© 2000-2004
CFAIT
Tous droits réservés

Plan du site

 
 
 
 
 
 

LES FEMMES DE TURQUIE ET LE MONDE DU TRAVAIL

Sevinç MERT
Membre du groupe "Femmes de Turquie" de l'Association des Travailleurs de Turquie de France

L'immigration turque est une immigration récente, jeune et essentiellement d'origine rurale et familiale. Venue en majeure partie dans le cadre du regroupement familial, la population féminine de Turquie représente à peu près la moitié de la population turque en France.

La situation et les aspirations des femmes originaires de Turquie sont peu connues par le public, par les acteurs sociaux et par les institutions et font très rarement l'objet de recherches spécifiques. Elles attirent rarement l'attention sauf lors d'événements malheureux et ponctuels, par exemple la question du foulard porté par des jeunes filles de Turquie à l'école... Ce manque de recherches spécifiques sur les femmes originaires de Turquie nous montre l'isolement, la méconnaissance de cette partie de la population, de leurs problèmes spécifiques et de leurs aspirations. Cette absence de recherche est encore plus flagrante lorsqu'il s'agit de connaître leur situation sur le marché du travail. En revanche, il existe dans l'inconscient collectif de nombreuses idées préconçues, des stéréotypes et des préjugés sur ce que sont et vivent les femmes originaires de Turquie.

Isolement et exclusion des femmes issues de l'immigration turque en France

L'immigration pour les femmes est presque toujours synonyme d'enfermement et d'isolement, puisque leur existence doit maintenant se dérouler dans un espace social plus réduit, plus instable et mal identifié. La différence culturelle, la barrière linguistique, les limites des droits accordés aux femmes immigrées en France, les difficultés relatives aux droits de séjour qui dépend de leur mari, tels sont quelques-uns des obstacles qu'elles rencontrent. À cela s'ajoute le contexte de crise économique qui accentue aussi bien le racisme envers elles que l'exclusion dans le domaine économique. Effectivement les femmes sont, après les jeunes, la catégorie la plus touchée par le chômage, seul un tiers des femmes originaires de Turquie travaille. Tout cela impose aux femmes immigrées et originaires de Turquie une vie sociale limitée à la maison et à la famille.

Elles ont tout d'abord un statut administratif défini par rapport à celui de leur mari, même lorsque ce sont elles qui font venir leur mari par le biais du regroupement familial. Cette absence de statut autonome créé de nombreuses situations d'injustice et de précarité, surtout lorsque les liens familiaux sont rompus lors de divorce ou de violence conjugale. Certaines femmes se retrouvent alors dans des situations extrêmes, enfermées dans des mariages insatisfaisants ou violents et confrontées à des abus sexuels.

Si elles décident de quitter leur mari, elles tombent dans l'illégalité et ne peuvent prétendre à aucun avantage ou protection. Car même si elles ont des droits, elles ne les connaissent pas. Elles ne parlent pas le français : selon l'INED, parmi les originaires de Turquie seules 13 % des femmes parlent bien le français. C'est un handicap important qui, au quotidien, leur pose d'énormes problèmes et les empêche de participer pleinement à la vie économique, sociale et culturelle de la société française.

Isolées d'un point de vue linguistique, économique, sociale et culturel dans une société mal connue et dont elles ne connaissent pas les codes d'usage, elles se sentent seules et exclues. Elles ne savent pas vers qui se tourner ou vers quelle institution aller pour chercher un soutien dans la résolution de leurs problèmes.

Des travailleuses exploitées, des droits non respectés

Les femmes turques, comme l'ensemble des femmes étrangères, ont de nombreuses difficultés à entrer dans le monde du travail, difficultés spécifiques, qui ne sont pas forcément partagées par les autres femmes ou par les hommes étrangers. Relevons tout de même une similarité avec les étrangers en général, car les étrangers ont été les plus touchés par la crise économique, travaillant sans contrat pour des travaux durs et pénibles, dans des petites entreprises et de petits ateliers.

Même si le taux de chômage ou d'inactivité des femmes est très élevé parmi les femmes turques, on remarque depuis les années quatre-vingt, une rapide progression du travail féminin, liée à la crise économique. Les femmes sont de plus en plus tentées de travailler pour lutter contre la vie chère et pouvoir subvenir aux besoins de la famille. Le travail des femmes devient une nécessité économique. Mais lorsqu'elles ont réussi à intégrer le monde du travail, la place qu'elles y occupent est particulièrement alarmante.

D'abord, leurs conditions d'emploi sont caractérisées par une dualité des secteurs, l'une légale, l'autre parallèle. En effet, le taux d'activité réel est supérieur au taux d'activité légal, et le travail non déclaré est fréquent.

Ensuite, la plupart du temps, elles occupent des emplois non qualifiés, temporaires et de statut inférieur, et subissent donc l'instabilité, la précarité, l'inégalité des salaires, l'inégalité de traitement. Quel que soit leur niveau de formation et de compétence, elles sont cantonnées à certains secteurs, la confection, la restauration, avec des horaires flexibles et impossibles, des salaires inférieurs à la moyenne, des cadences infernales.

Les employeurs profitent de la crise pour payer des salaires inférieurs au SMIC. Elles travaillent souvent plus de 50 heures par semaine dans des ateliers avec des cadences très élevées où les conditions d'hygiène et de sécurité ne sont pas respectées. Dans ces ateliers, les travailleuses subissent les courant d'airs, l'humidité, la saleté, et ces conditions de travail ont parfois de lourdes conséquences sur leur santé.

Beaucoup n'osent pas réclamer leurs droits de travailleurs, même les plus basiques, tels qu'un contrat ou un certificat de travail, de peur de perdre leur emploi. Oubliées par les pouvoirs publics, elles sont obligées d'accepter les conditions les plus défavorables et des pratiques irrégulières. Travailler dans l'illégalité n'est pas un choix de leur part. Elles manquent d'une protection sociale, même la plus minimale. Les congés payés ou les arrêts maladies ne sont pas, dans la pratique, respectés. Beaucoup de femmes se retrouvent démunies de tout droit en matière de protection sociale, de retraite, de droit au chômage.

Exploitées par les patrons, elles sont en plus parfois confrontées, de par leurs vulnérabilités et leurs incertitudes, à l'exploitation et aux harcèlements sexuels.

On leur propose peu de formation, et celles-ci sont souvent inadaptées au marché du travail, de qualité médiocre, avec peu de perspective d'emploi. Perçues souvent comme des perdantes par les professionnels de la formation et du travail, elles sont mal informées, mal orientées. L'accès à l'information est limité. Les diplômes étrangers ne sont pas reconnus en France.

De nombreuses discriminations

Pour expliquer cette situation, on a trop facilement recours à l'argument culturel selon lequel les femmes ne chercheraient pas à intégrer le marché du travail et à s'intégrer à la société française. Cela permet d'occulter une réalité aux aspects beaucoup plus complexes.

En effet, il ne faut pas oublier que l'exercice d'une activité professionnelle en France pour les ressortissants étrangers est strictement réglementé.

Un nombre incalculable d'obstacles et de tracasseries administratives empêchent les femmes étrangères de travailler, en raison des conditions d'obtention de la carte de séjour et de travail. En effet, l'accès au monde du travail dépend de deux éléments fondamentaux, l'autorisation de travail, et la nature du titre de travail conditionné par la procédure au titre de laquelle la femme est entrée en qualité de travailleur ou de membre de famille. L'obtention du titre de séjour est de plus en plus difficile, et pose plus de problème aux femmes, car la législation sur les étrangers a été conçue dans un contexte de migration essentiellement masculine, et ne tient pas compte des caractéristiques de l'immigration féminine. De plus, elle évolue dans un sens restrictif.

Une carte temporaire d'un an entraîne des formes de chantage sur le lieu de travail de la part du patron, lorsqu'il s'agit de donner les documents nécessaires au renouvellement de cette carte. Les femmes qui disposent d'une telle carte sont moins payées que les autres femmes, travaillant souvent dans la clandestinité, elles vivent avec la crainte de faire l'objet de dénonciation.

Les femmes turques sont aussi complètement absentes du secteur public, puisqu'en France il faut être de nationalité française. La clause de nationalité constitue une forme de gestion du marché du travail, et une forme d'application de la préférence nationale à l'embauche. Nous sommes face à une orientation politique qui exclut les femmes de certains secteurs pour mieux les orienter et les cantonner vers ceux nécessitants une main-d'œuvre pas chère, malléable, exploitable, et jetable en fonction des fluctuations du marché.

Il existe donc de nombreuses restrictions sur le plan juridique qui rendent difficile l'accès des étrangères au marché du travail. Ce qui explique que les femmes travaillent peu et seulement dans certains secteurs, qui ont pour caractéristiques d'être réservés à certaines nationalités, avec l'organisation d'une solidarité communautaire. En effet, les femmes turques travaillent principalement avec les Turcs, dans des entreprises familiales, dans des sociétés turques, et cela essentiellement dans le domaine de l'habillement, du textile, du commerce, de la restauration, ou les épiceries.

Au premier regard, nous pourrions conclure qu'elles refusent de travailler avec des Français(es) ou dans des entreprises non turques, quelles veulent rester dans leur communauté. La réalité est plus complexe. Confrontées à de très nombreuses discriminations à l'embauche dans tous les autres secteurs, elles sont obligées d'accepter, pour pouvoir vivre, les emplois trouvés grâce à la solidarité communautaire.

Les femmes de Turquie dans l'immigration sont traditionnellement définies comme des épouses, des mères, et donc situées dans le seul cadre familial. Pourtant, elles ont de plus en plus besoin de travailler, aspirent à des emplois qui leur assurent des ressources et plus d'autonomie, aspirent à sortir de la précarité. Mais elles sont confrontées à de très nombreux obstacles, qui proviennent de l'absence de droits garantis au séjour et au travail, des discriminations sur le marché du travail, de leur isolement et de leur faible qualification