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LA
REPRESENTATION DES MUSULMANS
DE BELGIQUE : PATERNALISME
OU AUTO-EMANCIPATION ?
Le
3 juillet 1996, le gouvernement
belge a discrètement
promulgué un "arrêté
royal relatif à
l'Exécutif des
Musulmans de Belgique"
(Moniteur Belge 9/7/1996
), produisant ses effets
le 22 novembre... 1994
(article 15). Comme son
prédécesseur,
le "Conseil provisoire
des Sages pour l'organisation
du culte islamique en
Belgique", il était
en effet déjà
constitué et officiellement
reconnu avant sa consécration
légale...
Il
ne paraît pas inutile
de faire un petit retour
en arrière pour
mesurer le chemin parcouru
depuis fin 1989, époque
où la représentation
cultuelle des Musulmans
de Belgique fit l'objet
d'âpres débats
et d'exploitations politiques,
largement couverts par
les médias.
L'école
islamique, les cours de
religion et le hidjab
: un cocktail catalyseur
A
la rentrée de septembre
1989, la première
école primaire
islamique de Belgique,
Al Ghazali, ouvrit ses
portes à Bruxelles,
dans le respect le plus
strict du cadre légal
en matière d'enseignement.
Il s'agissait d'une initiative
du Centre Islamique et
Culturel, organisme dont
l'imam-directeur était,
depuis 1974, le gestionnaire
de facto du culte musulman
reconnu par les autorités
belges, principalement
en matière de cours
de religion islamique.
Cet
événement
enflamma notamment le
ministre-président
bruxellois Charles PICQUE
(PS), qui avait fait de
la "lutte contre
l'intégrisme musulman"
son cheval de bataille
et un utile tremplin politique
pour cet obscur conseiller
communal appelé,
quelques années
auparavant, à exercer
la charge de bourgmestre
de Saint-Gilles en attendant
que les factions du PS
local se mettent d'accord
pour désigner "définitivement"
un successeur à
Corneille BARCA. Des propos
ouvertement racistes,
et même des insultes
directes émanant
de "socialistes de
base" à l'égard
d'une affiliée
d'origine marocaine, suivirent,
en octobre, un discours
"musclé"
de Monsieur PICQUE à
propos de l'Islam (citations
coraniques, hors contexte,
à l'appui) lors
d'une assemblée
générale
du PS de Saint-Gilles...
Au
cours d'un débat
public le 17 novembre
à Bruxelles, le
directeur de cette école,
Monsieur MANSERI, un Belge
d'origine algérienne,
déclara notamment
que "son objectif
est de permettre notamment
aux jeunes Musulmans de
se prendre en charge et
de sortir du ghetto de
l'enseignement - professionnel
en particulier - tel qu'il
est parfois ressenti dans
certaines écoles
de la capitale dont la
population est composée
pour la plus grande part
d'enfants immigrés"
et qu'"il est temps
de mettre fin à
l'intégrisme laïc
qui se manifeste maintes
fois à l'égard
des communautés
pratiquantes et qui dépasse
souvent en intensité
les autres formes d'intolérance"
(Vers l'Avenir et La Libre
Belgique 17/11/1989).
Néanmoins, lors
d'un entretien que l'auteur
du présent article
avait eu ce soir-là
avec Monsieur MANCERI
à l'issue de ce
débat, celui-ci
s'était déclaré
fort intéressé
par une éventuelle
adhésion au Parti
socialiste afin de tenter
d'y infléchir les
mentalités par
trop intolérantes
vis-à-vis des Musulmans
et des personnes d'origine
étrangère
en général.
Rappelons qu'aux élections
régionales bruxelloises
de juin 1989, ce parti
avait présenté
un candidat d'origine
libanaise, Adel FAKIH,
en place non éligible
il est vrai, sur sa liste
menée par... Charles
PICQUE.
Le
même PICQUE s'était
notamment illustré
par son refus, depuis
1987, d'organiser le cours
de religion islamique
dans les écoles
communales saint-gilloises,
attitude par laquelle
il se rangeait aux côtés
du bourgmestre schaerbeekois
Roger NOLS, un "indépendant"
à la frange extrême-droite
et xénophobe du
Parti Réformateur
Libéral (droite),
candidat de ce parti notamment
aux élections européennes
de juin 1989 ; il a finalement
rejoint le Front National
en 1995, à l'occasion
d'élections législatives,
puis, quelques mois plus
tard, le "Front Nouveau",
une dissidence de droite
(!) du FN. L'Association
d'union et d'entraide
des parents musulmans
avait intenté en
juillet 1989 un procès
contre les autorités
communales de Saint-Gilles
et de Schaerbeek pour
cette raison, procès
qui se déroula
en novembre de la même
année.
Le
prétexte invoqué
par ces communes et par
leurs défenseurs
était l'absence
d'une représentation
institutionnelle du culte
musulman, absence due
à la carence des
gouvernements successifs
qui n'avaient jamais appliqué
les dispositions prévues
par la loi sur la reconnaissance
du culte musulman (19
juillet 1974) et par ses
arrêtés d'exécution
(arrêté royal
du 3 mai 1978). Certains,
comme le PRL Hervé
HASQUIN, très laïc
président du conseil
d'administration de l'Université
Libre de Bruxelles, estimèrent
quant à eux que
les deux bourgmestres
avaient probablement,
en choisissant de violer
la loi, suscité
la création de
l'école islamique
(La Libre Belgique 8/11/1989).
Le juge JONNAERT, président
du Tribunal de Première
Instance de Bruxelles,
rendit hommage au calme
et à l'attitude
respectueuse du nombreux
public, quasi exclusivement
musulman, venu écouter
les plaidoiries à
la chambre des référés...
Début
novembre encore, une cinquantaine
de parents d'origine marocaine,
soutenus par une association
de parents musulmans et
par l'imam-directeur du
Centre Islamique et Culturel,
assignèrent en
référé
l'Exécutif de la
Communauté française
et le collège des
bourgmestre et échevins
de Molenbeek afin de faire
reconnaître, à
l'Institut Technique (communal)
Edmond Machtens, le droit
des jeunes filles qui
le souhaitaient "de
se couvrir la tête
d'un foulard, tout en
suivant les cours de manière
parfaitement normale et
de ne pas être obligées
de se décoiffer".
Quelque quatre cents Musulmans
assistèrent à
l'ouverture du procès,
à nouveau présidé
par le juge JONNAERT.
Cette fois, la séance
se déroulant un
vendredi, une prière
collective eut lieu dans
une des salles du Palais
de Justice, attirant l'attention
des médias (La
Dernière Heure
18/11/1989).
Plusieurs
auto-organisations de
tendances radicalement
différentes s'exprimèrent
dans la presse pour certaines,
dans la rue et dans les
mosquées pour d'autres,
à l'occasion de
cette controverse (Vers
l'Avenir 10/11/1989).
L'Association
des étudiants musulmans,
basée à
Molenbeek et liée
à la Ligue d'entraide
islamique, dans la mouvance
des Frères Musulmans,
avait distribué
un tract où on
pouvait lire (Le Soir
10/11/1989) : "...ce
document te concerne,
toi, jeune immigré.
Aujourd'hui on s'attaque
au voile, on interdit
de parler l'arabe dans
les écoles, demain
que feront-ils ? Il est
temps de réagir,
que les autorités
sachent que nous ne sommes
pas des jouets."
La
Ligue islamique belge
(regroupant essentiellement
des Belges d'origine étrangère
et des "autochtones"
convertis ) assurait par
un communiqué de
presse que "le port
du voile est une observance
religieuse obligatoire
parce que commandée
par Dieu et ne répond
absolument ni à
une oppression masculine,
ni même au désir
du mari et encore moins
à une tradition
rétrograde",
"estimant qu'il s'agit
de la défense du
droit fondamental, pour
les musulmans, à
la liberté de leurs
pratiques religieuses
et que ce droit est garanti
par la Charte internationale
des droits de l'homme
ainsi que par la Constitution
belge" (Le Peuple
10/11/1989).
La
Coordination des Associations
Maghrébines (fondée
par trois maisons de jeunes
gérées par
des personnes d'origine
maghrébine de la
mouvance socialiste (et
laïque), Avicenne,
Groupe Contact et Sensibilisation
et Jeunesse Maghrébine,
dont plusieurs membres
furent candidats PS, et
dans une moindre mesure
Ecolo, lors des élections
communales de 1994 et
législatives de
1995 ) quant à
elle, tout en critiquant
le port du foulard, "imposition
de la volonté religieuse
masculine pour restreindre
et façonner le
comportement féminin",
estimait néanmoins
que "nul enfant ne
peut être victime
d'une exclusion qui serait
contraire au droit à
l'enseignement et à
l'obligation de scolarité"
et ajoutait qu'"il
serait temps de réunir
tous les acteurs de cette
problématique pour
trouver un terrain d'entente
et dégager des
solutions durables".
La
réponse des autorités
: paternalisme contre
auto-émancipation
Le
ministre de l'Education
de la Communauté
française, Yvan
YLIEFF (PS), adopta une
attitude ouverte et tolérante
au cours de cette polémique,
mais il est significatif
qu'il entama des consultations
"tous azimuts"
(Le Peuple 8/11/1989)
d'une part auprès
de divers organes de l'enseignement
officiel ou catholique
(Conseil de Concertation
de l'Enseignement Officiel,
Conseil Pédagogique
de l'Enseignement de la
Communauté [française],
administration du Ministère
de l'Education, Secrétariat
National de l'Enseignement
catholique), d'autre part
auprès de la Fédération
des Associations de Parents
d'Elèves de l'Enseignement
Officiel (FAPEO), laquelle
ne comptait quasiment
aucun parent musulman
parmi ses membres...
Dans
une tribune libre publiée
par Le Soir du 9 novembre,
Larby AYARI, intellectuel
maghrébin de Belgique,
souligna que "l'observation
saine et méthodique
nous montre qu'il s'agit
là [création
de l'école islamique
en Belgique et d'un parti
politique islamique en
Grande-Bretagne] d'un
mouvement de structuration
d'une communauté
qui passe du stade de
la "simple immigration"
à un début
d'auto-organisation en
tant que minorité
culturelle", à
l'instar de ce qui s'est
passé aux Etats-Unis.
Le
même jour, dans
la même rubrique
du même journal,
Hervé CNUDDE (membre
du conseil général
de la Ligue des droits
de l'homme) prônait
la mise en place "par
désignation"
d'un "conseil de
sages composé de
personnalités reconnues
parmi les résidents
musulmans d'origine marocaine
et turque", comme
"pour créer
l'organe de direction
des émissions religieuses
islamiques à la
télévision
française",
"entre autres parce
que ce mode de désignation
est plus familier au monde
religieux de l'islam que
des élections"...
Le
17 novembre, à
l'occasion de la conférence
évoquée
plus haut, un conseiller
municipal communiste de
la banlieue parisienne,
Toufik BAALACH, après
avoir abordé la
question du foulard islamique,
estima que la question
essentielle devait porter
sur "la place en
tant que citoyen des Musulmans
en France, en Belgique
ou ailleurs": "tout
le reste n'est que folklore
!", et de conclure
en réclamant une
plus large représentativité
des interlocuteurs de
la religion islamique
(Vers l'Avenir, La Libre
Belgique, La Lanterne
17/11/1989). Ce n'était
pas là l'opinion
de Monsieur MANSERI, pour
qui, "que vous le
vouliez ou non, le Centre
islamique [et culturel]
représente toute
la communauté musulmane,
tous les immigrés
sans exception depuis
1968", "il est
bien reconnu par le gouvernement
belge" (Nouvelle
Gazette de Charleroi 21/11/1989).
Au
même moment, on
apprit alors que, suite
à une demande introduite
par... l'Exécutif
régional bruxellois,
le premier ministre Wilfried
MARTENS (CVP) allait convoquer
une conférence
ministérielle ad
hoc "afin d'examiner
l'organisation de la représentation
officielle de la communauté
islamique en Belgique",
conférence à
laquelle seraient conviées
les Communautés
et les Régions
(La Dernière Heure
8/11/1989). On savait
que le ministre de la
Justice Melchior WATHELET
(PSC) envisageait la création
d'un Conseil Supérieur
des Musulmans de Belgique,
mais ce projet avait été
remis en cause après
l'assassinat en février
1989 de l'imam-directeur
du Centre Islamique et
Culturel, son principal
partenaire dans l'élaboration
de ce projet.
Un
semblable projet avait
déjà été
envisagé dès
1985 par le prédécesseur
de Monsieur WATHELET,
Jean GOL (PRL), mais avait
été abandonné
suite aux critiques émises
par le Conseil d'Etat
(Monique RENAERTS, "L'historique
de l'Islam en Belgique
et la problématique
de sa reconnaissance",
in: "Aspects de l'Islam",
Cahiers de l'Institut
de Philologie et d'Histoire
Orientales, U.L.B., 1996,
n°3, pp. 51-63). Pour
mémoire, la reconnaissance
du culte musulman, aux
côtés des
autres communautés
confessionnelles et philosophiques,
avait été
réglée par
la loi du 19 juillet 1974,
dont les arrêtés
d'exécution ne
furent adoptés
que quatre ans plus tard,
dans l'arrêté
royal du 3 mai 1978. Ce
dernier prévoyait
la mise sur pied de "comités
chargés de la gestion
des intérêts
temporels des communautés
musulmanes en matière
de culte, ainsi que de
leur représentation
dans leurs rapports avec
l'autorité civile",
mais ne fut jamais appliqué.
Des
élections proposeés,
puis contestées
C'est
alors que, fin novembre,
le Commissariat Royal
à la Politique
des Immigrés accoucha,
après neuf mois
d'existence, d'un volumineux
rapport intitulé
"Intégration,
une politique de longue
haleine". Et les
"intégristes
laïcs", principalement
au sein de la Fédération
Bruxelloise du Parti Socialiste,
ainsi que les courants
politiques xénophobes,
virent dans ce rapport
une véritable déclaration
de guerre : la proposition
de procéder à
l'élection dans
les mosquées d'un
Conseil supérieur
des Musulmans qui remplacerait,
avant la fin de l'année
scolaire, le Centre Islamique
et Culturel comme interlocuteur
officiel de l'Etat belge.
En fait, ce Conseil aurait
été composé
de douze personnes élues
et de cinq cooptées
en raison de leur autorité
morale, intellectuelle
ou scientifique (Martine
VANDEMEULEBROUCKE, "Immigration:
des pistes pour un Conseil
des Musulmans", Le
Soir 24/11/1989 et Eric
DE BELLEFROID, "Un
organe démocratique
pour représenter
l'islam", La Libre
Belgique 24/11/1989).
Quelques
jours plus tard, le tribunal
des référés
de Bruxelles trancha dans
les deux litiges dont
il avait été
saisi: dans les écoles,
y compris à Molenbeek,
le foulard islamique pourrait
être porté
en classe, mais... pas
ailleurs (cours de récréation
entre autres), et les
pouvoirs publics, y compris
à Saint-Gilles
et à Schaerbeek,
étaient tenus d'organiser
les cours de religion
islamique (Nouvelle Gazette
2/12/1989)... Néanmoins,
le tribunal reconnut,
et ce fut là une
victoire partielle pour
Charles PICQUE, le vide
juridique né de
l'absence d'un ministre
du culte islamique et
d'un organe démocratique
pour représenter
les Musulmans de Belgique.
Un conseiller communal
schaerbeekois d'opposition
souligna à cette
occasion qu'il serait
temps pour les autorités
nationales et communautaires
de mettre en pratique
l'arrêté
royal de 1978, prévoyant
l'élection démocratique
de ministres du culte
islamique par toute la
communauté musulmane,
en dehors de tout monopole
du Centre Islamique et
Culturel (Georges VERZIN,
du groupe libéral
de gauche IDS, opposé
à Roger NOLS, cf.
La Lanterne 2/12/1989).
Quelques jours plus tard,
à l'occasion d'un
débat au conseil
communal d'Ixelles, le
FDF Basile RISOPOULOS
mettait en cause "les
ministres de l'Education
qui se sont succédé
[et] n'ont jamais rien
fait pour avoir en face
d'eux des interlocuteurs
islamiques représentatifs
de la communauté
musulmane" : "il
faut ramener le problème
du foulard à sa
juste dimension"
(Le Soir 8/12/1989).
Les
"Sages" du gouvernement
belge et les élus
des Musulmans de Belgique
Dans
le même temps, à
l'initiative du Centre
Islamique et Culturel
et de "la plupart
des responsables des groupements
cultuellement représentatifs
de la communauté
musulmane, ainsi que les
imams" (Monique RENAERTS,
op. cit., p.58), fut mis
en place un Comité
préparatoire à
ces élections.
Le Commissariat Royal
fit alors savoir que la
création d'un Conseil
Supérieur des Musulmans
de Belgique ne constituait
pas une décision,
mais une proposition,
élaborée
en contact avec le Ministère
de la Justice, des représentants
du Centre Islamique et
Culturel, d'autres Musulmans,
ainsi que quelques universitaires
spécialisés.
Les
élections eurent
quand même lieu
le 13 janvier 1991 dans
les mosquées "marocaines",
malgré l'avis contraire
diffusé sous forme
de lettre-tract par l'Ambassade
du Maroc, ainsi que dans
les mosquées "turques"
indépendantes du
gouvernement turc. Le
gouvernement belge tenta
de les empêcher
en entreprenant, significativement,
des démarches auprès
de l'imam-directeur du
Centre Islamique et Culturel,
une association internationale
n'émanant aucunement
des communautés
musulmanes de Belgique,
et des ambassades du Maroc
et de Turquie, toujours
prêtes à
agir pour museler les
velléités
démocratiques de
"leurs" ressortissants
à l'étranger.
Vingt-six mille des trente-deux
mille électeurs
inscrits participèrent
à ces élections,
dont fut issu un Conseil
Général,
lequel désigna
un Conseil Supérieur
des Musulmans de Belgique
de dix-sept membres, présidé
par un des trois membres
cooptés, Yacine
BEYENS, un Belge "de
souche" converti
(Monique RENAERTS, op.
cit., p.59). Ni le Conseil
Général
ni le Conseil Supérieur
ne furent reconnus par
les autorités belges.
Pour
contrecarrer ce processus
de désignation
démocratique, le
gouvernement belge mit
en place, en mars 1990
(officialisé par
arrêté royal
le 16/11/1990), un "Conseil
provisoire des Sages pour
l'organisation du culte
islamique en Belgique",
composé de 17 membres,
dont 3 représentants
du Centre islamique et
Culturel, qui refusa de
les occuper et de reconnaître
ainsi une quelconque légitimité
à cet organe. La
quasi totalité
des membres d'origine
turque furent désignés
par l'instance religieuse
officielle de l'Etat turc,
la Fondation Religieuse
Turque (Diyanet Türk
Vakfi), les autres membres,
d'origine turque ou arabe,
par les "piliers"
(parti et syndicat) socialiste
et social-chrétien,
parfois presque contre
leur gré. Certaines
personnes non religieuses
furent contactées
pour siéger dans
cet organe, mais elles
refusèrent, estimant
que l'organisation du
culte ne pouvait être
assumée que par
des Musulmans croyants
et non seulement "sociologiques".
D'autres n'eurent pas
autant de scrupules et
des candidats, pourtant
connus pour leur athéisme
ou leur non-respect des
prescriptions religieuses,
se proposèrent
spontanément, notamment
au sein du Parti socialiste.
Le
"Conseil des Sages"
n'eut qu'une éphémère
existence de moins de
deux ans, aucunement reconnu
par les personnes au nom
desquelles il était
censé s'exprimer.
Des "Comités
techniques" successifs
furent mis sur pied pour
gérer l'enseignement
de la religion islamique.
Le premier, constitué
à l'initiative
du "Conseil des Sages",
fut accusé par
ses détracteurs
de pratiquer le clientélisme
dans la désignation
de nouveaux enseignants.
Le second, "Comité
technique bis", fruit
de négociations
fort discrètes
entre des émissaires
du gouvernement belge
et les diverses organisations
musulmanes, fut composé
de cinq Musulmans "pratiquants"
(par opposition à
"sociologiques")
répondant à
des critères très
stricts, et exerça
ses activités de
fin 1992 à fin
1994.
Entre
le début 1993 et
la fin 1994 eurent lieu
de nouvelles négociations,
tout aussi discrètes,
qui débouchèrent
finalement, en octobre
1994, sur la reconnaissance
par le Ministère
de la Justice d'un "Exécutif
des Musulmans de Belgique"
comme interlocuteur.
Vers
une reconnaissance politique
des citoyens musulmans
de Belgique
A
la différence de
feu le "Conseil des
Sages", l'"Exécutif
des Musulmans" semble
bénéficier
d'une légitimité
assez large au sein des
communautés musulmanes
de Belgique (notons néanmoins
que des problèmes
se sont posés pour
la représentation
des courants turcs ne
se reconnaissant pas dans
la Fondation Islamique
Turque, c'est-à-dire
principalement les mosquées
Milli Görüsh,
branche extérieure
du parti islamiste Refah),
bien que le "Conseil
Supérieur des Musulmans
de Belgique", dont
firent partie certains
de ses membres actuels,
poursuive son existence
et continue à réclamer
l'organisation d'élections,
seules susceptibles de
conférer à
un tel organe une légitimité
indiscutable.
En
effet, comme l'a très
justement noté
l'éminente islamologue
Monique RENAERTS à
propos de l'élection
du Conseil Général
des Musulmans en janvier
1991, "pour la majorité
des musulmans d'origine
étrangère,
c'était la première
fois de leur vie qu'ils
avaient l'occasion de
se rendre aux urnes"
(Monique RENAERTS, op.
cit., p.59). Cette observation
ne doit néanmoins
pas faire oublier que
les travailleurs non-belges
étaient déjà
électeurs et éligibles
aux élections sociales
dans leur entreprise depuis
plus de quinze ans.
Cinq
ans plus tard, la situation
a considérablement
évolué en
raison de l'accroissement
des naturalisations et
des options de nationalité
et, de plus en plus, les
Musulmans de Belgique,
quelle que soit leur origine
ethnique, sont des citoyens
belges à part entière.
Depuis la mise sur pied
de l'Exécutif au
printemps 1994 et sa reconnaissance,
il y a eu des élections
communales (octobre 1994),
puis législatives
(mai 1995), qui ont vu
l'élection d'une
trentaine au moins de
personnes musulmanes ou
d'origine musulmane (ils
n'étaient que quatre
auparavant, dont trois
écologistes et
un CVP) au sein des conseils
communaux ou de l'aide
sociale dans les trois
Régions du pays,
puis au sein du Parlement
régional bruxellois,
tant sur des listes socialistes
ou écologistes
que social-chrétiennes
ou FDF. Des fidèles
de mosquées bruxelloises
(principalement dans la
commune de Molenbeek)
nous ont rapporté
les appels de certains
prédicateurs à
voter pour les partis
écologistes, notamment
pour le candidat Mostafa
OUEZEKHTI.
Contrairement
à la précédente
génération
de Musulmans militant
dans des partis politiques
"belges", notamment
au PS, certain(e)s de
ces élu(e)s, principalement
à Ecolo, ne sont
pas seulement des "Musulmans
sociologiques" et
accordent donc une plus
grande attention aux affaires
cultuelles (le député
régional Mostafa
OUEZEKHTI notamment, coordinateur
d'un forum "Vers
une reconnaissance du
culte musulman" dans
le cadre des "Etats
généraux
de l'écologie politique").
A Schaerbeek, où
plusieurs élus
locaux du FDF (notamment
le conseiller communal
Khalil ZEGUENDI et l'échevin
de la jeunesse Michel
DE HERDE) avaient participé
en 1995 à au moins
une réunion pré-électorale
dans la mosquée
Kouba, ce sont deux édiles
(non-musulmans) de ce
parti qui ont publiquement
suggéré
la création d'un
carré musulman
dans le cimetière
communal fin 1996 (Michel
DE HERDE et l'échevin
de l'état-civil
Jean-Pierre VAN GORP,
cf. e.a. La Lanterne 3/11/1996
; à Louvain par
contre, le bourgmestre
Louis TOBBACK, président
du SP, a rejeté
la "constitution
d'un ghetto [musulman]
dans le cimetière
communal", cf. Het
Laatste Nieuws 20/11/1996).
L'attitude
plus ou moins constructive
et tolérante des
responsables politiques
et des élu(e)s,
musulman(e)s ou non, aura
probablement une incidence
non négligeable
sur le processus d'intégration
politique de ces nouveaux
citoyens, et par conséquent
aussi sur le libre choix
de leurs représentants
chargés de gérer
le culte islamique. L'attitude
paternaliste des autorités
belges à l'égard
des Musulmans, héritée
du passé politique
de la Belgique vis-à-vis
des ouvriers, des femmes
ou des Congolais, ne sera
peut-être alors
plus qu'un mauvais souvenir
: début 1997, on
a pu voir au journal télévisé
un certain Charles PICQUE,
recordman du titre de
"Bruxellois de l'Année",
décerné
par les lecteurs de l'hebdomadaire
toutes-boîtes "Vlan",
passer le flambeau à
la Bruxelloise de 1996,
Nabela BEN AÏSSA,
une jeune fille musulmane
coiffée du foulard
islamique...
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