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Parler
des questions migratoires
en Turquie revient à
évoquer la pression,
parfois nette, parfois
diffuse, qui s'exerce
à l'encontre de
tous ceux qui ne se définissent
pas comme turcs sunnites.
Deux catégories
de population peuvent
être grossièrement
repérées
: les assimilables, turcophones
et sunnites, qui viennent
renforcer le processus
de turquisation de l'Anatolie
; les indésirables,
susceptibles de modifier
le fragile équilibre
ethnico-religieux anatolien.
L'ensemble des États
de la région a
fait preuve d'un nationalisme
intransigeant dont sont
victimes toutes les nationalités
sans exception. Les États-nations
du Moyen-Orient, à
partir de sociétés
multiculturelles traditionnelles,
cherchent une homogénéité
nouvelle, calquée
sur la conception occidentale,
selon des variations connues.
L'histoire politique de
la République turque
témoigne de la
portée du nationalisme
dans la construction de
l'État-nation,
qui a emprunté
certaines valeurs au jacobinisme
français. Mais
la politique de la Turquie
concernant "ses" minorités
n'est pas sans rappeler
la politique allemande
relative à l'immigration,
avec deux catégories
principales : les assimilables
(Aussiedler en
Allemagne - Allemands
dits de souche, vivant
en Europe de l'Est ou
en Russie depuis plusieurs
générations
et qui reviennent au pays
- et minorités
turcophones et musulmanes
en Turquie) et les indésirables,
considérés
et traités comme
des hôtes de passage
(Ausländer
et Gastarbeiter
en Allemagne et non turcophones
en Turquie, comme les
réfugiés
kurdes irakiens qui, depuis
les exodes de 1988 et
de 1991, vivent dans des
camps de tentes ou dans
les habitats collectifs
précaires des grandes
villes du Kurdistan turc).
Peu à peu en Turquie,
l'émigration apparaît
comme le "moyen idéal
d'homogénéisation
nationale", faisant appel
au minimum de violence.
Les pays d'accueil reproduisent
de facto l'homogénéité
voulue par l'État
turc en traitant les migrants
de Turquie comme une entité
indivisible. Ceux-ci sont
communément perçus
comme les porteurs naturels
de "leur propre culture",
celle dont ils portent
le passeport.
Pourtant,
si l'insertion professionnelle
des différents
groupes de migrants est
souvent identique, leur
rapport à l'histoire
et à l'avenir peut
se révéler
fondamentalement différent.
Les migrations en provenance
de Turquie et à
destination des pays européens
sont plurielles tant dans
leurs origines, leurs
motivations, leurs modes
de socialisation et de
mobilisation. Pour en
rendre compte brièvement,
je propose de prendre
en compte trois paramètres,
fortement impliqués
dans la genèse
du phénomène
migratoire de Turquie
: les causes de l'émigration
; l'appartenance ethnico-culturelle
et religieuse des migrants
; le temps de l'immigration.
Ces trois facteurs sont
sinon déterminants,
du moins significatifs
dans la propension des
migrants à se mobiliser
en exil. Car les mobilisations
sont elles aussi de plusieurs
ordres. Plutôt que
de revenir sur les recompositions
de l'échiquier
politique turc, les formes
du discours religieux,
les mobilisations spécifiques
des femmes, des Kurdes
ou encore des Alévis,
déjà traitées
par ailleurs, je n'évoquerai
dans la seconde partie
de ce papier que de deux
formes émergentes
des mobilisations turques
: la participation institutionnelle
des migrants et de leurs
enfants dans les pays
d'accueil, à travers
les exemples d'une part,
de la participation politique
et d'autre part, de la
participation juridique.
Ces deux exemples montrent
que, même exclus
du suffrage et ayant difficilement
accès aux procédures
juridiques, les migrants
de Turquie veulent prouver
leur appartenance à
la société
européenne dans
laquelle ils vivent.
Des
migrants économiques
aux migrants politiques,
une frontière parfois
mince
Les
périodes-clés
des migrations turques
sont les mêmes pour
l'ensemble des pays européens,
même si les flux
sont plus précoces
à destination de
l'Allemagne que vers la
France ou le Benelux.
Nous pouvons en distinguer
trois.
Les
années 1960-70,
théâtre d'une
migration économique
En
Turquie, l'émigration
est le révélateur
de tensions socio-économiques
classiques à tout
pays exportateur de main-d'uvre
: forte croissance démographi-que
(population multipliée
par deux entre 1945 et
1970), industrialisation
des campagnes (alors que
98,5% des exploitations
comprennent moins de 10
hectares) et exode rural
(population urbaine multipliée
par 2,85 entre 1950 et
1980 et population rurale
par 1,5 seulement), sous-emploi,
chômage, développement
inégal d'une région
à l'autre engendrant
des niveaux de vie profondément
divers. L'État
turc mène, de 1961
à 1978, une politique
d'encouragement à
l'émigration comme
remède à
l'inflation, au déséquilibre
de la balance commerciale
et des paiements et au
chômage. Tandis
que la croissance de la
production en Turquie
est assurée dans
les années 1960
par l'aide au développement
(accords entre l'État
turc, l'OCDE et le FMI),
celle-ci est largement
soutenue au début
des années 1970
par les émigrés.
En
Allemagne, le renforcement
de la séparation
entre l'Est et l'Ouest
après 1962, qui
prive la partie occidentale
de la main-d'uvre
orientale, permet l'arrivée
massive de migrants en
RFA : 80% des migrants
de Turquie s'y rendent.
De 1963 à 1981,
232 accords sont conclus
entre compagnies allemandes
et turques, sur un total
de 813 accords réalisés
avec des sociétés
étrangères
en Turquie. Lors des premières
années, les ouvriers
transitent par l'Institut
de recherche sur les rapports
économiques germano-turcs
de S. Sözeri, puis
les recrutements sont
placés sous le
contrôle direct
des autorités turques
et allemandes. À
titre de comparaison,
seuls 18 accords voient
le jour entre la Turquie
et les Pays-Bas. Cependant,
la plupart des pays d'Europe
de l'Ouest signent peu
à peu des conventions
bilatérales avec
la Turquie (Belgique,
Pays-Bas et Autriche en
1964, France en 1965,
Suède en 1967,
Suisse en 1969 et Danemark
en 1970), qui accélèrent
les flux migratoires.
Les
travailleurs envoyés
en Europe par le Service
de l'Emploi turc (Is ve
Isçi Bulma Kurumu)
|
Pays |
1961-1973
|
1974
|
|
Autriche |
34
461 |
2
501 |
|
Belgique |
15
309 |
555
|
|
Danemark |
3
579 |
-
|
|
France |
45
366 |
10
557 |
|
Grande-Bretagne |
2
062 |
113
|
|
Pays-Bas |
23
359 |
1
503 |
|
RFA |
648
029 |
1
228 |
|
Suisse |
6
360 |
770
|
|
Autres |
11
764 |
2
964 |
|
Total |
790
289 |
20
211 |
Note
: Aux chiffres du ministère
du Travail turc cités
ci-dessus et qui ne tiennent
compte que des travailleurs
ayant utilisé les
services de l'Emploi turc,
s'ajoute une proportion
non négligeable
de migrants, particulièrement
pendant la période
1970-74. Si l'on en croit
plusieurs recherches menées
au milieu des années
1970, 30 à 40%
des migrants seraient
entrés en tant
que touristes dans les
pays d'accueil.
La
période 1974-80,
fermeture des frontières
mais diversité
migratoire
La
fermeture officielle des
frontières à
partir de 1974, se traduit
paradoxalement par un
gonflement de la présence
turque et kurde en Europe,
qui devance la croissance
relativement rapide des
familles marocaines. D'une
part, le regroupement
familial prend le relais
de la migration de travail,
d'autant qu'il s'applique
à plusieurs générations
d'âge. D'autre part,
le taux de natalité
des migrants de Turquie,
relativement élevé,
combiné à
des législations
sur la nationalité
très variables
d'un pays de résidence
à l'autre, contribuent
à la progression
des effectifs.
L'émigration
touche, durant cette période,
toutes les composantes
de la mosaïque turque,
même si des différences
géographiques existent.
Avant la fermeture des
frontières en Europe,
les grandes villes et
les régions les
plus développées
ont fourni une part importante
de la main-d'uvre
migratoire : à
la fin de 1974, les sept
provinces les plus riches
(Istanbul, Ankara, Izmir,
Adana, Bursa, Zonguldak,
Samsun) contribuaient
à hauteur de 42,5%
au total des migrants
envoyés par le
Service de l'Emploi, alors
que les quatre provinces
les plus pauvres (Hakkari,
Siirt, Bitlis, Van) n'envoyaient
que très peu de
migrants. Certes, les
migrants d'Anatolie centrale
et orientale ont peu utilisé
les réseaux officiels
turcs pour partir. Mais
l'Allemagne entendait
surtout accueillir une
population qualifiée
et majoritairement urbaine
(68% des Turcs d'Allemagne
proviennent des zones
les plus développées
et seulement 4% des zones
les plus défavorisées).
Après 1974 en revanche
et à mesure que
les pays d'accueil se
diversifient, les zones
d'émigration se
situent plutôt à
l'Est de la ligne Samsun/Iskenderum,
région oubliée
du développement
industriel où les
conditions géographiques
et climatiques sont peu
propices aux cultures.
Le modèle de relais
caractérisé
par une émigration
de la campagne vers la
ville puis vers l'étranger
caractérise donc
mieux les migrants d'Allemagne,
majoritairement qualifiés
et urbains, que ceux de
France. Les migrations
vers les pays européens
hors Allemagne coïncident
en effet avec une période
où les villes turques
industrialisées
sont déjà
saturées à
cause de l'exode rural
et où, par conséquent,
l'émigration directe
des campagnes vers l'étranger
s'accentue. En Belgique
et en Suède, les
migrants proviennent de
régions dans lesquels
les employeurs avaient
déjà des
contacts. Les employeurs
néerlandais se
tournent quant à
eux vers l'Anatolie centrale
et quelques régions
de la mer Noire et recrutent
davantage de villageois
que d'urbains.
Les
années 1980-90
et l'arrivée des
réfugiés
politiques
Les
deux phénomènes
majeurs de la période
1980-82 sont le coup d'État
militaire du 12 septembre
1980 en Turquie et le
changement de pouvoir
en France après
les élections présidentielles
du 10 mai 1981. Le coup
d'État militaire
est la cause d'un flux
important de réfugiés
politiques vers l'Europe
de l'Ouest et notamment
vers la France, où
l'arrivée au pouvoir
des socialistes nourrit
l'espoir d'une tolérance
plus grande envers l'immigration
et la régularisation.
Outre les filières
d'immigration clandestine
maîtrisées
par les passeurs, l'Office
français de protection
des réfugiés
et apatrides (OFPRA) recense
17 355 dossiers de demande
d'asile émanant
de citoyens turcs en 1989
puis 11 727 en 1990. Malgré
une baisse sensible des
sollicitations d'asile
et des tentatives d'immigration,
le nombre des entrées
de clandestins ajouté
à celui des réfugiés
atteint, au début
de la décennie
1990, celui des travailleurs
réguliers du début
des années 1970.
L'Allemagne, la Suisse
et la Suède rencontrent
des situations analogues.
Devant l'afflux des demandeurs
d'asile et la nécessité
d'élaborer une
politique commune en matière
d'immigration, les pays
européens durcissent
les critères de
régularisation
(résolutions de
Londres, convention de
Dublin). Aussi, les candidats
turcs au statut de réfugié
connaissent un très
fort taux de rejet qui
se traduit par une baisse
des demandes d'asile au
début des années
1990.
Demandeurs
d'asile en provenance
de Turquie par pays (1986-96)
(en milliers)
|
1986
|
All.
|
France
|
Pays-Bas
|
Roy.-Uni
|
Suède
|
Suisse
|
|
-
|
-
|
-
|
-
|
-
|
4,1
|
|
1987
|
-
|
-
|
-
|
-
|
-
|
5,8
|
|
1988
|
-
|
-
|
-
|
0,3
|
-
|
9,7
|
|
1989
|
20,0
|
-
|
-
|
2,4
|
-
|
9,4
|
|
1990
|
22,1
|
11,8
|
0,8
|
1,6
|
1,0
|
7,3
|
|
1991
|
23,9
|
9,7
|
0,9
|
2,1
|
0,4
|
4,3
|
|
1992
|
28,3
|
1,8
|
0,7
|
1,9
|
0,4
|
-
|
|
1993
|
19,1
|
1,3
|
0,6
|
1,5
|
0,3
|
1,1
|
|
1994
|
19,1
|
1,3
|
0,6
|
2,0
|
0,3
|
1,1
|
|
1995
|
25,5
|
1,7
|
0,7
|
1,8
|
0,3
|
1,3
|
|
1996
|
23,8
|
1,2
|
0,7
|
1,4
|
0,2
|
1,3
|
Entrées
des migrants de Turquie
par pays de résidence
(1983-96) (en milliers)
|
1983
|
All.
|
Belg.
|
Dk
|
Finl.
|
Fr.
|
Norv
|
P-B
|
Suède
|
Suis.
|
|
27,8
|
-
|
-
|
-
|
6,8
|
-
|
3,7
|
0,9
|
4,3
|
|
1984
|
34,1
|
1,8
|
-
|
-
|
5,4
|
-
|
4,1
|
1,2
|
3,0
|
|
1985
|
47,5
|
1,6
|
-
|
-
|
4,3
|
-
|
5,9
|
1,1
|
2,7
|
|
1986
|
62,1
|
1,7
|
-
|
-
|
4,3
|
-
|
8,4
|
1,1
|
3,2
|
|
1987
|
66,3
|
1,9
|
-
|
-
|
4,6
|
-
|
9,6
|
1,3
|
3,4
|
|
1988
|
78,4
|
1,4
|
-
|
-
|
4,7
|
0,8
|
10,4
|
1,2
|
3,6
|
|
1989
|
85,7
|
1,8
|
-
|
-
|
5,3
|
0,7
|
11,0
|
1,5
|
4,0
|
|
1990
|
83,6
|
2,4
|
1,1
|
-
|
7,0
|
0,5
|
12,6
|
1,6
|
6,0
|
|
1991
|
81,9
|
2,9
|
|