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LA FURIE DES ASSOCIATIONS
Riva KASTORYANO
Chercheur au CNRS et enseignante à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris

En France, la libéralisation de la loi sur les associations d'étrangers, en 1981 a donné une base légale à l'expression publique des identités.

Par "mimétisme synchronisé", ou contamination politique, le mouvement associatif s'est répandu dans tous les pays européens et a conduit les migrants de Turquie, comme ceux des autres pays d'émigration, à réorganiser leurs intérêts et leurs identités, qu'elles soient sociales, culturelles, ethniques ou politiques.

Les actions de l'État turc se sont ainsi trouvées en compétition avec les activités des associations.

Certaines de celles-ci ont remplacé les actions militantes et révolutionnaires, de droite ou de gauche, religieuse ou ethniques, représentées en Turquie et transposées en "exil" ; d'autres se sont créées, souvent avec l'aide des pouvoirs publics, pour assurer "l'intégration" des Turcs dans leur pays de résidence.

En effet, dans les années 1970 et même au début des années 1980, les activités politiques «en exil» étaient principalement orientées vers le pays d'origine et avaient comme adversaire l'État turc.

La mobilisation, accrue avec l'arrivée des réfugiés politiques, et organisée autour d'associations financées par des individus, par des partis politiques turcs ou encore par des organismes privés internationaux, se présentait comme la transposition de la vie politique de Turquie, avec ses clivages idéologiques.

Ces mouvements de tendances diverses et variées avaient comme raison d'être la protestation vis-à-vis de la politique menée en Turquie, de sa conception de la nation, de sa conception de la religion.

Il arrivait même que les imams représentants des Affaires religieuses, une fois installés dans un pays européen, rejoignent les sectes religieuses ou autres associations musulmanes turques de diverses tendances indépendantes de l'État turc.
En France, ces organisations s'ajoutent aux nouvelles associations créées après 1981.En Allemagne et aux Pays-Bas, elles conjuguent leurs activités et consolident leurs liens pour former des fédérations d'associations où toutes les tendances sont représentées en vue d'une reconnaissance de la "minorité" turque par les pouvoirs publics.

Que ces associations soient une dérivation des groupes politiques déjà actifs en Turquie, qu'elles soient le résultat d'une conversion des mouvements ouvriers en Turquie ou dans les pays européens ou encore qu'elles émanent des initiatives locales, en France ou en Allemagne, les discours des dirigeants donnent une place privilégiée à la culture et à l'identité dont la définition varie en fonction de leur idéologie : identité nationale, identité religieuse, identité politique.

Ces associations se trouvent à la rencontre de l'offre et de la demande à la fois des pouvoirs publics et de la population à laquelle elles s'adressent.

Les pouvoirs publics accordent des subventions pour soutenir les activités qui tendent à intégrer les migrants dans la société et attendent de ces associations qu'elles jouent le rôle d'intermédiaires entre la population immigrée et les autorités publiques, et de leurs dirigeants qu'ils soient leurs interlocuteurs privilégiés.
Quant aux migrants, ils soutiennent les activités, par des cotisations ou par leur présence régulière, lorsque les associations rendent explicites les intérêts des familles et leur donnent un sentiment de sécurité concernant leur séjour d'abord (régularisation) et le maintien de leur culture, de leur langue et de leur religion.

Dans l'ensemble, les associations se définissent toutes a priori comme des institutions à vocation "communautaire".

Mais elles contribuent en réalité à établir des liens, parfois de solidarité, entre les migrants venus de Turquie ou à créer au contraire des situations de rivalité qui peuvent être interprétées comme conflictuelles.

Elles peuvent aussi circuler entre différents réseaux existants pour en restructurer de nouveaux et construire ainsi en exil de nouvelles identités politiques ethno-nationales et religieuses.

La revendication de l'islam de la part des Kurdes qui les inclue de façon pragmatique dans le mouvement Vision nationale faute d'institution indépendante jusqu'à une période récente en est le meilleur exemple.

Les ATT en constituent un autre exemple. Toutes les villes de France ont une association ATT. Qu'elle s'appelle tantôt Association des travailleurs turcs, tantôt Association des travailleurs de Turquie. La différence de leurs objectifs est évidente ; c'est la différence que font leurs dirigeants entre "turcs" et "de Turquie".

Dans le premier cas (souvent présent dans les petites villes dont l'implantation turque remonte aux années 70), il s'agit d'une association créée par les migrants eux-mêmes dans le but d'un rassemblement informel au départ ; alors que le second cas (qu'on trouve à Paris, à Metz et dans d'autres villes) tient compte des différences ethniques en Turquie (Turcs et Kurdes) et exprime une prise de position politique à la fois vis-à-vis de la Turquie et vis-à-vis de la France.

Des scissions à l'intérieur de chaque organisation associative entraîne leur prolifération. De fait, des incompatibilités d'humeur ou des désaccords idéologiques, mais aussi de nouvelles sources de financement ou la pénétration de nouveaux réseaux dans les structures existantes sont autant de facteurs qui expliquent la division à l'intérieur des unes, la dissolution des unes ou la création d'autres.

Cette dynamique s'observe surtout dans le mouvement associatif et surtout en France. Elle semble répondre aux attentes des pouvoirs publics qui souhaiteraient voir se constituer des solidarités locales plus que des solidarités ethniques dans des localités à forte concentration de familles originaires de Turquie.

Cependant, la rivalité entre les associations contribue à structurer une autre forme de communauté qu'on pourrait qualifier de communauté de conflit.
Les divers rôles et fonctions que ces associations représentent créent des situations où les individus deviennent plus conscients de leur appartenance non seulement politique, mais aussi ethnique et religieuse.

Elles font apparaître ainsi, une fois de plus, l'hétérogénéité de la population originaire de Turquie et la complexité des réseaux de relations qui ont comme référence la politique officielle de l'État turc et les relations interethniques dans la Turquie actuelle. Ainsi, il existe pour les Turcs des cas où, malgré les affinités politiques et idéologique qui les rapprochent, les identifications ethniques et nationales les éloignent.

Même si l'ensemble des relations apparaît comme la transposition des clivages politiques en Turquie, les associations se reconstituent en fonction de nouvelles identités politiques sur la base d'une identité ethnico-nationale, redéfinies et développées en "exil".

C'est dans cette imbrication que les membres potentiels cherchent leur voie et définissent leur vocation. Les associations culturelles, sociales, laïques par définition qui assurent une structure d'accueil pour tout migrant arrivant de Turquie se situent en principe au croisement des réseaux de relations et au-delà des disputent politiques.