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Mon
propos comporte deux temps.
Le premier vise à
porter un éclairage
sociologique sur la notion
« d'insertion »,
qui fonctionne comme un
mot magique, ou comme
une commodité de
langage qui cache des
conceptions diverses du
rapport de la société
à ses membres.
Cet examen paraît
en effet un préalable
nécessaire à
toute réflexion
sur les méthodes
d'insertion.
La
seconde partie s'attachera
à suggérer
les différents
ressorts sociologiques
inhérents au(x)
sport(s), qui peuvent
être mobilisés
comme leviers favorisant
le processus d'insertion,
mais aussi à en
mesurer les limites.
L'insertion
comme processus
L'usage
courant de la notion d'insertion
la présente souvent
comme un état dans
lequel devraient se trouver
normalement les acteurs
sociaux « insérés
» qui collectionneraient
des qualités (emploi,
statut familial, citoyenneté,
etc.) dont seraient privés
les « exclus »
(on entend même
parler des « désinsérés
»). Or, du point
de vue de l'examen de
la réalité
sociale, l'insertion n'est
pas un état ou
un statut (au risque de
créer des catégories
discriminantes : RMIste,
SDF, jeune de banlieue,
etc.), mais un processus,
c'est-à-dire un
mouvement, un changement
d'état.
Du
point de vue de l'analyse
sociologique, l'insertion
constitue un processus
de mise en adéquation
entre les exigences du
tissu social et les potentialités
des individus qui le composent.
Ce processus suppose un
double mouvement : d'un
côté la collectivité
donne les moyens à
tous ses membres de participer
à son activité
et de l'autre, les individus
se conforment aux exigences
de la collectivité.
Les tensions sociales
surviennent lorsque l'un
de ces deux mouvements
(voire les deux à
la fois) n'est pas assuré.
L'insertion ne qualifie
donc pas l'état
d'un individu ni d'une
société,
mais un aspect du lien
social.
La
forme la plus stable du
processus d'insertion
des membres d'une société
peut être résumée
à la participation
à son activité
et à une adhésion
à ses valeurs.
Mais les sociétés
contemporaines sont éclatées
en différentes
sphères d'activités
et de valeurs : la famille,
l'emploi, les loisirs,
la formation, la convivialité,
la vie urbaine et citoyenne
1 ... Ces sphères sociales peuvent être
définies comme
des univers où
les individus partagent
des activités et
des valeurs, ces activités
ayant une valeur pour
ceux qui les accomplissent
et les valeurs étant
le générateur
(la «motivation»)
des activités.
Dans chacune de ces sphères,
les individus s'insèrent
de manière différente,
et ils restituent eux-mêmes
la cohérence entre
ces différentes
activités et ces
différentes valeurs.
Or la question de la cohérence
est cruciale pour la compréhension
de l'insertion comme phénomène
social général.
C'est la signification
attribuée par les
agents à une situation
qui la rend possible :
si toute situation sociale
est possible, c'est à
la fois parce que nous
participons communément
à une activité
qui fait sens pour nous
tous et nous adhérons
aux valeurs qu'elle suppose.
A
un niveau individuel,
l'insertion repose sur
la cohérence de
sens que suppose l'implication
parallèle dans
plusieurs sphères
de l'activité sociale.
Plus généralement,
on peut dire que la stabilisation
de la personnalité
sociale repose sur cet
effet de cohérence
entre les différents
univers sociaux où
l'individu est impliqué.
Par l'articulation réalisée
entre les univers de valeur,
chacun sort ainsi du statut
d'individu (simple unité
sociale interchangeable)
pour acquérir celui
de personne, chargée
d'une valeur sociale.
Ce
détour par la forme
stable du processus d'insertion
sociale nous fournit les
clés pour l'examen
de ses formes instables
et des tensions sociales.
Si l'on s'intéresse
plus précisément
à ces acteurs sociaux
que sont les « jeunes
», on peut donner
deux ordres de rationalité
aux problèmes d'insertion
qu'ils rencontrent, le
cas échéant.
1/
Sur un axe vertical (individu
< > société),
ils subissent un effet
de discordance entre les
activités et les
valeurs des sphères
dans lesquelles ils évoluent
et celles des sphères
qui assurent la stabilité
de la société
globale. La privation
d'emploi, l'échec
scolaire, la faiblesse
du lien familial ou l'excentration
urbaine ne leur permettent
pas d'accéder à
ces sphères dont
l'activité est
socialement définie
comme productrice de valeur
personnelle. J'entends
encore certains travailleurs
sociaux des ZUP me confier
que « les jeunes,
tout ce qu'ils désirent,
en définitive,
c'est un petit boulot,
une petite femme, une
petite maison... ».
Bref, être en accord
avec les diverses sphères
d'activité et de
valeur qui sont au fondement
de la stabilité
sociale, et qui permettent
d'être reconnu et
de se reconnaître
soi-même comme un
membre à part entière
de la société
« normale ».
Chacune de ces sphères
constitue en effet un
relais entre l'individu
et la société.
2/ Dans une dimension
plus horizontale (individu
< > personnalité),
on peut également
repérer des discordances
entre les différentes
sphères auxquelles
ces jeunes participent.
C'est la question du sens
général
de leur ligne d'action
personnelle. Comme la
référence
à la société
dans son ensemble ne leur
fournit pas une orientation
générale,
les valeurs des différentes
sphères sociales
où ils sont impliqués
ne s'ajustent pas entre
elles. Il en va ainsi,
par exemple, de la non
concordance entre les
valeurs de l'école
et celles de leur famille,
ou entre celles de deux
réseaux différents
de « copains ».
Toutes les études
sociologiques qui se sont
penché sur les
comportements des jeunes
des quartiers «
difficiles » ont
pointé leurs incohérences,
qui les conduisent à
basculer d'un moment à
l'autre de l'implication
forte et sincère
dans un dispositif socio-culturel
ou éducatif à
des actes de délinquance
les plus radicaux.
Les
jeunes (on devrait préciser
ici les jeunes garçons,
car la problématique
des jeunes filles est
sensiblement différente)
adhèrent aux activités
et aux valeurs de différents
réseaux et communautés
qui n'ont pas de cohérence
entre eux, ce qui explique
le caractère instable
et insaisissable de leur
comportement : ils ne
confèrent pas un
sens général
à leur action,
qui peut être dès
lors soumise à
la logique du moment.
C'est ce processus auquel
correspond l'influençabilité
des jeunes repérée
par les intervenants sociaux,
qui s'étonnent
de voir un jeune «
en voie d'insertion »
se faire parallèlement
entraîner dans des
activités illicites
ou destructives : il n'est
pas simplement victime
de l'influence de compères
malveillants, mais pris
par le sens produit par
la situation dans laquelle
il se trouve. L'instabilité
de la personnalité
sociale résulte
tout naturellement, si
l'on ose dire, de l'instabilité
du tissu social.
En
réalité
ce sont des sphères
d'inactivité que
se forgent entre eux les
jeunes, fondées
sur des valeurs négatives
: celles de l'absence
de reconnaissance et de
sens de ce qu'ils sont
et de ce qu'ils font.
Le seul univers où
ils peuvent puiser du
sens est sans doute celui,
parfaitement artificiel
et fantasmatique, que
produisent les grands
médias, seul lien
direct qu'ils ont avec
la société
dans sa globalité.
Le
sport, facteur d'insertion
?
Le
sport peut-il constituer
cet univers de sens nécessaire
pour faire prendre la
mayonnaise de l'insertion
des jeunes en situation
de tension sociale ? Il
représente en tout
cas certainement une sphère
stable d'activité
et de valeur. Il convient
à ce stade de préciser
quelles activités
et quelles valeurs comporte
le sport. J'en retiendrai
quatre principaux ordres
ici : le sport comme loisir,
le sport comme sociabilité,
le sport comme spectacle,
le sport comme performance.
Ce sont des axes différents,
qui, s'ils ne se recouvrent
pas complètement,
sont néanmoins
sécants.
La dimension de loisir
n'est pas la moindre,
car il convient de rappeler
que le loisir est une
sphère qui fonde
sa valeur par opposition
à l'emploi et au
travail. La dimension
de sociabilité
est sans doute celle qui
le plus souvent retenue
par les intervenants sociaux
: elle suppose en effet
un fonctionnement rationnel
de l'activité collective
(la stratégie de
jeu, l'esprit d'équipe,
etc.) ainsi qu'une règlementation
rigoureuse et acceptée
par les participants.
Bref, le sport favorise
l'auto-discipline de ceux
qui y participent. La
dimension spectaculaire
ne doit pas être
négligée
ou considérée
comme un simple aspect
particulier : elle est
omniprésente, car
il existe toujours un
public, et la surmédiatisation
actuelle du sport en fait
une des valeurs prééminentes.
Je reviendrai sur les
conséquences de
cet aspect. Quant à
la performance, elle développe
des valeurs d'accomplissement
de soi-même, de
reconnaissance de soi
à travers ses réalisations
et son corps. Il est clair
que la valeur de la performance
est une dimension essentielle
du sport, mais qu'elle
se traduit différemment
selon qu'on a affaire
à un art martial
japonais, à un
sport collectif ou à
un sport favorisant la
performance individuelle,
comme le cyclisme ou l'athlétisme.
Le
sport constitue-t-il un
facteur potentiel d'insertion
? D'emblée on peut
répondre par l'affirmative.
Sa dimension de loisir
en fait un univers de
signification qui peut
être partagé
avec l'ensemble de la
collectivité, car
elle constitue une sphère
d'activité et de
valeur socialement reconnue.
Il fournit également
un registre de sociabilité
-une capacité d'organisation
et une reconnaissance
des règles de vie
commune - qui peut être
transposée à
d'autres sphères,
comme celle du travail.
En tant que spectacle,
elle permet de dévoiler
le mystère de jeunes
que l'isolement urbain
contribue à rendre
peu visible aux yeux de
la société,
et par conséquent
inquiétants. Enfin,
la performance recèle
la possibilité
pour les jeunes de renouer
avec la valorisation de
leur propre personne,
sous différents
aspects (physique, psychologique,
social...) et à
leur conférer un
sentiment de réussite
personnelle.
Si
le sport peut jouer ce
rôle de relais entre
l'individu et la collectivité,
que j'ai examiné
plus haut, je voudrais
pour ma part, sans jouer
pour autant le rôle
d'un rabat joie, pointer
les limites de cette potentialité.
Parce
que l'insertion sociale
suppose la participation
homogène à
toutes les sphères
sociales où l'on
est investi, la sphère
du sport est mise en balance
avec les autres sphères.
Il en va ainsi de la sphère
des loisirs, qui, je le
rappelle, est socialement
articulée à
celle du travail. Le sens
conféré
au sport comme loisir
par les uns (ceux qui
sont impliqués
dans la sphère
du travail ou de la formation)
ne rejoint pas nécessairement
le sens que lui donnent
des jeunes « inactifs
». Cette discordance
peut entraîner des
conséquences fâcheuses,
notamment sur la valeur
de l'enjeu d'une compétition,
par exemple, et ses limites.
Ceci fournit un élément
d'explication aux comportements
de jeunes qui ne supportent
pas une défaite
et manifestent alors des
comportements violents
: ce n'est pas «
qu'un jeu » pour
eux.
De même, un préjugé
défavorable pèse
sur les jeunes de quartiers
dont le lien avec la sphère
urbaine est rompu : les
activités et les
valeurs de la cité
sont en lien étroit
avec celles du sport,
et viennent les parasiter.
C'est ainsi que les clubs
ou les jeunes sportifs
de certains quartiers
peuvent être frappés
d'ostracisme ou peuvent
eux-mêmes interpréter
sur un registre civique
(la lutte entre quartiers)
des actions purement sportives.
C'est ainsi qu'il faut
comprendre les situations
classiques où une
action irrégulière
peut être interprétée
comme une agression lorsqu'elle
est le fait de jeunes
de quartiers en difficulté.
Ou de même, une
erreur d'arbitrage peut
être comprise comme
du racisme de la part
de ces jeunes. C'est un
processus circulaire de
consolidation du stigmate
bien connu des sociologues,
où la pratique
sportive joue un rôle
inverse de celui qu'elle
recherche.
La
dimension spectaculaire
du sport peut également
receler des effets pervers
: c'est le cas lorsque
le sport se résume,
pour le jeune, au fantasme
de devenir une «
vedette » , telles
qu'elles sont construites
par les médias
comme modèle dominant
de la sportivité.
L'espoir rapidement déçu
peut également
entraîner des conséquences
inverses de celles recherchées
: la construction progressive
de la personnalité
sociale.
L'insertion
dans la sphère
du sport doit également
être mise à
l'épreuve de l'axe
horizontal : celui de
la cohérence de
signification entre les
différentes sphères
auxquelles les jeunes
participent. La réussite
des jeunes dans le domaine
du sport peut comporter
des effets néfastes
si elle est contrebalancée
par une continuité
d'échecs et d'inactivités
dans les autres sphères
qu'ils traversent. Le
sport ne constitue pas
à lui seul un moyen
d'insertion sociale ;
sa seule potentialité
est d'être un relais
à la dynamique
d'insertion globale, qui,
selon ma définition,
constitue une mise en
adéquation entre
les univers de signification
de l'individu et ceux
de la collectivité.
Le risque à cet
égard, serait que
le sport recouvre une
simple « fonction
occupationnelle »,
un palliatif à
l'oisiveté et à
l'intoxication cannabique.
Il me semble que l'activité
sportive peut créer
les conditions favorables
à l'insertion,
mais doit être accompagné
de processus concordants,
notamment pour ce qui
concerne le rapport à
l'emploi et à la
vie urbaine.
En
définitive, il
me semble que le sport
constitue un levier précieux
à l'insertion et
à l'intégration,
à condition d'en
identifier les différents
ressorts et de ne pas
paraître comme une
panacée. La réussite
par le sport ne peut conditionner
à elle seule la
réussite sociale
: elle n'en est qu'un
des multiples leviers.
La principale condition
à cette réussite
réside dans la
cohérence du rapport
à la collectivité.
NOTES
1-
Les deux aspects de la
« cité »
-géographique et
politique- relèvent
dans mon analyse d'une
même logique, celle
du pouvoir que l'on exerce
sur son environnement.
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