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La citoyenneté en devenir : contours et enjeux du débat contemporain sur la citoyenneté

Frédéric CAILLE
Maître de Conférences de Science Politique, Faculté des Sciences Economiques, Sociales et Juridiques de l'Université de Haute-Alsace

Introduction

Une constatation peut être placée en ouverture de toute présentation des transformations de la citoyenneté dans la France contemporaine : les propos sur la citoyenneté, qu’ils concernent les contours historiques, juridiques ou philosophiques de la notion, ou qu’ils en pointent les aménagements nécessaires, constituent aujourd’hui un espace de controverses, espace " complexe et incertain " d’une part, et très passionné, sinon même parfois " passionnel ", de l’autre. Cette constatation précise immédiatement la modestie du présent propos, qui s’efforce d’en rendre compte de manière très synthétique. Elle invite également à présenter le cadre du débat envisagé, avant de tenter d’en appréhender le fond.

Défis et écueils du débat civique contemporain

Le débat actuel sur la citoyenneté est en effet corrélatif d’un double phénomène. Il s’agit tout d’abord d’un débat multiple, dont la fréquence sociale va croissante, et ce dans les forums les plus divers ; mais il s’agit également d’un débat éclaté dans ses registres et ses protagonistes. Ce double indice définit les conditions sociales présentes de toute réflexion sur les dimensions récentes de la citoyenneté. De manière plus imagée, disons qu’il pointe un défi, en même temps qu’il souligne des écueils ou des limites.

Le défi correspond à l’extraordinaire fertilité du registre " civique " ou " citoyen " qui s’étend désormais de l’entreprise (on parle de " citoyenneté d’entreprise " depuis la loi Auroux de 1982), à la relation entre l’Etat et ses administrés (on parle de " citoyenneté administrative "), en passant par l’environnement (on s'efforce de développer " l’éco-citoyenneté "), et bien entendu le renouvellement des formes de participation (on a utilisé pour la première fois en France en juin 1998 la formule de la " conférence de citoyens " pour débattre de la commercialisation des plantes transgéniques). La recherche scientifique et universitaire juge souvent assez sévèrement ces usages multipliés du thème de la citoyenneté, qu’elle estime être en partie incantatoires ou rhétoriques. Il est vrai que cette inflation peut brouiller les enjeux politiques véritables de la notion et la perception de ses dimensions principales : l’attribution ou la dévolution du pouvoir politique d’une part, la construction des identités collectives de l’autre. Pour autant, même ces usages diversifiés et parfois un peu euphémisés du thème de la " citoyenneté " sont peut-être le signe de la vitalité de la notion et de la nécessité sociale d’un débat en profondeur, débat qui affecte la totalité de notre conception du lien social et politique. On peut de la sorte retourner de manière positive la dénonciation savante de la rhétorique citoyenne. On lira alors aussi une reconfiguration vers une citoyenneté " plus active " dans le fait que " les libertés publiques applicables à tout citoyen doivent entrer dans l’entreprise " comme le stipule la loi Auroux, dans celui que la distinction entre les faces politique et administrative de la relation avec l’Etat se trouve rééquilibrée et que " l’administré-usager " soit plus explicitement redéfini dans ses droits de citoyen, ou encore dans celui que les citoyens soient associés à la définition et à la mise en œuvre de l’action publique, notamment en termes de choix technologiques et de développement.

Les écueils du débat sont à la mesure du défi. Le spectre de la réflexion actuelle sur la citoyenneté est en effet extraordinairement étendu : de l’aménagement de la relation administrative à la question du statut politique des différences ethniques, religieuses ou sexuelles dans la République, des contours de la " citoyenneté européenne " (inscrite dans le traité de Maastricht en 1992) à la montée des actes de violence et d’irrespect des règles sociales minimales. Mais surtout, il mêle les registres les plus divers, de la construction de structures institutionnelles nouvelles à la refondation d’un projet collectif suffisamment cohérent pour que le plus grand nombre puisse s’y reconnaître et le partager. Ces limites présentes au débat la citoyenneté, qui découlent directement de sa complexité, sont aussi celles des approches scientifiques, qu’elles soient de nature philosophiques, historiques, sociologiques ou juridiques.

Le référent républicain

Mais l’on mesure encore mal la difficulté de la tâche si l’on n’en considère pas certains présupposés politiques extrêmement prégnants, et qui lui confèrent sans nul doute ses dimensions les plus passionnelles. Le plus significatif pour la France concerne probablement la double dimension qu’y revêt " l’idée républicaine ". Citoyenneté et " citoyenneté républicaine " sont en effet à peu près indissociables dans la perspective française, d’où une tendance persistante du débat sur la " citoyenneté " à se transformer en un débat sur la tradition et la conception de la " République " elle-même. Deux précisions s’imposent à cet égard.

En France, la République vaut en effet comme référent d’un modèle historique de cohésion sociale et politique désormais diversement ébranlé. Ce modèle, assez différent des perspectives des républicains de la période révolutionnaire ou de ceux de l’éphémère Seconde République de 1848, a été progressivement élaboré et mis en œuvre de la fin du XIXe siècle aux premières décennies du XXe. L’historiographie récente a bien précisé ses principales caractéristiques. Il s’agit d’un modèle où les mécanismes de solidarité collective parachèvent et renforcent la démocratie politique et le suffrage universel ; il s’agit d’un modèle comportant une dimension morale, voire " moralisatrice ", explicite, notamment par la diffusion massive (scolaire mais pas seulement) de stéréotypes censés définir les contours de la figure du " bon citoyen " ; il s’agit d’un modèle, enfin, où l’intégration des individus à la collectivité est pensée dans le cadre de l’espace fortement délimité et politiquement homogène de la nation.

En France, cependant, " l’idée républicaine " ne saurait être totalement réduite à ce modèle historiquement situé. Elle demeure en effet porteuse des idéaux du projet républicain. Ce projet, esquissé à l’aube de la Révolution, retravaillé et débattu tout au long du siècle suivant, est égalitaire dans ses visées sociales et dans sa conception de la souveraineté politique. C’est également un projet émancipateur dans son ambition de formation et d’éducation des individus. C’est un projet, enfin, résolument orienté dans la direction d’une imagination politique ouverte au dialogue et à la raison, c’est-à-dire délivrée de toute nostalgie et orientée vers l’avenir. Dans sa perspective, comme l’a écrit récemment Dominique Schnapper, la citoyenneté demeure bien " une utopie créatrice ".

La citoyenneté comme " forme politique "

En effet, la citoyenneté n’est pas un " concept " ou une " notion " dont la forme ou le contenu pourrait être défini dans l’absolu ou de manière abstraite. Ni la philosophie, ni le droit, ni même l’historiographie d’une prétendue " tradition républicaine " ne peuvent prétendre en exprimer " l’essence " ou la " vérité ". Si nos catégorisations politiques (famille, citoyenneté) évoluent certes moins rapidement que la société, elles ne sont néanmoins nullement des cadres rigides. On peut même dire que leur longévité, du moins en ce qui concerne les plus centrales, est strictement corrélative à leur souplesse, c’est-à-dire à leur capacité de donner une " forme politique " stable à des sentiments et des opinions socialement évolutifs. Si elles peuvent parfois durablement oblitérer le débat social, si elles s’inscrivent parfois en contradiction avec la réalité sociologique, elles ne peuvent à terme que se mettre en accord avec cette dernière, sous peine d’être délégitimées ou de disparaître.

La manière dont le " principe de parité " dans la représentation politique est entré récemment dans notre législation en apporte la preuve. Les débats philosophiques, les controverses passionnées sur la tradition républicaine ou le démembrement de notre conception universaliste de la citoyenneté, ont été emportés par la réalité sociologique indiscutable et persistante de l’inégalité sexuelle dans la répartition des rôles politiques. Le pragmatisme, fondé sur l’observation des évolutions, ou ici plutôt des rigidités sociales, a en définitive eu raison des positions de principe. En somme, la catégorie politique de la " citoyenneté ", parce qu’elle est justement la forme centrale de notre représentation de l’ordre social et politique, est aussi celle qui se doit probablement concevoir comme la plus évolutive.

C’est dans cette perspective qu’il convient probablement d’envisager les principaux éléments de chacun des deux grands questionnements qui affectent désormais la conception traditionnelle de la citoyenneté républicaine, à commencer par celui de ses transformations comme modalité de participation à " l’espace " ou à la " cité " politique. On s’arrêtera dans un second temps sur les défis contemporains qui se posent à la citoyenneté comme modalité d’intégration à la collectivité.

I - La citoyenneté comme modalité de participation à la cité politique

La citoyenneté comme mode de répartition et d’exercice du pouvoir politique, c’est-à-dire la citoyenneté comme cadre d’expression de la souveraineté démocratique, connaît aujourd’hui de multiples mutations. Ces dernières se développent dans trois grandes directions.

Les critiques de la représentation politique

Le premier axe de transformation concerne le diagnostic d’une " méfiance " croissante des citoyens à l’égard des procédures de la démocratie représentative. Cette méfiance, ou ce discrédit, que mettent en lumière les indicateurs statistiques ou les enquêtes d’opinion, affecte simultanément les gouvernants et leur mode de désignation démocratique.

Du côté des gouvernants, la " crise de la représentation politique " participe de la multiplication des poursuites judiciaires et des " affaires ". C’est la capacité des représentants politiques à n’agir qu’en fonction de " l’intérêt général ", à transcender les intérêts collectifs ou personnels auxquels ils peuvent être liés, ainsi que le réclament les présupposés de la théorie politique de la citoyenneté, qui est aujourd’hui remise en cause. Plus largement, l’altération des médiations, partisanes notamment, entre les citoyens et leurs représentants, favorise une perception de la scène politique comme simple espace de compétition et de conquête de " trophées politiques ". La professionnalisation du métier politique, sa démocratisation imparfaite, renforcent enfin le sentiment d’éloignement des citoyens à l’égard de leurs représentants.

La procédure électorale comme mode de délégation et de légitimation des autorités démocratiques s’en trouve de fait elle aussi profondément discréditée. La sociologie électorale décrit un citoyen peu informé, peu engagé, peu autonome, pour lequel non seulement l’acte électoral n’est plus considéré comme central dans l’exercice de la citoyenneté, mais qui de fait se détourne de plus en plus massivement des urnes. Deux pistes dominantes de réflexion sont esquissées en direction de ces phénomènes : renouveler et diversifier le corps des représentants politiques (la " parité " veut explicitement aller en ce sens) ; lutter, par l’instruction civique et la sensibilisation aux problèmes collectifs, contre l’inégalité sociale de répartition du sentiment d’intérêt et de compétence pour la " chose publique ou politique ". A l’heure où syndicats et partis ouvriers sont devenus, pour des raisons sociologiques, incapables de servir de médiation aux couches nombreuses vers la scène politique, ce dernier défi est sans nul doute l’un des plus urgents.

La participation en réinvention

Le renouvellement des modes de participation peut être en partie compris comme une modalité de réponse à " cette crise de la représentation " et de la délégation électorale. Il constitue également la seconde direction principale de transformation de la citoyenneté politique.

On doit rappeler en effet que certaines mesures législatives ont été présentées et adoptées dans l’objectif réduire la " distance " entre représentants et représentés, en même temps que de revaloriser l’acte de vote. C’est le cas notamment de la légalisation, avec la loi du 6 février 1992, des pratiques de consultation directe des habitants au niveau local (référendums communaux), ou encore de l’extension en 1995 du champ d’application du référendum prévu par l’article 11 de la Constitution. Il est encore difficile pour l’heure d’évaluer la portée de ces novations. Si l’article 11 permet désormais la consultation directe des citoyens sur " les réformes relatives à la politique économique ou sociale de la Nation et aux services publics qui y concourent ", il n’a pas encore été utilisé, en dépit de l’évocation par l’actuel Président de la République d’un " référendum sur l’éducation " lors de la campagne présidentielle. En ce qui concerne les référendums municipaux, leur nombre reste limité (19 et 26 pour les deux principales années de consultations locales qu’ont été 1992 et 1993). Les analyses récentes soulignent en outre que, strictement définis et encadrés, ces nouveaux instruments de participation ne remettent pas en cause un fonctionnement local basé sur la représentation traditionnelle et la personnalisation des fonctions politiques.

Les effets des modalités de participation extra-électorales et extra-partisanes sont peut-être plus profondément innovants. La sociologie politique souligne à cet égard l’importance du développement associatif, en vue " d’actions " et de " causes " précises et limitées, qui semble faire pendant à la crise du militantisme partisan. Le phénomène a souvent été interprété comme le désir d’engagements civiques circonscrits dans leur objet et dans le temps, ou comme le rejet des grandes controverses idéologiques. L’appel récent à un " mouvement social européen ", ou l’action d’associations comme Agir Contre le Chômage, Droit Au Logement, le Mouvement des Sans-Papiers, invite à relativiser cette analyse. Une fois encore, c’est avant tout l’attrait d’organisations n’étant pas directement engagées dans la compétition électorale et la conquête des postes de pouvoir, plus qu’une désaffection réelle et généralisée à l’égard des grands enjeux politiques, qui semble prévaloir dans ces nouvelles formes de participation citoyenne.

Plus largement, c’est la perspective d’une efficacité directe sur la conduite des politiques, ou sur leur renouvellement, qui caractérise un " nouveau citoyen " de plus en plus émancipé des contraintes d’un " rôle d’électeur " trop longtemps présenté comme essentiel et suffisant. On pensera ici par exemple aux associations de " victimes d’accidents collectifs ", qui perturbent désormais certains jeux sociaux bien réglés, et qui obligent les principaux acteurs (administrations, entreprises publiques, élus) à rendre public leur cadre de négociation et certaines de leurs collusions d’intérêts (Tunnel du Mont-Blanc, catastrophe du Drac en 1995).

La citoyenneté par-delà la nation

Crise de la représentation, renouvellement des modalités de participation, le troisième défi que rencontre la citoyenneté politique est celui de l’Europe politique. Il concerne plus largement l’apparition de " liens transnationaux " nouant des solidarités qui dépassent les Etats-Nations. La citoyenneté républicaine a en effet été historiquement construite comme une citoyenneté de " l’Etat-Nation ", alors que les deux faits précédents conduisent à ce que la réalité sociale et juridique de la " nation " soit aujourd’hui fortement remise en cause.

D’un côté tout d’abord, la globalisation économique et culturelle à l’échelle de la planète discrédite la pertinence de l’échelon étatique et national pour la maîtrise des grands enjeux collectifs, que ce soit du point de vue de la réduction des inégalités mondiales et des flux démographiques qu’elles génèrent, ou de celui de la préservation des biens communs environnementaux de l’humanité. On assiste de la sorte à l’apparition " d’entreprises de mobilisations sociales et politiques " transnationales, comme les Organisations Non Gouvernementales (d’une centaine au début du siècle à plus de 30.000 désormais). Des " espaces de citoyenneté transnationale " semblent de la sorte en train de naître, comme l’ont suggéré les événements associés aux dernières grandes conférences de l’Organisation Mondiale du Commerce.

Ce processus " d’internationalisation " des questions sociales et politiques caractérise également l’Union Européenne comme mode d’intégration régionale spécifique. Jacques Chevalier, interprète de renom du droit public contemporain, a exprimé récemment ce diagnostic sans détours : " l’avènement de la citoyenneté européenne porte un coup sévère, et sans doute définitif, à la conception traditionnelle de la citoyenneté, dans la mesure où elle met en cause l’exclusivité de son rattachement à l’Etat-Nation ". Certes, comme le souligne l’auteur, la " citoyenneté européenne " reste encore une citoyenneté de " faible densité " et qui demeure " subsidiaire " par rapport à la citoyenneté nationale. Elle ne donne en effet accès qu’à des droits limités : protection diplomatique par les autres pays de l’Union, libre circulation et installation des ressortissants communautaires, droit de pétition, droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales et européennes dans un Etat dont on n’est pas ressortissant. Son développement est cependant en cours et programmé en matière d’éducation, de droits sociaux, d’emploi, d’environnement ou de santé. La question de sa consolidation, ou même de sa substitution à la citoyenneté nationale, sera bien entendu fonction du développement de l’intégration politique européenne elle-même, en direction d’un Etat fédéral, ou du maintien d’une forme de coordination originale entre Etats respectant certaines spécificité nationales.

On notera que cette dernière dimension n’est pas sans conséquence sur certains enjeux nationaux internes de la citoyenneté politique. La question du droit de vote des étrangers d’origine non communautaire en est l’exemple privilégié. Les choix opérés à Maastricht vont en effet indiscutablement dans le sens d’une " déconnexion " progressive entre l’accès à la cité politique (droit de vote aux élections municipales et européennes), et la condition de nationalité. Certaines analyses soulignent que l’effet d’exclusion vis-à-vis de ressortissants non communautaires parfaitement intégrés à la collectivité économique et sociale nationale ne peut qu’être renforcé, et l’on peut penser qu’il y a là désormais un élargissement nécessaire du rapport traditionnel de la citoyenneté politique à la nation. A défaut de cette ouverture, il semble que soient favorisées les conditions sociales d’un renforcement du sentiment de discrimination des populations non européennes, et par voie de conséquence de certains de leurs descendants. Ce sentiment de discrimination peut favoriser du même coup le repli sur des " identités de communautés " s’inscrivant en faux contre l’universalité et l’égalité de la cité politique.

II - La citoyenneté comme modalité d’intégration à la collectivité

On retrouve certains des éléments qui viennent d’être évoqués lorsque le regard se porte sur la citoyenneté comme " modèle de rapports entre l’individu et le collectif ", ou encore sur la citoyenneté comme " vecteur de l’unité sociale ".

Il s’agit là sans nul doute du domaine de controverse sur la citoyenneté le plus passionnel dans la France contemporaine. Rappelons en effet qu’en France la citoyenneté républicaine a créé historiquement une fracture radicale dans la manière d’envisager ce problème. Avec son instauration, les liens sociaux et politiques fournis par la famille, la corporation, le territoire, la religion, l’origine sociale ou ethnique sont rejetés hors de l’espace public. Si, comme le montre l’historiographie récente, ils ne sont pas totalement niés ou supprimés, ils sont du moins fortement atténués, et surtout explicitement subordonnés à une conception englobante de la citoyenneté. La citoyenneté républicaine ne connaît pas d’intermédiaire entre le citoyen et la nation. Elle libère le citoyen de ses dépendances sociales ou communautaires afin de proclamer l’égalité de tous en droit et en dignité. Dans cette perspective, la cohésion de la société est comprise comme celle d’une communauté de citoyens, une communauté dont la solidité est supposée résider à la fois dans sa capacité à transcender les particularismes, que chacun reste libre d’exprimer dans la sphère privée, et dans celle de développer chez ses membres des sentiments " civiques ", c’est-à-dire un attachement à l’intérêt général de la collectivité et un certain nombre de valeurs communes et partagées.

Ce sont ces deux présupposés qui se trouvent aujourd’hui au cœur du débat.

La problématique multiculturelle

Le premier présupposé renvoie à la problématique dite du " pluralisme culturel ", ou du " multiculturalisme ". Ce terme, souvent rejeté avec passion dans la France républicaine, fonctionne en fait sur un double registre, dont la dissociation est tout d’abord nécessaire. Le premier registre est celui de la réalité sociologique. Au sens descriptif et sociologique, le " multiculturalisme " désigne la diversification ethnique et culturelle des sociétés occidentales modernes. Du point de vue sociologique, on peut parler de la " réalité multiculturelle de la France ". Rappelons qu’au total, sur l’ensemble du XXe siècle, la France a connu un apport migratoire supérieur aux Etats-Unis, soit plus de 10 millions d’individus (voir les travaux de Gérard Noiriel). Le second registre du terme " multiculturalisme " est celui des principes démocratiques et donc de la citoyenneté. Il consiste à se demander si la démocratie peut reconnaître certaines différences socioculturelles et les traiter de manière spécifique, ou si elle doit continuer d’affirmer un principe de stricte équivalence des individus à la fois dans l’espace public, et devant la loi. On doit se limiter, dans le cadre du présent propos, à quelques remarques sur ces deux enjeux.

Le premier concerne la question de la présence dans l’espace public de certains signes communautaires ou culturels, dont les débats sur le foulard islamique en 1992 ont été l’exemple. La décision du Conseil d’Etat a reconnu à l’élève le droit d’exprimer une croyance religieuse, tout en maintenant l’exigence d’une stricte neutralité de la part des enseignants et de tous les agents publics en général. Cette décision est désormais interprétée comme l’indice du passage en France, du point de vue juridique, à un modèle de citoyenneté plus tolérant à l’égard des particularismes et des diversités des différents groupes composant la société. La citoyenneté n’est plus désormais conçue comme un " moule " rigide impliquant le rejet de tout élément de différenciation ou de tout repère identitaire. Le Haut Conseil à l’Intégration, créé en 1990 et issu de la Commission de la Nationalité, a exprimé clairement la politique française actuelle en la matière. Elle se distingue à la fois de la logique des communautés de la Grande-Bretagne, et de celle des minorités nationales prévalant aux Etats-Unis. Dans son rapport de 1995, le Conseil s’est ainsi demandé si l’attachement à une culture d’origine peut freiner, ou au contraire favoriser, l’intégration à la collectivité nationale. Le résultat de ses investigations manifeste clairement un assouplissement de la vision républicaine traditionnelle de l’unité nationale et de la cohésion sociale : " Le modèle français d’intégration permet à tous d’accéder à une égalité de droits et de devoirs en permettant à chacun de conserver son particularisme, aussi spécifique soit-il, dès lors que sont respectées les lois de la République et les règles de la vie sociale ".

Le second enjeu se rapportant à la question de la pluralité culturelle est celui des politiques que l’on peut qualifier de " différentialistes ". Cette perspective a été développée aux Etats-Unis en matière d’attribution de marchés publics et d’accès à l’université. Elle consiste à défendre la nécessité de " discriminations positives " en matière d’action publique, afin de contrer les discriminations culturelles, ethniques ou sexuelles, discriminations qualifiées de " perverses ", c’est-à-dire de " socialement réelles " mais demeurant cachées et niées par le modèle juridique universaliste. Le principal travers de ce type de politiques, qui demeurent très controversées aux Etats-Unis, réside dans leur propension à confondre " égalité de droit " et " égalité réelle ", et plus largement à ouvrir d’insolubles débats sur les critères d’accès aux politiques préférentielles. On notera qu’aux Etats-Unis les femmes bénéficient de ces mesures préférentielles, notamment dans le domaine de l’accès à l’emploi par l’intermédiaire de l’attribution des marchés publics. En France, un double souci contribue à rejeter l’entrée dans la perspective " différentialiste " : celui d’éviter une fragmentation de la collectivité nationale en accentuant les perceptions des différences entre citoyens ; mais également celui d’éviter une utilisation " instrumentale " ou " intéressée " de l’origine ethnique ou culturelle, qui conduirait des formes de " revalorisation des origines " artificielles. Cette position n’est pas incompatible cependant avec l’adoption de mesures favorisant l’intégration et la lutte contre les discriminations. Récemment mises en place, les Commissions d’Accès à la Citoyenneté (Codac) sont ainsi désormais chargées, au niveau départemental, d’étudier les cas de discrimination en matière d’embauche, de logement ou de loisirs.

Au total, et la perspective française en la matière semble aller en ce sens, tout porte à penser que les contours de la citoyenneté s’appréhendent désormais dans le cadre d’une conception moins homogénéisante de la nation que celle de la tradition républicaine des deux derniers siècles. Plutôt que de la combattre ou de la nier, l'objectif semble être de transformer la diversité ethnique et culturelle en " ressource " pour le renforcement de la cohésion sociale et de l'unité nationale. A ce titre, le pluralisme culturel paraît pouvoir être considéré