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INSERTION PAR LES SPORT :
CHOC DES CULTURES, SYNERGIES ET CONTRADICTIONS
Dominique CHARRIER
Economiste, Enseignant-Chercheur au Centre de Recherche sur les Cultures Sportives
à l'Université de Paris Sud Orsay

Si la société française a commencé à prendre conscience du « mal des banlieues » au début des années 70, ce n'est qu'au début des années 80 que le recours aux activités sportives à des fins d'animation, de prévention, d'insertion / intégration 1 s'est accentué. Près de vingt ans plus tard, des milliers d'actions s'organisent chaque année, ponctuellement ou sur des périodes plus ou moins longues, pendant les vacances, en fin d'après-midi pendant les périodes scolaires, à tous les niveaux d'échelle (de l'immeuble à l'ensemble du territoire national). La diversité est telle qu'il est devenu utile de proposer des points de repère aux acteurs, qu'ils occupent un poste de décision ou un poste d'action sur le terrain.

Les problématiques d'insertion par le sport cristallisent le «choc des cultures» spécifiques, différentes mais pas indifférentes, qui parviennent à travailler ensemble, même si ces avancées en synergie ne sont pas exemptes de blocages et de contradictions 2. Ainsi, les cultures du mouvement sportif, de l'animation (sportive) et du travail social se télescopent, s'esquivent ou travaillent en partenariat.

Une première ligne de partage s'organise autour de deux conceptions que nous résumerons par la formule « sport éthique ou sport outil » ? Le mouvement sportif se reconnaît majoritairement dans l'éthique sportive, qui ferait du sport un lieu naturel d'insertion, il est rejoint sur cette position par la partie la plus «sportive» des animateurs (formés et diplômés, par les canaux fédéraux et/ou d'Etat). A l'opposé, les travailleurs sociaux (éducateurs spécialisés par exemple) et les animateurs, dits socio-éducatifs, voient dans le sport un outil qu'il est possible d'utiliser au même titre que la photographie, la vidéo, la mécanique... pour renouer le contact et travailler à la remobilisation personnelle.

Bien sûr, cette première ligne de partage n'est pas hermétique, les transfuges, les «hésitants», les hybrides, les ambivalents... sont nombreux 3. Ils assurent d'ailleurs la fonction de mise en relation qui n'est pas sans effet sur la mise en oeuvre des projets locaux. Cette dichotomie a le mérite de positionner les trois cultures en différenciant deux pôles traditionnellement éloignés (mouvement sportif et travail social) et en pointant la position plutôt intermédiaire de l'animation.

Il est aussi possible de les distinguer par la comparaison systématique (et très schématique) des «principes fondateurs» 4 :

- Pour la culture traditionnelle du mouvement sportif pour laquelle la prévention et l'insertion se font naturellement par le club et par la rencontre sportive. Il est fait référence aux «valeurs du sport» (émulation, recherche du progrès individuel, fair-play, acceptation de la règle sportive et de la défaite, apprentissage de la vie collective), et à ses dimensions humanistes, construites par près d'un siècle de maturation et de développement.
- La culture de l'animation sportive est certainement plus récente et est donc plus difficile à «lire». Dans ce cadre, la prévention/insertion se fait essentiellement par le «loisir sportif à la carte». Il est fait référence à l'apprentissage de la «citoyenneté active» dans le prolongement des mouvements d'Education Populaire.
- La culture du travail social est très différente. La prévention et la «réparation » 5 concerneront des jeunes inscrits dans un processus de marginalisation. Dans ce cadre, particulièrement bien défini par l'arrêté de 1972 le sport est prétexte, outil à la rencontre, au dialogue, puis à la remobilisation.

Si nous avons beaucoup insisté sur les spécificités de chaque culture engagées dans les politiques d'insertion, au moins deux facteurs participent à une certaine homogénéité. D'abord, les attitudes vis à vis de la compétition ne sont pas aussi clairement réparties qu'on pourrait le croire, notamment sous l'influence des «transfuges». Si le mouvement sportif est majoritairement centré sur la compétition, c'est aussi le cas pour une proportion non négligeable des animateurs et des travailleurs sociaux, dont beaucoup ont un passé de compétiteur ou utilisent la compétition comme outil privilégié. Sur un autre plan, on peut considérer que la segmentation des clientèles est relativement illusoire, de nombreux jeunes passant d'une structure à une autre, incitant de fait les organisations à harmoniser leurs pratiques et leurs discours.

Si «choc des cultures» il y a, il faut aussi (surtout ?) noter la mise en oeuvre d'opérations partenariales favorisées par l'effet de proximité l'homogénéité des commandes politiques et le déploiement de dispositifs globaux de la Politique de la Ville.

La mise en oeuvre des opérations partenariales ne doit pas masquer la persistance ou l'émergence de contradictions et de blocages institutionnels. Se développent d'abord les logiques de concurrence objective. Les organisations, qu'elles soient professionnalisées ou bénévoles, sont positionnées dans le même champ et se concurrencent (au moins potentiellement) au niveau de l'attribution des subventions. Chacune cherchera alors à (sur)valoriser son action, ses résultats... à asseoir sa légitimité parfois au détriment des partenaires devenus alors concurrents directs. Cette recherche de reconnaissance, au demeurant bien légitime, aura selon les configurations locales des effets «désastreux» ou moteurs. Quelques jeunes, habitués aux circuits locaux par plusieurs années de difficultés, passent maîtres dans la «manipulation des institutions» à leur avantage personnel et peuvent intensifier des difficulté partenariales. En tout cas, la diversité des missions, leur différence de formalisation, les inégalités de formation contribuent à créer des situations de rivalité objective, même si les acteurs concernés préfèrent soit les nier soit les aménager. Renforçant les concurrences objectives, les effets pervers du partenariat institutionnel notamment dans le cadre des contrats de ville peuvent gripper les mécanismes. Relevons la dispersion des organismes financeurs, qui se sentent obligés d'être présents sur tous les fronts et qui ne disposent pas de ressources financières infinies.

Autrement dit, la recherche des financements croisés provoque dans certains cas un véritable «saupoudrage» des moyens disponibles. Les décisions financières sont retardées puisque des logiques de «financement levier» se développent, chaque institution déloquant ses crédits si les autres partenaires du «tour de table» annoncent préalablement la hauteur de leur engagement. Enfin, les problèmes d'organisation s'alourdissent.

La diversité des actions à visée d'animation urbaine, de prévention et/ou d'insertion résulte de la mise en mouvement plus ou moins concertée des trois cultures. Les synergies, locales ou nationales, sont difficiles, hésitantes mais se concrétisent par de nombreuses «micro-opérations». Ce maillage du territoire, s'il est inégal et largement insuffisant par rapport aux enjeux sociaux, ne doit pas être sous-estimé, tant il repose sur des énergies individuelles et collectives qu'il faut certainement préserver et développer.

NOTES

1- Les universitaires attachent, à juste titre, beaucoup d'attention à définir les termes qu'ils emploient. Cet exercice de clarification des débats sémantiques est de la plus haute importance au regard des enjeux sociaux. Toutefois, nous esquiverons ici cette question qui exige de nombreux et utiles détours, d'autant que l'absence (provisoire) de définition n'empêche pas la compréhension des propos.
2- Cette idée tient beaucoup aux recherches appliquées réalisées en collaboration avec Jean JOURDAN sur les dispositifs d'insertion par le sport. Citons notamment l'étude d'évaluation menée en 1995-96 dans le cadre du contrat de ville de l'agglomération dijonnaise : «Usages sportifs du sport contre l'exclusion sociale». R.E.E.L.S.-D.D.J.S. Côte d'Or, 1996.
3- D. CHARRIER, «Les missionnaires de l'insertion par le sport», à paraître.
4- Cette approche sera développée dans un article (sous le même titre) à paraître prochainement. Il s'appuiera sur une comparaison minutieuse des modalités dominantes de pratique : mode d'inscription dans la structure ou dans l'activité, nature du paiement, des horaires, des lieux, mode de détermination des partenaires, panel des activités sportives, adulte référent et objectif poursuivi...
5- Terme largement employé par les éducateurs de Prévention Spécialisée.