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Introduction
Une
constatation peut être
placée en ouverture
de toute présentation
des transformations de
la citoyenneté
dans la France contemporaine :
les propos sur la citoyenneté,
quils concernent
les contours historiques,
juridiques ou philosophiques
de la notion, ou quils
en pointent les aménagements
nécessaires, constituent
aujourdhui un espace
de controverses, espace
" complexe et incertain "
dune part, et très
passionné, sinon
même parfois " passionnel ",
de lautre. Cette
constatation précise
immédiatement la
modestie du présent
propos, qui sefforce
den rendre compte
de manière très
synthétique. Elle
invite également
à présenter
le cadre du débat
envisagé, avant
de tenter den appréhender
le fond.
Défis
et écueils du débat
civique contemporain
Le
débat actuel sur
la citoyenneté
est en effet corrélatif
dun double phénomène.
Il sagit tout dabord
dun débat
multiple, dont la fréquence
sociale va croissante,
et ce dans les forums
les plus divers ;
mais il sagit également
dun débat
éclaté dans
ses registres et ses protagonistes.
Ce double indice définit
les conditions sociales
présentes de toute
réflexion sur les
dimensions récentes
de la citoyenneté.
De manière plus
imagée, disons
quil pointe un défi,
en même temps quil
souligne des écueils
ou des limites.
Le
défi correspond
à lextraordinaire
fertilité du registre
" civique "
ou " citoyen "
qui sétend
désormais de lentreprise
(on parle de " citoyenneté
dentreprise "
depuis la loi Auroux de
1982), à la relation
entre lEtat et ses
administrés (on
parle de " citoyenneté
administrative "),
en passant par lenvironnement
(on s'efforce de développer
" léco-citoyenneté "),
et bien entendu le renouvellement
des formes de participation
(on a utilisé pour
la première fois
en France en juin 1998
la formule de la " conférence
de citoyens " pour
débattre de la
commercialisation des
plantes transgéniques).
La recherche scientifique
et universitaire juge
souvent assez sévèrement
ces usages multipliés
du thème de la
citoyenneté, quelle
estime être en partie
incantatoires ou rhétoriques.
Il est vrai que cette
inflation peut brouiller
les enjeux politiques
véritables de la
notion et la perception
de ses dimensions principales :
lattribution ou
la dévolution du
pouvoir politique dune
part, la construction
des identités collectives
de lautre. Pour
autant, même ces
usages diversifiés
et parfois un peu euphémisés
du thème de la
" citoyenneté "
sont peut-être le
signe de la vitalité
de la notion et de la
nécessité
sociale dun débat
en profondeur, débat
qui affecte la totalité
de notre conception du
lien social et politique.
On peut de la sorte retourner
de manière positive
la dénonciation
savante de la rhétorique
citoyenne. On lira alors
aussi une reconfiguration
vers une citoyenneté
" plus active "
dans le fait que " les
libertés publiques
applicables à tout
citoyen doivent entrer
dans lentreprise "
comme le stipule la loi
Auroux, dans celui que
la distinction entre les
faces politique et administrative
de la relation avec lEtat
se trouve rééquilibrée
et que " ladministré-usager "
soit plus explicitement
redéfini dans ses
droits de citoyen, ou
encore dans celui que
les citoyens soient associés
à la définition
et à la mise en
uvre de laction
publique, notamment en
termes de choix technologiques
et de développement.
Les
écueils du débat
sont à la mesure
du défi. Le spectre
de la réflexion
actuelle sur la citoyenneté
est en effet extraordinairement
étendu : de
laménagement
de la relation administrative
à la question du
statut politique des différences
ethniques, religieuses
ou sexuelles dans la République,
des contours de la " citoyenneté
européenne "
(inscrite dans le traité
de Maastricht en 1992)
à la montée
des actes de violence
et dirrespect des
règles sociales
minimales. Mais surtout,
il mêle les registres
les plus divers, de la
construction de structures
institutionnelles nouvelles
à la refondation
dun projet collectif
suffisamment cohérent
pour que le plus grand
nombre puisse sy
reconnaître et le
partager. Ces limites
présentes au débat
la citoyenneté,
qui découlent directement
de sa complexité,
sont aussi celles des
approches scientifiques,
quelles soient de
nature philosophiques,
historiques, sociologiques
ou juridiques.
Le
référent
républicain
Mais
lon mesure encore
mal la difficulté
de la tâche si lon
nen considère
pas certains présupposés
politiques extrêmement
prégnants, et qui
lui confèrent sans
nul doute ses dimensions
les plus passionnelles.
Le plus significatif pour
la France concerne probablement
la double dimension quy
revêt " lidée
républicaine ".
Citoyenneté et
" citoyenneté
républicaine "
sont en effet à
peu près indissociables
dans la perspective française,
doù une tendance
persistante du débat
sur la " citoyenneté "
à se transformer
en un débat sur
la tradition et la conception
de la " République "
elle-même. Deux
précisions simposent
à cet égard.
En
France, la République
vaut en effet comme référent
dun modèle
historique de cohésion
sociale et politique désormais
diversement ébranlé.
Ce modèle, assez
différent des perspectives
des républicains
de la période révolutionnaire
ou de ceux de léphémère
Seconde République
de 1848, a été
progressivement élaboré
et mis en uvre de
la fin du XIXe siècle
aux premières décennies
du XXe. Lhistoriographie
récente a bien
précisé
ses principales caractéristiques.
Il sagit dun
modèle où
les mécanismes
de solidarité collective
parachèvent et
renforcent la démocratie
politique et le suffrage
universel ; il sagit
dun modèle
comportant une dimension
morale, voire " moralisatrice ",
explicite, notamment par
la diffusion massive (scolaire
mais pas seulement) de
stéréotypes
censés définir
les contours de la figure
du " bon citoyen " ;
il sagit dun
modèle, enfin,
où lintégration
des individus à
la collectivité
est pensée dans
le cadre de lespace
fortement délimité
et politiquement homogène
de la nation.
En
France, cependant, " lidée
républicaine "
ne saurait être
totalement réduite
à ce modèle
historiquement situé.
Elle demeure en effet
porteuse des idéaux
du projet républicain.
Ce projet, esquissé
à laube de
la Révolution,
retravaillé et
débattu tout au
long du siècle
suivant, est égalitaire
dans ses visées
sociales et dans sa conception
de la souveraineté
politique. Cest
également un projet
émancipateur dans
son ambition de formation
et déducation
des individus. Cest
un projet, enfin, résolument
orienté dans la
direction dune imagination
politique ouverte au dialogue
et à la raison,
cest-à-dire
délivrée
de toute nostalgie et
orientée vers lavenir.
Dans sa perspective, comme
la écrit
récemment Dominique
Schnapper, la citoyenneté
demeure bien " une
utopie créatrice ".
La
citoyenneté comme
" forme politique "
En
effet, la citoyenneté
nest pas un " concept "
ou une " notion "
dont la forme ou le contenu
pourrait être défini
dans labsolu ou
de manière abstraite.
Ni la philosophie, ni
le droit, ni même
lhistoriographie
dune prétendue
" tradition républicaine "
ne peuvent prétendre
en exprimer " lessence "
ou la " vérité ".
Si nos catégorisations
politiques (famille, citoyenneté)
évoluent certes
moins rapidement que la
société,
elles ne sont néanmoins
nullement des cadres rigides.
On peut même dire
que leur longévité,
du moins en ce qui concerne
les plus centrales, est
strictement corrélative
à leur souplesse,
cest-à-dire
à leur capacité
de donner une " forme
politique " stable
à des sentiments
et des opinions socialement
évolutifs. Si elles
peuvent parfois durablement
oblitérer le débat
social, si elles sinscrivent
parfois en contradiction
avec la réalité
sociologique, elles ne
peuvent à terme
que se mettre en accord
avec cette dernière,
sous peine dêtre
délégitimées
ou de disparaître.
La
manière dont le
" principe de parité "
dans la représentation
politique est entré
récemment dans
notre législation
en apporte la preuve.
Les débats philosophiques,
les controverses passionnées
sur la tradition républicaine
ou le démembrement
de notre conception universaliste
de la citoyenneté,
ont été
emportés par la
réalité
sociologique indiscutable
et persistante de linégalité
sexuelle dans la répartition
des rôles politiques.
Le pragmatisme, fondé
sur lobservation
des évolutions,
ou ici plutôt des
rigidités sociales,
a en définitive
eu raison des positions
de principe. En somme,
la catégorie politique
de la " citoyenneté ",
parce quelle est
justement la forme centrale
de notre représentation
de lordre social
et politique, est aussi
celle qui se doit probablement
concevoir comme la plus
évolutive.
Cest
dans cette perspective
quil convient probablement
denvisager les principaux
éléments
de chacun des deux grands
questionnements qui affectent
désormais la conception
traditionnelle de la citoyenneté
républicaine, à
commencer par celui de
ses transformations comme
modalité de participation
à " lespace "
ou à la " cité "
politique. On sarrêtera
dans un second temps sur
les défis contemporains
qui se posent à
la citoyenneté
comme modalité
dintégration
à la collectivité.
I
- La citoyenneté
comme modalité
de participation à
la cité politique
La
citoyenneté comme
mode de répartition
et dexercice du
pouvoir politique, cest-à-dire
la citoyenneté
comme cadre dexpression
de la souveraineté
démocratique, connaît
aujourdhui de multiples
mutations. Ces dernières
se développent
dans trois grandes directions.
Les
critiques de la représentation
politique
Le
premier axe de transformation
concerne le diagnostic
dune " méfiance "
croissante des citoyens
à légard
des procédures
de la démocratie
représentative.
Cette méfiance,
ou ce discrédit,
que mettent en lumière
les indicateurs statistiques
ou les enquêtes
dopinion, affecte
simultanément les
gouvernants et leur mode
de désignation
démocratique.
Du
côté des
gouvernants, la " crise
de la représentation
politique " participe
de la multiplication des
poursuites judiciaires
et des " affaires ".
Cest la capacité
des représentants
politiques à nagir
quen fonction de
" lintérêt
général ",
à transcender les
intérêts
collectifs ou personnels
auxquels ils peuvent être
liés, ainsi que
le réclament les
présupposés
de la théorie politique
de la citoyenneté,
qui est aujourdhui
remise en cause. Plus
largement, laltération
des médiations,
partisanes notamment,
entre les citoyens et
leurs représentants,
favorise une perception
de la scène politique
comme simple espace de
compétition et
de conquête de " trophées
politiques ". La
professionnalisation du
métier politique,
sa démocratisation
imparfaite, renforcent
enfin le sentiment déloignement
des citoyens à
légard de
leurs représentants.
La
procédure électorale
comme mode de délégation
et de légitimation
des autorités démocratiques
sen trouve de fait
elle aussi profondément
discréditée.
La sociologie électorale
décrit un citoyen
peu informé, peu
engagé, peu autonome,
pour lequel non seulement
lacte électoral
nest plus considéré
comme central dans lexercice
de la citoyenneté,
mais qui de fait se détourne
de plus en plus massivement
des urnes. Deux pistes
dominantes de réflexion
sont esquissées
en direction de ces phénomènes :
renouveler et diversifier
le corps des représentants
politiques (la " parité "
veut explicitement aller
en ce sens) ; lutter,
par linstruction
civique et la sensibilisation
aux problèmes collectifs,
contre linégalité
sociale de répartition
du sentiment dintérêt
et de compétence
pour la " chose publique
ou politique ". A
lheure où
syndicats et partis ouvriers
sont devenus, pour des
raisons sociologiques,
incapables de servir de
médiation aux couches
nombreuses vers la scène
politique, ce dernier
défi est sans nul
doute lun des plus
urgents.
La
participation en réinvention
Le
renouvellement des modes
de participation peut
être en partie compris
comme une modalité
de réponse à
" cette crise de
la représentation "
et de la délégation
électorale. Il
constitue également
la seconde direction principale
de transformation de la
citoyenneté politique.
On
doit rappeler en effet
que certaines mesures
législatives ont
été présentées
et adoptées dans
lobjectif réduire
la " distance "
entre représentants
et représentés,
en même temps que
de revaloriser lacte
de vote. Cest le
cas notamment de la légalisation,
avec la loi du 6 février
1992, des pratiques de
consultation directe des
habitants au niveau local
(référendums
communaux), ou encore
de lextension en
1995 du champ dapplication
du référendum
prévu par larticle
11 de la Constitution.
Il est encore difficile
pour lheure dévaluer
la portée de ces
novations. Si larticle
11 permet désormais
la consultation directe
des citoyens sur " les
réformes relatives
à la politique
économique ou sociale
de la Nation et aux services
publics qui y concourent ",
il na pas encore
été utilisé,
en dépit de lévocation
par lactuel Président
de la République
dun " référendum
sur léducation "
lors de la campagne présidentielle.
En ce qui concerne les
référendums
municipaux, leur nombre
reste limité (19
et 26 pour les deux principales
années de consultations
locales quont été
1992 et 1993). Les analyses
récentes soulignent
en outre que, strictement
définis et encadrés,
ces nouveaux instruments
de participation ne remettent
pas en cause un fonctionnement
local basé sur
la représentation
traditionnelle et la personnalisation
des fonctions politiques.
Les
effets des modalités
de participation extra-électorales
et extra-partisanes sont
peut-être plus profondément
innovants. La sociologie
politique souligne à
cet égard limportance
du développement
associatif, en vue " dactions "
et de " causes "
précises et limitées,
qui semble faire pendant
à la crise du militantisme
partisan. Le phénomène
a souvent été
interprété
comme le désir
dengagements civiques
circonscrits dans leur
objet et dans le temps,
ou comme le rejet des
grandes controverses idéologiques.
Lappel récent
à un " mouvement
social européen ",
ou laction dassociations
comme Agir Contre le Chômage,
Droit Au Logement, le
Mouvement des Sans-Papiers,
invite à relativiser
cette analyse. Une fois
encore, cest avant
tout lattrait dorganisations
nétant pas
directement engagées
dans la compétition
électorale et la
conquête des postes
de pouvoir, plus quune
désaffection réelle
et généralisée
à légard
des grands enjeux politiques,
qui semble prévaloir
dans ces nouvelles formes
de participation citoyenne.
Plus
largement, cest
la perspective dune
efficacité directe
sur la conduite des politiques,
ou sur leur renouvellement,
qui caractérise
un " nouveau citoyen "
de plus en plus émancipé
des contraintes dun
" rôle délecteur "
trop longtemps présenté
comme essentiel et suffisant.
On pensera ici par exemple
aux associations de " victimes
daccidents collectifs ",
qui perturbent désormais
certains jeux sociaux
bien réglés,
et qui obligent les principaux
acteurs (administrations,
entreprises publiques,
élus) à
rendre public leur cadre
de négociation
et certaines de leurs
collusions dintérêts
(Tunnel du Mont-Blanc,
catastrophe du Drac en
1995).
La
citoyenneté par-delà
la nation
Crise
de la représentation,
renouvellement des modalités
de participation, le troisième
défi que rencontre
la citoyenneté
politique est celui de
lEurope politique.
Il concerne plus largement
lapparition de " liens
transnationaux "
nouant des solidarités
qui dépassent les
Etats-Nations. La citoyenneté
républicaine a
en effet été
historiquement construite
comme une citoyenneté
de " lEtat-Nation ",
alors que les deux faits
précédents
conduisent à ce
que la réalité
sociale et juridique de
la " nation "
soit aujourdhui
fortement remise en cause.
Dun
côté tout
dabord, la globalisation
économique et culturelle
à léchelle
de la planète discrédite
la pertinence de léchelon
étatique et national
pour la maîtrise
des grands enjeux collectifs,
que ce soit du point de
vue de la réduction
des inégalités
mondiales et des flux
démographiques
quelles génèrent,
ou de celui de la préservation
des biens communs environnementaux
de lhumanité.
On assiste de la sorte
à lapparition
" dentreprises
de mobilisations sociales
et politiques " transnationales,
comme les Organisations
Non Gouvernementales (dune
centaine au début
du siècle à
plus de 30.000 désormais).
Des " espaces de
citoyenneté transnationale "
semblent de la sorte en
train de naître,
comme lont suggéré
les événements
associés aux dernières
grandes conférences
de lOrganisation
Mondiale du Commerce.
Ce
processus " dinternationalisation "
des questions sociales
et politiques caractérise
également lUnion
Européenne comme
mode dintégration
régionale spécifique.
Jacques Chevalier, interprète
de renom du droit public
contemporain, a exprimé
récemment ce diagnostic
sans détours :
" lavènement
de la citoyenneté
européenne porte
un coup sévère,
et sans doute définitif,
à la conception
traditionnelle de la citoyenneté,
dans la mesure où
elle met en cause lexclusivité
de son rattachement à
lEtat-Nation ".
Certes, comme le souligne
lauteur, la " citoyenneté
européenne "
reste encore une citoyenneté
de " faible densité "
et qui demeure " subsidiaire "
par rapport à la
citoyenneté nationale.
Elle ne donne en effet
accès quà
des droits limités :
protection diplomatique
par les autres pays de
lUnion, libre circulation
et installation des ressortissants
communautaires, droit
de pétition, droit
de vote et déligibilité
aux élections municipales
et européennes
dans un Etat dont on nest
pas ressortissant. Son
développement est
cependant en cours et
programmé en matière
déducation,
de droits sociaux, demploi,
denvironnement ou
de santé. La question
de sa consolidation, ou
même de sa substitution
à la citoyenneté
nationale, sera bien entendu
fonction du développement
de lintégration
politique européenne
elle-même, en direction
dun Etat fédéral,
ou du maintien dune
forme de coordination
originale entre Etats
respectant certaines spécificité
nationales.
On
notera que cette dernière
dimension nest pas
sans conséquence
sur certains enjeux nationaux
internes de la citoyenneté
politique. La question
du droit de vote des étrangers
dorigine non communautaire
en est lexemple
privilégié.
Les choix opérés
à Maastricht vont
en effet indiscutablement
dans le sens dune
" déconnexion "
progressive entre laccès
à la cité
politique (droit de vote
aux élections municipales
et européennes),
et la condition de nationalité.
Certaines analyses soulignent
que leffet dexclusion
vis-à-vis de ressortissants
non communautaires parfaitement
intégrés
à la collectivité
économique et sociale
nationale ne peut quêtre
renforcé, et lon
peut penser quil
y a là désormais
un élargissement
nécessaire du rapport
traditionnel de la citoyenneté
politique à la
nation. A défaut
de cette ouverture, il
semble que soient favorisées
les conditions sociales
dun renforcement
du sentiment de discrimination
des populations non européennes,
et par voie de conséquence
de certains de leurs descendants.
Ce sentiment de discrimination
peut favoriser du même
coup le repli sur des
" identités
de communautés "
sinscrivant en faux
contre luniversalité
et légalité
de la cité politique.
II
- La citoyenneté
comme modalité
dintégration
à la collectivité
On
retrouve certains des
éléments
qui viennent dêtre
évoqués
lorsque le regard se porte
sur la citoyenneté
comme " modèle
de rapports entre lindividu
et le collectif ",
ou encore sur la citoyenneté
comme " vecteur de
lunité sociale ".
Il
sagit là
sans nul doute du domaine
de controverse sur la
citoyenneté le
plus passionnel dans la
France contemporaine.
Rappelons en effet quen
France la citoyenneté
républicaine a
créé historiquement
une fracture radicale
dans la manière
denvisager ce problème.
Avec son instauration,
les liens sociaux et politiques
fournis par la famille,
la corporation, le territoire,
la religion, lorigine
sociale ou ethnique sont
rejetés hors de
lespace public.
Si, comme le montre lhistoriographie
récente, ils ne
sont pas totalement niés
ou supprimés, ils
sont du moins fortement
atténués,
et surtout explicitement
subordonnés à
une conception englobante
de la citoyenneté.
La citoyenneté
républicaine ne
connaît pas dintermédiaire
entre le citoyen et la
nation. Elle libère
le citoyen de ses dépendances
sociales ou communautaires
afin de proclamer légalité
de tous en droit et en
dignité. Dans cette
perspective, la cohésion
de la société
est comprise comme celle
dune communauté
de citoyens, une communauté
dont la solidité
est supposée résider
à la fois dans
sa capacité à
transcender les particularismes,
que chacun reste libre
dexprimer dans la
sphère privée,
et dans celle de développer
chez ses membres des sentiments
" civiques ",
cest-à-dire
un attachement à
lintérêt
général
de la collectivité
et un certain nombre de
valeurs communes et partagées.
Ce
sont ces deux présupposés
qui se trouvent aujourdhui
au cur du débat.
La
problématique multiculturelle
Le
premier présupposé
renvoie à la problématique
dite du " pluralisme
culturel ", ou du
" multiculturalisme ".
Ce terme, souvent rejeté
avec passion dans la France
républicaine, fonctionne
en fait sur un double
registre, dont la dissociation
est tout dabord
nécessaire. Le
premier registre est celui
de la réalité
sociologique. Au sens
descriptif et sociologique,
le " multiculturalisme "
désigne la diversification
ethnique et culturelle
des sociétés
occidentales modernes.
Du point de vue sociologique,
on peut parler de la " réalité
multiculturelle de la
France ". Rappelons
quau total, sur
lensemble du XXe
siècle, la France
a connu un apport migratoire
supérieur aux Etats-Unis,
soit plus de 10 millions
dindividus (voir
les travaux de Gérard
Noiriel). Le second registre
du terme " multiculturalisme "
est celui des principes
démocratiques et
donc de la citoyenneté.
Il consiste à se
demander si la démocratie
peut reconnaître
certaines différences
socioculturelles et les
traiter de manière
spécifique, ou
si elle doit continuer
daffirmer un principe
de stricte équivalence
des individus à
la fois dans lespace
public, et devant la loi.
On doit se limiter, dans
le cadre du présent
propos, à quelques
remarques sur ces deux
enjeux.
Le
premier concerne la question
de la présence
dans lespace public
de certains signes communautaires
ou culturels, dont les
débats sur le foulard
islamique en 1992 ont
été lexemple.
La décision du
Conseil dEtat a
reconnu à lélève
le droit dexprimer
une croyance religieuse,
tout en maintenant lexigence
dune stricte neutralité
de la part des enseignants
et de tous les agents
publics en général.
Cette décision
est désormais interprétée
comme lindice du
passage en France, du
point de vue juridique,
à un modèle
de citoyenneté
plus tolérant à
légard des
particularismes et des
diversités des
différents groupes
composant la société.
La citoyenneté
nest plus désormais
conçue comme un
" moule " rigide
impliquant le rejet de
tout élément
de différenciation
ou de tout repère
identitaire. Le Haut Conseil
à lIntégration,
créé en
1990 et issu de la Commission
de la Nationalité,
a exprimé clairement
la politique française
actuelle en la matière.
Elle se distingue à
la fois de la logique
des communautés
de la Grande-Bretagne,
et de celle des minorités
nationales prévalant
aux Etats-Unis. Dans son
rapport de 1995, le Conseil
sest ainsi demandé
si lattachement
à une culture dorigine
peut freiner, ou au contraire
favoriser, lintégration
à la collectivité
nationale. Le résultat
de ses investigations
manifeste clairement un
assouplissement de la
vision républicaine
traditionnelle de lunité
nationale et de la cohésion
sociale : " Le
modèle français
dintégration
permet à tous daccéder
à une égalité
de droits et de devoirs
en permettant à
chacun de conserver son
particularisme, aussi
spécifique soit-il,
dès lors que sont
respectées les
lois de la République
et les règles de
la vie sociale ".
Le
second enjeu se rapportant
à la question de
la pluralité culturelle
est celui des politiques
que lon peut qualifier
de " différentialistes ".
Cette perspective a été
développée
aux Etats-Unis en matière
dattribution de
marchés publics
et daccès
à luniversité.
Elle consiste à
défendre la nécessité
de " discriminations
positives " en matière
daction publique,
afin de contrer les discriminations
culturelles, ethniques
ou sexuelles, discriminations
qualifiées de " perverses ",
cest-à-dire
de " socialement
réelles "
mais demeurant cachées
et niées par le
modèle juridique
universaliste. Le principal
travers de ce type de
politiques, qui demeurent
très controversées
aux Etats-Unis, réside
dans leur propension à
confondre " égalité
de droit " et " égalité
réelle ",
et plus largement à
ouvrir dinsolubles
débats sur les
critères daccès
aux politiques préférentielles.
On notera quaux
Etats-Unis les femmes
bénéficient
de ces mesures préférentielles,
notamment dans le domaine
de laccès
à lemploi
par lintermédiaire
de lattribution
des marchés publics.
En France, un double souci
contribue à rejeter
lentrée dans
la perspective " différentialiste " :
celui déviter
une fragmentation de la
collectivité nationale
en accentuant les perceptions
des différences
entre citoyens ;
mais également
celui déviter
une utilisation " instrumentale "
ou " intéressée "
de lorigine ethnique
ou culturelle, qui conduirait
des formes de " revalorisation
des origines " artificielles.
Cette position nest
pas incompatible cependant
avec ladoption de
mesures favorisant lintégration
et la lutte contre les
discriminations. Récemment
mises en place, les Commissions
dAccès à
la Citoyenneté
(Codac) sont ainsi désormais
chargées, au niveau
départemental,
détudier
les cas de discrimination
en matière dembauche,
de logement ou de loisirs.
Au
total, et la perspective
française en la
matière semble
aller en ce sens, tout
porte à penser
que les contours de la
citoyenneté sappréhendent
désormais dans
le cadre dune conception
moins homogénéisante
de la nation que celle
de la tradition républicaine
des deux derniers siècles.
Plutôt que de la
combattre ou de la nier,
l'objectif semble être
de transformer la diversité
ethnique et culturelle
en " ressource "
pour le renforcement de
la cohésion sociale
et de l'unité nationale.
A ce titre, le pluralisme
culturel paraît
pouvoir être considéré
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