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BILINGUISME DES ENFANTS DE MIGRANTS : UN ATOUT
Emine ÖZDEMIR
Logopède

Le bilinguisme des enfants d'origine immigrée constitue-t-il un obstacle à leur réussite scolaire? Non, pour autant que l'on accepte - «on» étant la société majoritaire - de ne pas en faire un obstacle. Une attitude trop souvent fréquente dans les établissements scolaires, mais qui, une fois écartée, peut laisser place à une dynamique d'apprentissage particulièrement riche...

Les enfants issus de l'immigration turque sont généralement bilingues lors de leur entrée en primaire, alors qu'ils abordent souvent la maternelle avec une connaissance lacunaire du français et une meilleure pratique de leur langue d'origine. Cela nous amène à la question de savoir l'intérêt que peut avoir cette langue maternelle dans le cursus de l'enfant. Il s'agit d'une question récurrente qui revient assez fréquemment dans le discours du personnel éducatif. Souvent, la langue des immigrés est rejetée parce qu'elle n'a pas une fonction primordiale et dans la pédagogie et, d'une manière plus générale, dans la société. Le bilinguisme des enfants n'est pas valorisé, cette langue d'origine est considérée comme une explication de l'échec scolaire de l'enfant.

Cependant, pourquoi ne tient-on pas ce discours vis-à-vis des enfants anglophones, germanophone, ... qui apprennent le français et qui réalisent les mêmes erreurs... ? Nous pensons que le bilinguisme des enfants immigrés n'est pas un frein pour le cursus scolaire de l'enfant, mais est considéré comme tel de la part de certains.

Ainsi les enfants apprennent leur langue d'origine dans le milieu familial. Il s'agit d'une transmission culturelle nécessaire pour la famille. De plus, le français n'est pas rejeté puisqu'il est introduit soit par un des parents, soit par un aîné car la famille est consciente de l'importance de la connaissance du français pour l'avenir de l'enfant. « Ne pas oublier ses racines, ni ses origines tout en s'intégrant dans la société » tel pourrait être leur credo.

Cependant, lorsque l'enfant entre en maternelle, s'il connaît quelques mots de français, il est considéré d'emblée comme problématique par la combinaison de plusieurs facteurs dont la méconnaissance de la langue avec toutes les conséquences sur le plan pédagogique, l'incompréhension des consignes données aux enfants, etc. Un autre facteur est le fait que l'enfant se sépare pour la première fois de sa mère et entre en maternelle, son comportement est considéré comme anormal. A quoi s'ajoute le niveau socio-économique des parents qui appartiennent à la classe ouvrière.

Tous ces facteurs mis ensemble donnent une approche de l'enfant pleine de préjugés

Le bilinguisme de l'enfant n'est plus un atout mais un handicap ; cela induit chez l'enfant un état de semilinguisme soit l'incapacité de l'enfant à s'exprimer ni dans une langue ni dans l autre. Alors que le bilinguisme est le terme même qui est appliqué lorsque l'enfant s'exprime dans une seconde langue reconnue dans la société. En résumé, à compétence égale, le statut d'une langue dans la société détermine si l'enfant est "intelligent" ou pas !

DEVELOPPEMENT DE FACULTES SPECIFIQUES

Mais des études récentes et moins récentes ont démontré que le bilinguisme confère à l'enfant des facultés de réflexion particulières dans le domaine linguistique et par conséquent par rapport aux apprentissages scolaires : l'enfant bilingue, grâce à sa capacité à formuler un même concept en deux langues, développe une certaine distance ou un recul par rapport à certains aspects du langage.

De nombreux auteurs ont mis en évidence la supériorité des bilingues par rapport aux monolingues dans des tâches qui font intervenir les stratégies perceptives, la manipulation de symboles linguistiques, la créativité verbale et non verbale, la compréhension des dynamiques syntagmatiques et parodigmatiques,... Mais ce qui nous intéresse, ce sont les capacités métalinguistiques et plus particulièrement la conscience phonologique précoce. En effet. de nombreux travaux ont mis en évidence depuis une vingtaine d'années l'influence de la conscience phonologique sur l'acquisition de la lecture. Selon Mann (1989), par exemple, les habiletés phonologiques sous-tendent toute communication orale et sont particulièrement importantes pour les lecteurs débutants confrontés à un système alphabétique puisque les alphabets effectuent la transcription de certains éléments phonologiques que l'on nomme phonèmes.

La conscience phonologique est donc la capacité que tout enfant doit acquérir pour apprendre à lire et à écrire. I1 s'agit de la découverte du principe alphabétique, c'est-à-dire de la connaissance de la correspondance entre le phonème et le graphème. Cette compétence se développe progressivement avant d'arriver à une unité aussi abstraite que le phonème. Selon Gombert (1990) l'enfant est capable de discriminer très tôt les sons langagiers et de différencier sa langue maternelle d'une autre langue. Ensuite l'enfant peeut identifier les syllabes dès 5 ans (rime, segmentation syllabique) alors que la manipulation syllabique est maîtrisée vers 6-7 ans. Cette dernière est mise en évidence par la suppression médiane, initiale et finale des segments syllabiques par ordre décroissant de difficulté.

L'identification phonémique est réussie vers l'âge de 6-7 ans alors que la segmentation est difficilement réussie à l'âge de 5-6 ans, mais elle peut être améliorée par l'entraînement. La suppression du phonème médian est tardive (9 ans) par rapport à la suppression du phonème initial et final (7 ans). Cette capacité est mise en évidence sur le plan logopédique par des tâches telles que la suppression, la manipulation, la permutation de phonèmes.

A L'INTERIEUR D'UNE LANGUE...

De nombreuxauteurs out réalisé des études en rapportavec des bilingues et la conscience phonologique. Les conclusions divergent, cependant ils sont d'accord pour dire que le bilinguisme présente un certain avantage.

CITONS LES CONCLUSIONS LES PLUS INTERESSANTES

Rubin et Turner (1989) ont mis en évidence de meilleures compétences des bilingues dans les tâches de conscience phonologique par rapport aux monolingues. Perregaux (1994), quant à elle, a mis en évidence la supériorité des bilingues concernant la conscience phonémique, tandis que Bruck et Genesee (1995) ont constaté que le développement de la conscience phonologique peut être influencé par l'éducation dans une seconde langue, l'importance de l'exposition à la seconde langue, l'âge de l'enfant et le contact avec la lecture. Il ressort aussi que le système phonologique des langues détermine la précocité du stade de la conscience phonologique. Ainsi, certaines langues mettent plus l'accent sur la syllabe ou le phonème et lorsqu'on applique des tâches, on constate que les résultats varient en fonction des langues en contact. Par exemple, les enfants turcs out une conscience syllabique élevée ; les enfants italiens out une conscience phonémique et syllabique plus élevée que les enfants anglais...

Cela serait dû à leur bilinguisme qui leur conférerait une sensibilité plus fine des unités phonologiques des mots car, à cause de la variété des langues auxquelles ils sont soumis, ils suivraient le flot de la parole d'une manière plus attentive (Walley, 1993).

Nous même avons réalisé une étude comparative entre des enfants d'origine turque et des enfants belges à Bruxelles (Özdemir, 2000). Nous avons associé les deux groupes selon deux critères dont le critère socio-économique et le critère « pratique linguistique à la maison ». Nous avons constaté que, sur le plan qualitatif, les enfants bilingues d'origine turque et de même niveau socio-économique out montré une certaine facilité clans les tâches de manipulations syllabiques et phonémiques par rapport aux enfants belges.

Les conclusions qui ressortent de cette étude sont que les enfants bilingues ont plus de faciliteà jouer avec les segments d'un mot. Nous avons ainsi supposé que les enfants turcs présentent une certaine facilité concernant la manipulation syllabique car la langue turque marque plus la syllabe, cela serait, par consequent, un signe d'interférence, De même nous avons appliqué une batterie de tests aux enfants de l'échantillon, dans le but de mettre en évidence, de manière préventive, les difficultés des enfants avant leur confrontation avec l'écrit. Nous avons constaté, après analyse des erreurs des enfants turcs, qu'il existait des interférences linguistiques entre le français et le turc. Il en est ainsi d'une des épreuves où I'enfant devait fournir une correction par rapport à un mot présenté avec un déterminant erroné.

Il faut toutefois être critique par rapport à ce genre de batteries qui ont été réalisées dans un but de prévention auprès des enfants monolingues. Les enfants bilingues ne doivent pas être considérés à priori comme problématiques, mais être situés dans une dynamique d'apprentissage.

Ainsi nous prônons non seulement le maintien de la langue maternelle qui va servir de substratà l'apprentissage du français mais de plus nous souhaiterions qu'il y ait des séances d'éducation phonologique. Ainsi les enfants bilingues qui ont des facilités dans les tâches qui favorisent l'accès à l'écrit l'aborderont, lors de leur entrée en première primaire, avec un outil facilitateur.

STATUT DE LA LANGUE

II faut toutefois remarquer que la mise en pratique de ces éléments sera secondaire si l'attitude vis-à-vis de la langue d'origine n'est pas modifiée. Ainsi, le développement bilingue et la capacité cognitive qui en résulte dépendront d'une variable principale psychosociale qui consiste à prendre en considération le statut relatif des langues. En effet, la perception que les différents protagonistes ont des langues en jeu va déterminer chez l'enfant non seulement la position qu'il a face à « ses » langues mais aussi face à leur apprentissage.

En d'autres mots si les deux langues sont valorisées par les milieux fréquentés par l'enfant, ce sera tout profit pour le développement cognitif et général de l'enfant.

Par contre si l'enfant est confronté à un déséquilibre entre le prestige économique, culturel, linguistique d'une communauté par rapport à une autre (Pinto, 1993, p. 123), ce déséquilibre risque de se manifester au niveau intellectuel ainsi que sur la compétence langagière en langue maternelle. C'est ce que l'on appelle la bilingualité soustractive.

Les enfants issus de l'immigration sont souvent situés dans cette catégorie. Mais la bilingualité soustractive peut être atténuée.

Selon Pinto (1993, p. 124) le réseau familial de part son attitude vis-à-vis de la langue minoritaire dans son pratique quotidienne (et plus particulièrement la familiarité avec l'écrit) compenserait ces facteurs macrosociologiques.

D'autre part lorsque l'institution scolaire prend en charge une langue minoritaire, même de manière limitée, cela peut aboutir à une bilingualité additive dans un milieu soustractif. Ainsi au Canada, on a adopté une politique linguistique de multiculturalisme qui consiste à fournir un enseignement dans la langue d'origine des populations minoritaires. La mise en pratique de cette politique a mis en évidence plusieurs éléments inattendus. Ainsi, les enfants qui suivent les cours dans leur langue d'origine développent une meilleure compétence dans la langue majoritaire et ont de plus amples capacités d'analyse tant au niveau de la langue majoritaire que celle d'orgine. De même, ces enfants accentuent leurs capacités de conceptualisation et développent une plus grande vigilance par rapport aux attentes des interlocuteurs. Il semble bien, dès lors, que l'apprentissage ou la connaissance d'une langue qui n'est pas prestigieuse dans la société d'accueil soit un poids que l'enfant issu de l'immigration devrait traîner tout au long de son cursus scolaire. Au contraire, un bilinguisme valorisé permet la manifestation des compétences qui rendent possible une réussite scolaire et un enrichissement pour tous.

BIBLIOGRAPHIE

- Bruck M., Genesee F., Phonological Awareness in Young Second language Learners, Journal of Child Language, 1995,22,p.307-324.
- Gombert,J.E., Le développement métalinguistique, Psychologie d' Aujourd'hui, Paris, P.U.F.,1990.
- Mann, V.A.,Liberman, I.Y. (1984). In Rieben, L., Perfetti, Ch., L'apprenti lecteur: Recherches empiriques et implications pédagogiques, Textes de base en psychologie, Lausanne, Delâchaux et Niestlé, 1989, p.222.
- Özdemir E., Bilinguisme, immigration et compétences orales comme prérequis de la lecture, I.L.M.H., Mémoire de logopédie, 2000.
- Perregaux, Ch., Les enfants à deux voix. Des effets du bilinguisme sur l'apprentissage de la lecture, Exploration, Suisse, Peter Lang, 1994.
- Pinto, M.A., Le développement métalinguistique chez les enfants bilingues. Problématiques théoriques et résultats de recherche, Scientia Paedagogica Experimentalis,1993, Vol.XXX,I, p.119-148.
- Rubin, H., Turner, A. (1989). In Bruck M., Genesee F., Phonological Awareness in Young Second language Learners, Journal of Child Language, 1995, 22, p.307-324.
- Walley, A.,C.,(1993).In Bruck M., Genesee F., Phonological Awareness in Young Second language Learners, Journal of Child Language, 1995, 22, p.307-324.