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LES VOIX PLURIELLES DES MIGRANTS DE TURQUI

Isabelle RIGONI
Docteur en science politique, chargée de cours dans les universités de Paris 8 et d'Évry, l'auteur est actuellement chercheuse associée au Centre for Research in Ethnic Relations de l'Université de Warwick en Grande-Bretagne.

Elle a notamment publié :
- Mobilisations et enjeux des migrations turques en Europe de l'Ouest, Paris, L'Harmattan, "Logiques sociales", 2001.
- D'un voyage à l'autre. Des voix de l'immigration pour un développement pluriel (avec Reynald Blion), Paris, Karthala, Institut Panos, 2001.
- Turquie, les mille visages. Politique, religion, femmes, immigration (coordination), Paris, Syllepse, 2000

Parler des questions migratoires en Turquie revient à évoquer la pression, parfois nette, parfois diffuse, qui s'exerce à l'encontre de tous ceux qui ne se définissent pas comme turcs sunnites. Deux catégories de population peuvent être grossièrement repérées : les assimilables, turcophones et sunnites, qui viennent renforcer le processus de turquisation de l'Anatolie ; les indésirables, susceptibles de modifier le fragile équilibre ethnico-religieux anatolien. L'ensemble des États de la région a fait preuve d'un nationalisme intransigeant dont sont victimes toutes les nationalités sans exception. Les États-nations du Moyen-Orient, à partir de sociétés multiculturelles traditionnelles, cherchent une homogénéité nouvelle, calquée sur la conception occidentale, selon des variations connues. L'histoire politique de la République turque témoigne de la portée du nationalisme dans la construction de l'État-nation, qui a emprunté certaines valeurs au jacobinisme français. Mais la politique de la Turquie concernant "ses" minorités n'est pas sans rappeler la politique allemande relative à l'immigration, avec deux catégories principales : les assimilables (Aussiedler en Allemagne - Allemands dits de souche, vivant en Europe de l'Est ou en Russie depuis plusieurs générations et qui reviennent au pays - et minorités turcophones et musulmanes en Turquie) et les indésirables, considérés et traités comme des hôtes de passage (Ausländer et Gastarbeiter en Allemagne et non turcophones en Turquie, comme les réfugiés kurdes irakiens qui, depuis les exodes de 1988 et de 1991, vivent dans des camps de tentes ou dans les habitats collectifs précaires des grandes villes du Kurdistan turc). Peu à peu en Turquie, l'émigration apparaît comme le "moyen idéal d'homogénéisation nationale", faisant appel au minimum de violence. Les pays d'accueil reproduisent de facto l'homogénéité voulue par l'État turc en traitant les migrants de Turquie comme une entité indivisible. Ceux-ci sont communément perçus comme les porteurs naturels de "leur propre culture", celle dont ils portent le passeport.

Pourtant, si l'insertion professionnelle des différents groupes de migrants est souvent identique, leur rapport à l'histoire et à l'avenir peut se révéler fondamentalement différent. Les migrations en provenance de Turquie et à destination des pays européens sont plurielles tant dans leurs origines, leurs motivations, leurs modes de socialisation et de mobilisation. Pour en rendre compte brièvement, je propose de prendre en compte trois paramètres, fortement impliqués dans la genèse du phénomène migratoire de Turquie : les causes de l'émigration ; l'appartenance ethnico-culturelle et religieuse des migrants ; le temps de l'immigration. Ces trois facteurs sont sinon déterminants, du moins significatifs dans la propension des migrants à se mobiliser en exil. Car les mobilisations sont elles aussi de plusieurs ordres. Plutôt que de revenir sur les recompositions de l'échiquier politique turc, les formes du discours religieux, les mobilisations spécifiques des femmes, des Kurdes ou encore des Alévis, déjà traitées par ailleurs, je n'évoquerai dans la seconde partie de ce papier que de deux formes émergentes des mobilisations turques : la participation institutionnelle des migrants et de leurs enfants dans les pays d'accueil, à travers les exemples d'une part, de la participation politique et d'autre part, de la participation juridique. Ces deux exemples montrent que, même exclus du suffrage et ayant difficilement accès aux procédures juridiques, les migrants de Turquie veulent prouver leur appartenance à la société européenne dans laquelle ils vivent.

Des migrants économiques aux migrants politiques, une frontière parfois mince

Les périodes-clés des migrations turques sont les mêmes pour l'ensemble des pays européens, même si les flux sont plus précoces à destination de l'Allemagne que vers la France ou le Benelux. Nous pouvons en distinguer trois.

Les années 1960-70, théâtre d'une migration économique

En Turquie, l'émigration est le révélateur de tensions socio-économiques classiques à tout pays exportateur de main-d'œuvre : forte croissance démographi-que (population multipliée par deux entre 1945 et 1970), industrialisation des campagnes (alors que 98,5% des exploitations comprennent moins de 10 hectares) et exode rural (population urbaine multipliée par 2,85 entre 1950 et 1980 et population rurale par 1,5 seulement), sous-emploi, chômage, développement inégal d'une région à l'autre engendrant des niveaux de vie profondément divers. L'État turc mène, de 1961 à 1978, une politique d'encouragement à l'émigration comme remède à l'inflation, au déséquilibre de la balance commerciale et des paiements et au chômage. Tandis que la croissance de la production en Turquie est assurée dans les années 1960 par l'aide au développement (accords entre l'État turc, l'OCDE et le FMI), celle-ci est largement soutenue au début des années 1970 par les émigrés.

En Allemagne, le renforcement de la séparation entre l'Est et l'Ouest après 1962, qui prive la partie occidentale de la main-d'œuvre orientale, permet l'arrivée massive de migrants en RFA : 80% des migrants de Turquie s'y rendent. De 1963 à 1981, 232 accords sont conclus entre compagnies allemandes et turques, sur un total de 813 accords réalisés avec des sociétés étrangères en Turquie. Lors des premières années, les ouvriers transitent par l'Institut de recherche sur les rapports économiques germano-turcs de S. Sözeri, puis les recrutements sont placés sous le contrôle direct des autorités turques et allemandes. À titre de comparaison, seuls 18 accords voient le jour entre la Turquie et les Pays-Bas. Cependant, la plupart des pays d'Europe de l'Ouest signent peu à peu des conventions bilatérales avec la Turquie (Belgique, Pays-Bas et Autriche en 1964, France en 1965, Suède en 1967, Suisse en 1969 et Danemark en 1970), qui accélèrent les flux migratoires.

Les travailleurs envoyés en Europe par le Service de l'Emploi turc (Is ve Isçi Bulma Kurumu)

Pays 1961-1973 1974
Autriche 34 461 2 501
Belgique 15 309 555
Danemark 3 579 -
France 45 366 10 557
Grande-Bretagne 2 062 113
Pays-Bas 23 359 1 503
RFA 648 029 1 228
Suisse 6 360 770
Autres 11 764 2 964
Total 790 289 20 211

Note : Aux chiffres du ministère du Travail turc cités ci-dessus et qui ne tiennent compte que des travailleurs ayant utilisé les services de l'Emploi turc, s'ajoute une proportion non négligeable de migrants, particulièrement pendant la période 1970-74. Si l'on en croit plusieurs recherches menées au milieu des années 1970, 30 à 40% des migrants seraient entrés en tant que touristes dans les pays d'accueil.

La période 1974-80, fermeture des frontières mais diversité migratoire

La fermeture officielle des frontières à partir de 1974, se traduit paradoxalement par un gonflement de la présence turque et kurde en Europe, qui devance la croissance relativement rapide des familles marocaines. D'une part, le regroupement familial prend le relais de la migration de travail, d'autant qu'il s'applique à plusieurs générations d'âge. D'autre part, le taux de natalité des migrants de Turquie, relativement élevé, combiné à des législations sur la nationalité très variables d'un pays de résidence à l'autre, contribuent à la progression des effectifs.

L'émigration touche, durant cette période, toutes les composantes de la mosaïque turque, même si des différences géographiques existent. Avant la fermeture des frontières en Europe, les grandes villes et les régions les plus développées ont fourni une part importante de la main-d'œuvre migratoire : à la fin de 1974, les sept provinces les plus riches (Istanbul, Ankara, Izmir, Adana, Bursa, Zonguldak, Samsun) contribuaient à hauteur de 42,5% au total des migrants envoyés par le Service de l'Emploi, alors que les quatre provinces les plus pauvres (Hakkari, Siirt, Bitlis, Van) n'envoyaient que très peu de migrants. Certes, les migrants d'Anatolie centrale et orientale ont peu utilisé les réseaux officiels turcs pour partir. Mais l'Allemagne entendait surtout accueillir une population qualifiée et majoritairement urbaine (68% des Turcs d'Allemagne proviennent des zones les plus développées et seulement 4% des zones les plus défavorisées). Après 1974 en revanche et à mesure que les pays d'accueil se diversifient, les zones d'émigration se situent plutôt à l'Est de la ligne Samsun/Iskenderum, région oubliée du développement industriel où les conditions géographiques et climatiques sont peu propices aux cultures. Le modèle de relais caractérisé par une émigration de la campagne vers la ville puis vers l'étranger caractérise donc mieux les migrants d'Allemagne, majoritairement qualifiés et urbains, que ceux de France. Les migrations vers les pays européens hors Allemagne coïncident en effet avec une période où les villes turques industrialisées sont déjà saturées à cause de l'exode rural et où, par conséquent, l'émigration directe des campagnes vers l'étranger s'accentue. En Belgique et en Suède, les migrants proviennent de régions dans lesquels les employeurs avaient déjà des contacts. Les employeurs néerlandais se tournent quant à eux vers l'Anatolie centrale et quelques régions de la mer Noire et recrutent davantage de villageois que d'urbains.

Les années 1980-90 et l'arrivée des réfugiés politiques

Les deux phénomènes majeurs de la période 1980-82 sont le coup d'État militaire du 12 septembre 1980 en Turquie et le changement de pouvoir en France après les élections présidentielles du 10 mai 1981. Le coup d'État militaire est la cause d'un flux important de réfugiés politiques vers l'Europe de l'Ouest et notamment vers la France, où l'arrivée au pouvoir des socialistes nourrit l'espoir d'une tolérance plus grande envers l'immigration et la régularisation. Outre les filières d'immigration clandestine maîtrisées par les passeurs, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) recense 17 355 dossiers de demande d'asile émanant de citoyens turcs en 1989 puis 11 727 en 1990. Malgré une baisse sensible des sollicitations d'asile et des tentatives d'immigration, le nombre des entrées de clandestins ajouté à celui des réfugiés atteint, au début de la décennie 1990, celui des travailleurs réguliers du début des années 1970. L'Allemagne, la Suisse et la Suède rencontrent des situations analogues. Devant l'afflux des demandeurs d'asile et la nécessité d'élaborer une politique commune en matière d'immigration, les pays européens durcissent les critères de régularisation (résolutions de Londres, convention de Dublin). Aussi, les candidats turcs au statut de réfugié connaissent un très fort taux de rejet qui se traduit par une baisse des demandes d'asile au début des années 1990.

Demandeurs d'asile en provenance de Turquie par pays (1986-96) (en milliers)

1986

All.

France

Pays-Bas

Roy.-Uni

Suède

Suisse

-

-

-

-

-

4,1

1987

-

-

-

-

-

5,8

1988

-

-

-

0,3

-

9,7

1989

20,0

-

-

2,4

-

9,4

1990

22,1

11,8

0,8

1,6

1,0

7,3

1991

23,9

9,7

0,9

2,1

0,4

4,3

1992

28,3

1,8

0,7

1,9

0,4

-

1993

19,1

1,3

0,6

1,5

0,3

1,1

1994

19,1

1,3

0,6

2,0

0,3

1,1

1995

25,5

1,7

0,7

1,8

0,3

1,3

1996

23,8

1,2

0,7

1,4

0,2

1,3

Entrées des migrants de Turquie par pays de résidence (1983-96) (en milliers)

1983

All.

Belg.

Dk

Finl.

Fr.

Norv

P-B

Suède

Suis.

27,8

-

-

-

6,8

-

3,7

0,9

4,3

1984

34,1

1,8

-

-

5,4

-

4,1

1,2

3,0

1985

47,5

1,6

-

-

4,3

-

5,9

1,1

2,7

1986

62,1

1,7

-

-

4,3

-

8,4

1,1

3,2

1987

66,3

1,9

-

-

4,6

-

9,6

1,3

3,4

1988

78,4

1,4

-

-

4,7

0,8

10,4

1,2

3,6

1989

85,7

1,8

-

-

5,3

0,7

11,0

1,5

4,0

1990

83,6

2,4

1,1

-

7,0

0,5

12,6

1,6

6,0

1991

81,9

2,9