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LES JEUNES, LE SPORT ET LA SOCIÉTÉ :
DE LA TENSION À L'INSERTION SOCIALE
Philip MILBURN
Maître de conférence, docteur en sociologie, ERASE Université de Metz

Mon propos comporte deux temps. Le premier vise à porter un éclairage sociologique sur la notion « d'insertion », qui fonctionne comme un mot magique, ou comme une commodité de langage qui cache des conceptions diverses du rapport de la société à ses membres. Cet examen paraît en effet un préalable nécessaire à toute réflexion sur les méthodes d'insertion.

La seconde partie s'attachera à suggérer les différents ressorts sociologiques inhérents au(x) sport(s), qui peuvent être mobilisés comme leviers favorisant le processus d'insertion, mais aussi à en mesurer les limites.

L'insertion comme processus

L'usage courant de la notion d'insertion la présente souvent comme un état dans lequel devraient se trouver normalement les acteurs sociaux « insérés » qui collectionneraient des qualités (emploi, statut familial, citoyenneté, etc.) dont seraient privés les « exclus » (on entend même parler des « désinsérés »). Or, du point de vue de l'examen de la réalité sociale, l'insertion n'est pas un état ou un statut (au risque de créer des catégories discriminantes : RMIste, SDF, jeune de banlieue, etc.), mais un processus, c'est-à-dire un mouvement, un changement d'état.

Du point de vue de l'analyse sociologique, l'insertion constitue un processus de mise en adéquation entre les exigences du tissu social et les potentialités des individus qui le composent. Ce processus suppose un double mouvement : d'un côté la collectivité donne les moyens à tous ses membres de participer à son activité et de l'autre, les individus se conforment aux exigences de la collectivité. Les tensions sociales surviennent lorsque l'un de ces deux mouvements (voire les deux à la fois) n'est pas assuré. L'insertion ne qualifie donc pas l'état d'un individu ni d'une société, mais un aspect du lien social.

La forme la plus stable du processus d'insertion des membres d'une société peut être résumée à la participation à son activité et à une adhésion à ses valeurs. Mais les sociétés contemporaines sont éclatées en différentes sphères d'activités et de valeurs : la famille, l'emploi, les loisirs, la formation, la convivialité, la vie urbaine et citoyenne 1 ... Ces sphères sociales peuvent être définies comme des univers où les individus partagent des activités et des valeurs, ces activités ayant une valeur pour ceux qui les accomplissent et les valeurs étant le générateur (la «motivation») des activités.

Dans chacune de ces sphères, les individus s'insèrent de manière différente, et ils restituent eux-mêmes la cohérence entre ces différentes activités et ces différentes valeurs. Or la question de la cohérence est cruciale pour la compréhension de l'insertion comme phénomène social général. C'est la signification attribuée par les agents à une situation qui la rend possible : si toute situation sociale est possible, c'est à la fois parce que nous participons communément à une activité qui fait sens pour nous tous et nous adhérons aux valeurs qu'elle suppose.

A un niveau individuel, l'insertion repose sur la cohérence de sens que suppose l'implication parallèle dans plusieurs sphères de l'activité sociale. Plus généralement, on peut dire que la stabilisation de la personnalité sociale repose sur cet effet de cohérence entre les différents univers sociaux où l'individu est impliqué. Par l'articulation réalisée entre les univers de valeur, chacun sort ainsi du statut d'individu (simple unité sociale interchangeable) pour acquérir celui de personne, chargée d'une valeur sociale.

Ce détour par la forme stable du processus d'insertion sociale nous fournit les clés pour l'examen de ses formes instables et des tensions sociales. Si l'on s'intéresse plus précisément à ces acteurs sociaux que sont les « jeunes », on peut donner deux ordres de rationalité aux problèmes d'insertion qu'ils rencontrent, le cas échéant.

1/ Sur un axe vertical (individu < > société), ils subissent un effet de discordance entre les activités et les valeurs des sphères dans lesquelles ils évoluent et celles des sphères qui assurent la stabilité de la société globale. La privation d'emploi, l'échec scolaire, la faiblesse du lien familial ou l'excentration urbaine ne leur permettent pas d'accéder à ces sphères dont l'activité est socialement définie comme productrice de valeur personnelle. J'entends encore certains travailleurs sociaux des ZUP me confier que « les jeunes, tout ce qu'ils désirent, en définitive, c'est un petit boulot, une petite femme, une petite maison... ». Bref, être en accord avec les diverses sphères d'activité et de valeur qui sont au fondement de la stabilité sociale, et qui permettent d'être reconnu et de se reconnaître soi-même comme un membre à part entière de la société « normale ». Chacune de ces sphères constitue en effet un relais entre l'individu et la société.

2/ Dans une dimension plus horizontale (individu < > personnalité), on peut également repérer des discordances entre les différentes sphères auxquelles ces jeunes participent. C'est la question du sens général de leur ligne d'action personnelle. Comme la référence à la société dans son ensemble ne leur fournit pas une orientation générale, les valeurs des différentes sphères sociales où ils sont impliqués ne s'ajustent pas entre elles. Il en va ainsi, par exemple, de la non concordance entre les valeurs de l'école et celles de leur famille, ou entre celles de deux réseaux différents de « copains ». Toutes les études sociologiques qui se sont penché sur les comportements des jeunes des quartiers « difficiles » ont pointé leurs incohérences, qui les conduisent à basculer d'un moment à l'autre de l'implication forte et sincère dans un dispositif socio-culturel ou éducatif à des actes de délinquance les plus radicaux.

Les jeunes (on devrait préciser ici les jeunes garçons, car la problématique des jeunes filles est sensiblement différente) adhèrent aux activités et aux valeurs de différents réseaux et communautés qui n'ont pas de cohérence entre eux, ce qui explique le caractère instable et insaisissable de leur comportement : ils ne confèrent pas un sens général à leur action, qui peut être dès lors soumise à la logique du moment. C'est ce processus auquel correspond l'influençabilité des jeunes repérée par les intervenants sociaux, qui s'étonnent de voir un jeune « en voie d'insertion » se faire parallèlement entraîner dans des activités illicites ou destructives : il n'est pas simplement victime de l'influence de compères malveillants, mais pris par le sens produit par la situation dans laquelle il se trouve. L'instabilité de la personnalité sociale résulte tout naturellement, si l'on ose dire, de l'instabilité du tissu social.

En réalité ce sont des sphères d'inactivité que se forgent entre eux les jeunes, fondées sur des valeurs négatives : celles de l'absence de reconnaissance et de sens de ce qu'ils sont et de ce qu'ils font. Le seul univers où ils peuvent puiser du sens est sans doute celui, parfaitement artificiel et fantasmatique, que produisent les grands médias, seul lien direct qu'ils ont avec la société dans sa globalité.

Le sport, facteur d'insertion ?

Le sport peut-il constituer cet univers de sens nécessaire pour faire prendre la mayonnaise de l'insertion des jeunes en situation de tension sociale ? Il représente en tout cas certainement une sphère stable d'activité et de valeur. Il convient à ce stade de préciser quelles activités et quelles valeurs comporte le sport. J'en retiendrai quatre principaux ordres ici : le sport comme loisir, le sport comme sociabilité, le sport comme spectacle, le sport comme performance. Ce sont des axes différents, qui, s'ils ne se recouvrent pas complètement, sont néanmoins sécants.

La dimension de loisir n'est pas la moindre, car il convient de rappeler que le loisir est une sphère qui fonde sa valeur par opposition à l'emploi et au travail. La dimension de sociabilité est sans doute celle qui le plus souvent retenue par les intervenants sociaux : elle suppose en effet un fonctionnement rationnel de l'activité collective (la stratégie de jeu, l'esprit d'équipe, etc.) ainsi qu'une règlementation rigoureuse et acceptée par les participants. Bref, le sport favorise l'auto-discipline de ceux qui y participent. La dimension spectaculaire ne doit pas être négligée ou considérée comme un simple aspect particulier : elle est omniprésente, car il existe toujours un public, et la surmédiatisation actuelle du sport en fait une des valeurs prééminentes. Je reviendrai sur les conséquences de cet aspect. Quant à la performance, elle développe des valeurs d'accomplissement de soi-même, de reconnaissance de soi à travers ses réalisations et son corps. Il est clair que la valeur de la performance est une dimension essentielle du sport, mais qu'elle se traduit différemment selon qu'on a affaire à un art martial japonais, à un sport collectif ou à un sport favorisant la performance individuelle, comme le cyclisme ou l'athlétisme.

Le sport constitue-t-il un facteur potentiel d'insertion ? D'emblée on peut répondre par l'affirmative. Sa dimension de loisir en fait un univers de signification qui peut être partagé avec l'ensemble de la collectivité, car elle constitue une sphère d'activité et de valeur socialement reconnue. Il fournit également un registre de sociabilité -une capacité d'organisation et une reconnaissance des règles de vie commune - qui peut être transposée à d'autres sphères, comme celle du travail. En tant que spectacle, elle permet de dévoiler le mystère de jeunes que l'isolement urbain contribue à rendre peu visible aux yeux de la société, et par conséquent inquiétants. Enfin, la performance recèle la possibilité pour les jeunes de renouer avec la valorisation de leur propre personne, sous différents aspects (physique, psychologique, social...) et à leur conférer un sentiment de réussite personnelle.

Si le sport peut jouer ce rôle de relais entre l'individu et la collectivité, que j'ai examiné plus haut, je voudrais pour ma part, sans jouer pour autant le rôle d'un rabat joie, pointer les limites de cette potentialité.

Parce que l'insertion sociale suppose la participation homogène à toutes les sphères sociales où l'on est investi, la sphère du sport est mise en balance avec les autres sphères. Il en va ainsi de la sphère des loisirs, qui, je le rappelle, est socialement articulée à celle du travail. Le sens conféré au sport comme loisir par les uns (ceux qui sont impliqués dans la sphère du travail ou de la formation) ne rejoint pas nécessairement le sens que lui donnent des jeunes « inactifs ». Cette discordance peut entraîner des conséquences fâcheuses, notamment sur la valeur de l'enjeu d'une compétition, par exemple, et ses limites. Ceci fournit un élément d'explication aux comportements de jeunes qui ne supportent pas une défaite et manifestent alors des comportements violents : ce n'est pas « qu'un jeu » pour eux.

De même, un préjugé défavorable pèse sur les jeunes de quartiers dont le lien avec la sphère urbaine est rompu : les activités et les valeurs de la cité sont en lien étroit avec celles du sport, et viennent les parasiter. C'est ainsi que les clubs ou les jeunes sportifs de certains quartiers peuvent être frappés d'ostracisme ou peuvent eux-mêmes interpréter sur un registre civique (la lutte entre quartiers) des actions purement sportives. C'est ainsi qu'il faut comprendre les situations classiques où une action irrégulière peut être interprétée comme une agression lorsqu'elle est le fait de jeunes de quartiers en difficulté. Ou de même, une erreur d'arbitrage peut être comprise comme du racisme de la part de ces jeunes. C'est un processus circulaire de consolidation du stigmate bien connu des sociologues, où la pratique sportive joue un rôle inverse de celui qu'elle recherche.

La dimension spectaculaire du sport peut également receler des effets pervers : c'est le cas lorsque le sport se résume, pour le jeune, au fantasme de devenir une « vedette » , telles qu'elles sont construites par les médias comme modèle dominant de la sportivité. L'espoir rapidement déçu peut également entraîner des conséquences inverses de celles recherchées : la construction progressive de la personnalité sociale.

L'insertion dans la sphère du sport doit également être mise à l'épreuve de l'axe horizontal : celui de la cohérence de signification entre les différentes sphères auxquelles les jeunes participent. La réussite des jeunes dans le domaine du sport peut comporter des effets néfastes si elle est contrebalancée par une continuité d'échecs et d'inactivités dans les autres sphères qu'ils traversent. Le sport ne constitue pas à lui seul un moyen d'insertion sociale ; sa seule potentialité est d'être un relais à la dynamique d'insertion globale, qui, selon ma définition, constitue une mise en adéquation entre les univers de signification de l'individu et ceux de la collectivité. Le risque à cet égard, serait que le sport recouvre une simple « fonction occupationnelle », un palliatif à l'oisiveté et à l'intoxication cannabique. Il me semble que l'activité sportive peut créer les conditions favorables à l'insertion, mais doit être accompagné de processus concordants, notamment pour ce qui concerne le rapport à l'emploi et à la vie urbaine.

En définitive, il me semble que le sport constitue un levier précieux à l'insertion et à l'intégration, à condition d'en identifier les différents ressorts et de ne pas paraître comme une panacée. La réussite par le sport ne peut conditionner à elle seule la réussite sociale : elle n'en est qu'un des multiples leviers. La principale condition à cette réussite réside dans la cohérence du rapport à la collectivité.

NOTES

1- Les deux aspects de la « cité » -géographique et politique- relèvent dans mon analyse d'une même logique, celle du pouvoir que l'on exerce sur son environnement.