permet de retenir un faisceau de constats convergents concernant les pratiques matrimoniales, les représentations religieuses, les opinions à propos des rôles et positions des femmes, ainsi que le domaine des valeurs socio-éducatives.

Méthode

Les sources de données qui permettent de développer un point de vue sur le sujet sont, d’une part, une étude réalisée auprès de 535 jeunes hommes turcs de 19 à 35 ans installés en Belgique et, d’autre part, une enquête réalisée auprès de 75 hommes de la même tranche d’âge, vivant à Emirda€, en Anatolie centrale, région d’où proviennent plus de 31 % des immigrants turcs de Belgique.
Le questionnaire adopté dans le cadre des deux recherches a servi à évaluer les attitudes et comportements culturels (valeurs et pratiques religieuses, familiales...) et à identifier les caractéristiques des personnes : notamment, l’appartenance socio-économique, le niveau de formation des sujets, etc.
La municipalité d’Emirda€ (Province d’Afyon) est une entité semi-rurale comportant quelque 22.000 habitants. La ville est située dans une région semi-aride ; économiquement peu développée, cette entité recèle, somme toute, très peu de richesses naturelles. Cette situation économique explique largement la poussé migratoire interne et internationale observée dans cette région. La présence massive de personnes de cette région en Belgique, notamment dans les communes de Schaerbeek et de Saint-Josse, en est sans doute lié à l’effet qu’aurait eu, dans les années 1960-1970, le personnel de l’Ambassade de Belgique à Ankara (ville proche) soucieux de répondre aux appels pressants d’industriels belges à court de main-d’oeuvre ; l’immigration en chaîne de personnes à la recherche d’un travail a également contribué à cette concentration.

Différences entre les échantillons rencontrés en Turquie et en Belgique

Parmi les 75 sujets interrogés à Emirda€, 61 % sont mariés. Cette proportion est de 76 % dans l’échantillon de Belgique, pourtant légèrement plus jeune. Ce constat tend à montrer un âge de mariage plus tardif pour les hommes en Turquie ; ce fait peut s’expliquer par les différences de niveau de vie entre les deux régions comparées. Mais les immigrants accordent-ils également une importance accrue au mariage qui constitue une voie d’arrivée légale en Belgique pour des jeunes de Turquie, en particulier des jeunes proches des familles déjà immigrées. En effet, 45 % des mariages concernant les Turcs de Belgique sont conclus entre personnes issues de la même famille. Ce taux est de 24 % seulement à Emirda€.
En Belgique, 86 % des répondants déclarent que leur mariage s’est conclu, en définitive, surtout grâce aux initiatives propres des futurs époux ; pareille réponse n’est donnée que par 66 % seulement des personnes rencontrées à Emirda€, laissant entendre une plus grande implication des parents dans l’arrangement du mariage.
Les hommes turcs interrogés en Belgique et à Emirda€ ont pu se prononcer à propos de propositions concernant les rôles et positions des femmes dans la vie sociale et familiale. On observe une opinion davantage traditionnelle dans le chef des répondants rencontrés en Turquie. Ainsi, 54 % des hommes interrogés à Emirda€ sont tout à fait contre l’idée selon laquelle une femme puisse parler à des hommes inconnus de son époux. Les personnes pensant de la même manière représentent seulement 27 % parmi les hommes turcs en Belgique. De la même manière, 59 % des hommes d’Emirda€ sont « Tout à fait d’accord » ou « plutôt d’accord » avec la proposition « Lorsque des hommes étrangers viennent à la maison, les femmes se retirent dans une autre pièce ». Cette valeur est, en Belgique, de 35 %. On constate également que les hommes rencontrés en Turquie sont plutôt favorables au port du foulard l’extérieur. C’est le point de vu inverse qui prévaut parmi les Turcs interrogés en Belgique.
Des différences plus importantes sont relevées à propos des représentations liées aux rôles socio-économiques des femmes dans la société. Ainsi, parmi les Turcs de Belgique, 70 % sont tout à fait d’accord avec l’idée que les femmes doivent jouer un rôle important dans les domaines de la religion et de la politique. A peine 41 % des personnes rencontrées à Emirda€ ont la même. La grande majorité (80 %) jeunes hommes turcs issus de l’immigration en Belgique sont tout à fait d’accord avec la proposition « La femme doit avoir le droit d’aller travailler en dehors de la maison ». Auprès des personnes interrogées à Emirda€, cette idée ne recueille que 45 % des suffrages.
Quel que soit le pays d’enquête (la Turquie ou la Belgique), plus de 80 % des répondants estiment qu’il est important qu’un garçon « sache penser seul et s’intéresse au comment et au pourquoi des choses ». En revanche, la majorité des sujets, dans les deux pays, pense qu’il est important qu’une fille « ait de bonnes manières et obéisse à ses parents ». La comparaison des données récoltées en Turquie et en Belgique montre, encore une fois, que les valeurs à propos de l’éducation des enfants parmi les personnes interrogées à Emirda€ sont davantage traditionalistes que les valeurs exprimées par les Turcs de Belgique. De fait, 41 % des personnes rencontrées en Belgique estiment que pour les filles, également, le plus important est « de savoir penser seul et s’intéresser au pourquoi et comment des choses », c’est-à-dire un objectif pédagogique visant l’autonomie et l’épanouissement individuel des enfants. En Turquie, par contre, les sujets porteurs de la même valeur, en ce qui concerne l’éducation des jeunes filles, représentent à peine le cinquième de l’effectif.
L’analyse des questions concernant les représentations liées à la religion parmi les Turcs immigrés ou non-immigrants permet de montrer que la communauté turque installée en Belgique attribue un sens fort à la religion, un sens qui oriente les conduites. Pareil constat est moins perceptible parmi le groupe de personnes non-immigrantes.En effet, parmi les Turcs immigrés :
• 64 % sont tout à fait d’accord avec la proposition « La religion et la prière me procurent du réconfort » ;
• 71 % le sont avec la proposition « Par ma religion et ma prière, je me protège du mal » ;
• 84 % le sont avec la proposition « La religion est une chose très importante dans ma vie ».
Dans le groupe de personnes rencontrées à Emirda€, par contre, les sujets qui produisent les mêmes réponses représentent, respectivement, 45, 54 et 60 % de l’effectif. En revanche, on observe un taux de pratique religieuse paradoxalement moins important parmi les sujets issus de l’immigration, comparés aux personnes installées en Turquie. Ainsi, on sait que 21 % des personnes d’Emirda€ fréquentent la mosquée plusieurs fois par semaine. Ce comportement ne concerne que 6 % à peine des jeunes Turcs de Belgique. Par ailleurs, on apprend que 92 % des musulmans rencontrés en Turquie affirment respecter le jeûne du mois de Ramadan. En Belgique, le taux de participation au jeûne rituel est, dans l’échantillon, de 76 %.

Conclusion

Il ressort de cette comparaison de personnes immigrées et non-immigrées que l’expérience migratoire ne force pas nécessairement les sujets à adopter une position de repli culturel qui tend à renforcer les cadres de pensée et les éléments culturels de la région d’origine. Au contraire, on assiste à l’émergence d’une synthèse identitaire originale à visée adaptative qui articule des éléments culturels divers provenant tant du pays d’origine que du pays d’accueil, en fonction de contextes d’opportunités. Ainsi, alors que les pratiques religieuses se sécularisent et les représentations concernant les rapports entre les sexes se libéralisent, on assiste, en même temps, à un renforcement des pratiques matrimoniales traditionnelles et du sens du sacré, qui représentent, dans le contexte d’immigration, des éléments culturels fonctionnels.