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1.
Introduction
Lobjectif
de cet article est détudier
les pratiques langagières
des immigrés turcs
de première et
de deuxième générations
et leur perceptions ethnolinguistiques
subjectives en France.
Il sagira détudier
le maintien, le changement
et/ou la perte de la langue
dans un contexte de contacts
de langues. De nombreuses
études sur ces
thèmes (Andersen,
1982 ; De Bot & Weltens,
1991 ; Jaspeart &
Kroon, 1989 ; Lambert
& Freed, 1982 ; Seliger
& Vago, 1991) ont
établi que les
situations de contacts
de langues constituent
l'un des principaux facteurs
de perte de la première
langue ou langue maternelle
(L1) dans un environnement
de langue seconde (L2).
Ces études ont
conclu que l'acquisition
et l'utilisation à
long terme de la langue
seconde (L2) ont pour
conséquence une
perte des compétences
de la première
langue (L1). Les travaux
de Gonzo & Saltarelli
(1993) apportent un éclaircissement
concernant les familles
immigrées. Ces
auteurs avancent lidée
que lattrition de
la langue peut prendre
des années pour
les immigrés de
la première génération
dans la mesure où
il ny a pas interférence
dans lutilisation
des deux langues. En revanche,
les enfants qui forment
la seconde génération
acquièrent une
langue maternelle affaiblie.
Cette langue est à
son tour transmise de
façon davantage
réduite à
une troisième génération.
Ainsi, l'effet de cascade
y contribuant, Gonzo &
Saltarelli affirment qu'en
trois ou quatre générations,
les langues des immigrés
en contact avec la langue
dominante de l'environnement
sont condamnées
à mourir. Ce point
de vue est également
soutenu par Fishman (1991)
qui a analysé des
contextes de contacts
de langues où le
changement vers la langue
dominante est irréversible.
Les facteurs impliqués
dans les processus de
maintien, changement et/ou
perte de la langue maternelle
sont généralement
divisés en deux
catégories :
ceux affectant la communauté
linguistique et ceux affectant
les individus dans une
communauté linguistique
donnée (Kipp, Clyne
& Pauwels, 1995).
-
Les premiers incluent
la taille et la distribution
dun groupe ethnique,
la politique envers les
communautés minoritaires
du pays daccueil,
la position de la langue
au sein du système
culturel du groupe et
la proximité de
la langue minoritaire
avec la langue dominante
du pays ;
-
le lieu de naissance,
lâge, la durée
du séjour, le sexe,
léducation
ou les qualifications,
les mariages, la connaissance
préalable de la
langue dominante, la raison
de la migration ainsi
que les variations linguistiques
sont considérés
comme des facteurs individuels
(Kipp et al, 1995
: 123).
Cependant,
il nest pas toujours
facile de démêler
ces deux facteurs dans
la mesure où il
existe un continuum dinteractions
entre lindividu
et sa communauté
linguistique. Dans la
majorité des cas,
ces facteurs sont donc
liés. Dans les
situations de contacts
de langues, la langue
maternelle nest
pas stable, elle est enclin
à des mutations
et son maintien est conditionné
par la vitalité
ethnolinguistique (VE)
du groupe minoritaire.
Selon Giles, Bourhis,
& Taylor (1977), les
domaines tels que le statut
institutionnel, les données
démographiques,
le contrôle et le
soutien institutionnel
composent la vitalité
ethnolinguistique des
groupes. Lévaluation
de la force ou faiblesse
dun groupe ethnolinguistique
dans chacun de ces domaines
permet sa classification
en vitalité faible,
moyenne ou forte. Les
groupes ayant une faible
vitalité sont souvent
ceux se dirigeant vers
une assimilation linguistique
et peuvent ne pas être
considérés
comme un groupe collectif
distinct de la communauté
daccueil (Bourhis
et al, 1981). À
lopposé,
ceux ayant une forte vitalité
ethnolinguistique maintiennent
leur langue et leurs spécificités
culturelles dans un environnement
multilingue. Pour Giles
et al. (1977) les
variables concernant le
statut institutionnel
impliquent les statuts
économique, social
et linguistique dun
groupe dans ou hors de
la communauté dominante.
Pour les variables concernant
les données démographiques,
il sagit du nombre
des membres de la communauté
concernée ainsi
que du nombre de ses sous-groupes
socioculturels. Le lieu
de naissance des membres
de la communauté,
le taux de mariages mixtes,
et le taux dimmigration
et démigration
constituent également
des variables démographiques.
Les soutiens formels ou
informels que reçoit
un groupe ethnolinguistique
donné de la part
des différentes
institutions du pays daccueil,
telles les média,
léducation,
les services publics,
lindustrie, la religion,
la culture et les politiques
forment les facteurs relatifs
au soutien institutionnel.
Partant
de cet arrière-plan
descriptif et théorique,
nous allons dans une première
partie présenter
la communauté turque
en France ; dans
la seconde partie, nous
présenterons la
méthodologie adoptée ;
enfin dans la troisième
partie, nous présenterons
les résultats des
questionnaires "choix
et utilisations des langues"
(QCUL) et "vitalité
ethnolinguistique subjective"
(QVES).
2.
Les immigrés turcs
en France
La
communauté turque
est considérée
en France comme historiquement
arrivée la dernière
par rapport aux autres
communautés présentes
actuellement. La première
convention bilatérale
fut signée entre
la Turquie et la France
en 1965, mais la migration
massive ne commença
réellement quau
début des années
1970 et continua
dans les années
80. Entre 1968 et 1972,
la population turque en
France passa à
50.860 ; entre 1972
et 1982, elle atteignit
le chiffre de 123.540.
Si dans les débuts,
limmigration turque
est essentiellement économique,
elle devient rapidement
motivée par le
regroupement familial,
ce qui a amené
Salom (1995 : 249)
à parler dune
immigration très
"précocement familiale".
La conséquence
de cette politique était
très visible dès
le recensement de 1982,
qui révéla
une forte augmentation
du nombre des femmes et
des jeunes âgés
de moins de 14 ans. Au
recensement de 1990, les
Turcs étaient 202.000
en France. Ainsi, ils
sont devenus, en nombre,
la quatrième communauté
immigrée du pays
(5,5% du total des étrangers
en France). Par conséquent,
à une première
génération
démunie de bagages
éducatifs, très
souvent illettrée,
succéda une jeune
génération
née et scolarisée
en France avec un profil
et une perspective davenir
tout autre. Ce qui, bien
évidemment, a des
conséquences sur
le profil général
de la population turque
en France. Les enfants
tendent à devenir
des bilingues, continuant
à pratiquer la
langue maternelle avec
les parents mais nutilisant
que le français
entre eux (cf. Akinci,
1996, 1999). A lheure
actuelle, la majorité
des familles a choisi
de sétablir
définitivement
en France et un tiers
dentre elles a acquis
son propre logement ou
sa maison individuelle
(Villanova, 1997). Ceci
prouve que le mythe du
retour sest totalement
estompé, que les
familles ne voient leur
avenir quen France.
En revanche, les Turcs
de France, comme ceux
dautres pays dEurope,
maintiennent les contacts
avec le pays dorigine
en y retournant presque
chaque année lors
des vacances. Au recensement
de 1999, la population
turque était une
de celle à avoir
la plus augmenté
en nombre et en proportion
au sein de la population
immigrée. Les résultats
détaillés
du recensement de 1999
nétant pas
connus à ce jour,
on estime la communauté
turque en France entre
300.000 et 350.000. Parmi
eux, 15% ont pris la nationalité
française (INSEE,
2000).
La
majorité des immigrés
turcs étaient des
ouvriers dans des usines
ou des manuvres
dans le bâtiment
à leur arrivée
en France. Suite à
la fermeture des usines
dans les années
80, ils se sont tous dirigés
vers le secteur du bâtiment
se mettant à leur
compte et devenant ainsi
des artisans faisant travailler
dautres immigrés
turcs. Daprès
Echardour & Marin
(1993), 43,7% travaillent
dans la production, 28,5%
dans la construction et
23,5% dans les services.
Par ailleurs, selon les
études de Brabant
(1992a), il y a eu un
léger changement
dans les occupations des
Turcs, passant de la
catégorie ouvrier
(89,9% en 1982 contre
80% en 1989) à
la catégorie
col blanc et travailleurs
indépendants (6,6%
en 1982 contre 18,5% en
1989). On peut ainsi identifier
la majorité de
la population turque comme
occupant un emploi appartenant
à la catégorie
ouvrier.
Pour
ce qui est de la répartition
territoriale, actuellement
une forte proportion de
Turcs habitent lIle
de France (20% de la population).
La seconde zone est la
région Rhône-Alpes
(17%), puis vient lAlsace
avec 15% de la population
turque en France (Villanova,
1997).
Comme
dans les autres contextes
migratoires (Allemagne,
Pays-Bas, Belgique, Australie
)
le mariage intra-communautaire
est très élevé
chez les migrants turcs.
Daprès lINSEE
(1997), 98% des jeunes
filles et 92% des jeunes
hommes se marient avec
une personne habitant
en Turquie avant le mariage.
Cest la raison pour
laquelle le processus
migratoire se renouvelle
sans cesse. Les jeunes
personnes nées
en Turquie qui arrivent
en France dans le cadre
des regroupements familiaux,
contribuent ainsi au maintien
de la langue maternelle.
Toujours daprès
lINSEE, dans les
familles turques, 17%
des pères et 3%
des mères parlent
à leurs enfants
en français, alors
que les proportions sont
de 69% et 52% pour les
familles algériennes.
3.
Méthodologie
3.1.
Sujets
Les
sujets de cette étude
ont été
sélectionnés
dans la communauté
immigrée turque
de Lyon et de Grenoble
(région Rhône-Alpes).
Afin de vérifier
les différences
intergénérationnelles
et limpact de léducation,
différents groupes
dâge ont été
choisis. Concernant le
sexe, malgré la
réticence des femmes
aux questionnaires, nous
avons essayé déquilibrer
les groupes en intégrant
le même nombre de
femmes et dhommes.
Le tableau (1) résume
le nombre de sujets par
sexe, âge moyen
et lieu de naissance.
|
Génération
|
Deuxième
|
Première
|
Total
|
|
Groupe
|
A.
Collège
(12-15 ans)
|
B.
Lycée
(16-18 ans)
|
C.
Université
|
D.
Adulte
|
E.
Adulte
|
|
Femme
|
21
|
46
|
7
|
18
|
9
|
101
|
|
Homme
|
7
|
23
|
18
|
17
|
36
|
101
|
|
Age
moyen
|
13.28
|
18.97
|
21.28
|
25.54
|
41.46
|
-
|
|
Né
en France
|
93%
(26)
|
69.5%
(48)
|
72%
(18)
|
23%
(8)
|
0%
|
49.5%
(100)
|
|
Total
|
28
|
69
|
25
|
35
|
45
|
202
|
Tableau
(1) : Les informateurs
ayant participé
au questionnaire choix
et utilisation de la langue
et au test de vitalité
ethnolinguistique
Comme
le tableau ci-dessus le
montre, le groupe "deuxième
génération"
est divisé en 4
sous-groupes, constitués
de fils et filles dimmigrants
de la première
génération.
Le groupe A est composé
de jeunes adolescents
nés en France et
fréquentant le
collège. Le groupe
B est formé délèves
fréquentant le
lycée, tandis que
le groupe C est constitué
de jeunes étudiants.
Le groupe des adultes
de la deuxième
génération
(groupe D) comprend des
sujets de niveau éducatif
élevé (lycée,
université), et
dans la majorité
des cas ayant arrêté
ou terminé leur
scolarité pour
se lancer dans la vie
active.
Le
groupe E est formé
dadultes issus de
la première génération
dimmigrés
turcs nés en Turquie.
Ils étaient tous
adultes au moment de limmigration.
La majorité des
hommes est arrivée
en France avant 1975 et
la majorité des
femmes avant 1984. Ils
sont tous mariés
avec des personnes ayant
le même profil ethnolinguistique.
Tous les hommes sont ouvriers
et 2 sont artisans dans
le bâtiment. Quant
aux femmes, elles sont
femmes au foyer. Au moment
des enregistrements, certaines
suivaient une formation
en français dans
des centres sociaux et
quelques-unes participaient
à un cours de turc
organisé par une
enseignante de Turquie.
Pour ce qui est de léducation,
tous ont abandonné
lécole à
la fin de lécole
primaire en Turquie, sauf
une femme qui nest
jamais allée à
lécole.
3.2.
Matériel
Le
questionnaire "choix et
utilisation de la langue"
(QCUL) et le questionnaire
"vitalité ethnolinguistique
subjective" (QVES) sont
composés de questions
sur leurs spécificités
socio-économiques
(profession, démographie),
choix et utilisation de
la langue et les attitudes
envers les langues en
usage de lindividu
dans la communauté
à laquelle il appartient.
Le QVES contient une série
de 22 questions permettant
de mesurer les représentations
de la vitalité
de la communauté
migrante ainsi que les
représentations
de la vitalité
de la communauté
daccueil et permettant
aussi dévaluer
les représentations
des langues pratiquées
en prenant en compte les
facteurs tels que le statut
institutionnel, les données
démographiques
et le soutien institutionnel.
Ces deux questionnaires
nous ont permis d'analyser
l'interaction entre les
facteurs communautaires
et individuels qui affectent
l'usage des langues possédées.
4.
Résultats
4.1.
Choix et utilisation des
langues
Le
tableau (2) présente
les résultats concernant
le choix et lutilisation
des langues au sein de
la communauté immigrée
turque en France pour
chacun des 5 sous-groupes
identifiés au tableau
(1). Les données
représentent des
moyennes sur une échelle
allant de 1 (très
peu) à 5 (beaucoup).
|
Questionnaire
|
A
n= 28
|
B
n=69
|
C
n=25
|
D
n=35
|
E
n=45
|
|
Contact
avec vos proches
ou amis en Turquie
|
3.32
|
3.24
|
3.20
|
3.40
|
3.60
|
|
Eprouvez-vous
des difficultés
à parler
le turc en Turquie
?
|
3.25
|
2.46
|
2.24
|
1.68
|
1.20
|
|
Parlez-vous
le turc régulièrement
en France ?
|
3.57
|
3.60
|
3.64
|
4.11
|
4.73
|
|
Eprouvez-vous
des difficultés
à comprendre
le turc en Turquie
?
|
2.53
|
2.01
|
1.72
|
1.68
|
1.08
|
|
Emploi
du lexique français
en turc
|
3.23
|
2.49
|
2.52
|
2.32
|
2.02
|
|
Lacunes
dans le vocabulaire
turc
|
2.85
|
2.74
|
2.80
|
2.38
|
1.60
|
|
Lecture
des journaux turcs
|
2.35
|
2.21
|
2.84
|
2.00
|
1.44
|
|
Lecture
des journaux français
|
2.89
|
2.48
|
2.32
|
2.25
|
1.59
|
|
Difficultés
de compréhension
des textes turcs
|
3.92
|
3.52
|
3.48
|
2.85
|
1.41
|
|
Ecriture
en turc
|
3.10
|
2.49
|
2.64
|
1.91
|
2.28
|
|
Les
chaînes de
la télévision
turque
|
4.42
|
4.26
|
4.28
|
3.85
|
4.31
|
|
Les
chaînes de
la télévision
française
|
3.85
|
3.80
|
3.48
|
3.48
|
2.35
|
|
Activités
associatives en
turc
|
1.88
|
2.18
|
2.64
|
2.40
|
3.26
|
|
Activités
associatives en
français
|
1.96
|
1.51
|
1.74
|
1.14
|
1.11
|
Tableau
(2) : Lutilisation
des langues au quotidien
Les
résultats de ce
tableau montrent une différence
significative entre les
deux générations.
Contrairement aux adultes
de la première
génération,
les jeunes adolescents
de la deuxième
génération
(groupe A) rapportent
avoir des difficultés
à parler et à
comprendre le turc lors
des séjours en
Turquie. Par ailleurs,
ce sont les sujets des
groupes A, B et C qui
déclarent avoir
des problèmes de
vocabulaire dans la langue
maternelle. Il apparaît
donc que, plus les sujets
sont jeunes, plus ils
ont des difficultés
en turc. En dépit
des difficultés
avouées, tous les
sujets déclarent
regarder davantage les
chaînes de la télévision
turque plutôt que
les chaînes françaises ;
de même la participation
aux activités associatives
turques est plus importante
que celle aux associations
françaises, sauf
pour le groupe A, pour
lequel les résultats
sont très proches.
Ainsi, lusage de
la langue turque se maintient
dans le contexte migratoire
par rapport à la
langue dominante.
Le
tableau (3) résume
les pratiques langagières
des individus selon leur
entourage.
|
Groupes
|
A
n= 28
|
B
n=69
|
C
n=25
|
D
n=35
|
E
n=45
|
|
Langue
que vous utilisez
|
|
-
avec vos parents
|
1.53
|
1.23
|
1.28
|
1.17
|
1.06
|
|
-
avec vos frères
et surs
|
4.25
| |