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PLACE DES ASSOCIATIONS COMME VECTEUR DE LA CITOYENNETÉ ?
Jean BELLANGER
Président de la Fédération des AFTI, vice-président de "Vivre et Travailler", Paris

Tout d'abord, je tiens à vous remercier d'avoir mis à l'ordre du jour un tel sujet et d'avoir accepté d'ouvrir le dialogue avec des personnes et des responsables qui n'ont pas tous la même approche de la question.
Bien des "grand's messes" ont été célébrées tant sur les associations que sur la citoyenneté, et je crois savoir que d'autres "cérémonies analogues"
1 se préparent pour ce mois ci ou le mois prochain.

Rôle essentiel et complémentaire dans la société
Ici, nous avons l'occasion d'échanger à partir de nos propres expériences et avec des associations turques qui font la preuve qu'elles veulent réfléchir et réagir si nécessaire à partir de leur propre conception de la vie associative.

* * *

D'emblée, en raison de ma formation, de l'expérience acquise dans le milieu de travail et des responsabilités syndicales que j'ai exercées, j'affirme encore et toujours que les associations ont entre elles un rôle essentiel et complémentaire.
Si elles n'en prennent pas conscience elles périclitent et disparaissent. Autrement dit, une vie associative qui se suffit à elle même, tourne sur soi en rond avant de tourner à vide, de s'isoler et de se dissoudre dans la société comme un oued aux eaux abondantes par temps d'orage se vide complètement dans le désert.

Etre "Regroupés"
Il en va de l'association comme des personnes... "Il n'est pas bon que l'homme soit seul" déclare dans sa sagesse le livre des Ecritures
2. Il n'est pas bien que l'homme vive isolé, en individu replié sur lui-même, sur sa famille, ses proches, son groupe, même s'il a besoin de s'intérioriser pour construire son identité et se "personnaliser"... Il se construit aussi au contact de l'autre, des autres...
Il en est de même au niveau du groupe où les individus se rassemblent pour tenir, pour vivre et survivre ... si un groupe de même origine par exemple se replie sur lui-même, il s'enferme alors dans ce que l'on appelle communément le "communautaire".

Etre "reconnu"
Pour être reconnu, pour compter, pour peser dans la société, pour être pris en considération ou pour faire prendre en considération ses propres intérêts, il faut être regroupé ; c'est le sens du regroupement politique ou syndical selon la nature des objectifs fixés.
Des délégués "non-élus", des représentants "désignés" et même des personnalités "qualifiées", qui ne représentent qu'eux même peuvent être contestés, sans consistance et sans poids durable tels le fétu de paille qui vole au gré du vent.

Un exemple de vie associative
Le "Syndicat" - lieu d'échange et d'intégration ?
Hier, et en moindre mesure encore aujourd'hui, le syndicat rassemble en se fixant comme objectif : la défense des intérêts de tous les salariés, et souvent la défense des intérêts particuliers, par corporation, catégorie professionnelle, quelque soit le sexe, l'origine ou l'âge... Par ce comportement, le syndicat était un fort lieu d'intégration et d'échanges, le "tous ensemble", était un principe essentiel avant d'être une valeur.
Cette vie associative avait et a toujours des règles de fonctionnement. La "démocratie syndicale" et la "démocratie ouvrière" ne sont pas que des mots pour initiés à la "langue de bois" du syndiqué. Pour qui a vécu l'occupation d'usines et de chantiers ou quelques grèves "dures", ce sont entre salariés des moments d'échanges intenses où la dureté de langage et les tensions ne sont pas exclues. Le renouveau syndical doit s'appuyer sur cette démocratie là qui a fait ses preuves. Bernard Thibault
3, pour l'avoir pratiqué avec les cheminots en décembre 1995, a témoigné de cette vie associative syndicale, intense, originale et transparente qui passait bien à la Télé malgré la gène indéniable pour le public.
Le chômage, les intérêts individualisés, les préférences nationales, voire régionales ou locales ont fait perdre au syndicat cet image de creuset unique en son genre, où les individus se forgeaient une conscience collective, que l'on appelait conscience de classe.

Avec ou sans le Syndicat
Les associations ont leurs réseaux
Quand on parle et que l'on pense "vie associative", soyons francs, ce n'est pas à l'expérience syndicale que l'on se reporte, mais plutôt au regroupement d'hommes, de femmes, de jeunes qui, comme vous, se sont fixés quelques objectifs ensemble pour vivre en France, pour préserver leur identité commune, faire ensemble la fête, se souvenir ensemble, résister ensemble à l'environnement hostile ou considéré comme tel.
Beaucoup d'associations ont en gros les mêmes objectifs plus ou moins bien affirmés aussi les guettent le danger de dispersions, d'éparpillements en groupuscules atomisés...c'est par nécessité que certains se sont regroupés en réseaux sur des bases qui bien souvent restent à définir.

Associer ensemble... mais pour quoi faire ?
Les dérives...
J'ai le souvenir de certains patronages catholiques italiens, espagnols, polonais ou portugais, dont la vie associative animée par des prêtres (dits parfois: missionaires) se résumait dans l'entretien du culte religieux vécu au village natal ou dans la région, le maintien des traditions et de leur folklore... La consigne était d'éviter le contact avec les "Rouges" et les syndicats (nos amis Lorrains de Longwy
4 par exemple en savent quelque chose ).
La vie associative prônée il y a cent ans par La Ligue du Coin de Terre pour ses jardiniers relevait de la même prudence : "tandis qu'ils sont aux jardins, ils ne fréquentent ni les syndicats ni les cafés."
Plus près de nous n'y a t il pas dérive avec quelques "amicales", avec quelques "Haut conseil ...", avec quelques autres associations dites spécialisées en "folklore d'origines" ou en "Soutien cultuel authentique" le tout sans but lucratif, bien entendu.

Les Obstacles
L'impact du Front national... les rencontres impossibles
La société d'accueil peut elle-même être en quête de son identité, et par peur refuser l'autre. Dans ce cas tout est prétexte à l'exclusion : la préférence nationale est brandite comme un bouclier protecteur.
Au lieu d'être des "instruments" d'unification et de consolidation identitaires certains mots et certains symboles nationaux deviennent des repoussoirs, des "instruments" de divisions ainsi en est-il de la Tradition Française, de la Culture et de la Langue Française, de la Religion Chrétienne,... ainsi en est-il de notre Histoire et de ses illustres personnages : Clovis, Jeanne d'Arc, de Gaulle ... la Révolution, la Résistance. Alors, dans un tel climat, il n'est plus possible de parler d'assimilation, d'intégration, d'insertion et encore moins de respect de l'autre car l'autre n'existe plus sinon comme l'ennemi qu'il est logique et salutaire d'éliminer. La vie associative, dans ce cas, ne risque pas d'être le vecteur de la citoyenneté.
Aujourd'hui, la question qui nous est posée est la suivante : Que représentent les associations dans la vie sociale ?
Ne sont-elles pas un refuge pour les femmes et les hommes qui en sont adhérents ? Un repli qui empêche le contact et l'échange avec l'ensemble ? Ou bien un tremplin pour prendre sa place dans la cité moderne ?

* * *

Cet exercice que je viens de faire à partir de la vie associative, pour en rappeler les enjeux, nous pourrions le faire à partir du mot "citoyen" et de l'idée qu'il véhicule depuis l'antiquité grecque, égyptienne ou romaine, aujourd'hui, disons pour simplifier que par "citoyen", nous entendons: celui qui prend des responsabilités dans la cité, sujet de droits et de devoirs, il est actif et contribue par ce qu'il est, par ce qu'il vit à rendre la cité plus viable.

Etre Citoyen aujourd'hui
Après ce long préambule je voudrais m'appuyer sur une expérience que certains d'entre vous vivent dans leur association et que j'ai l'honneur de co-piloter avec notamment Umit Mettin du Cfait- Att, de Hasane Ba et Albano Cordeiro, chercheurs et sociologues.
Nous pensons que la vie associative peut être vecteur de citoyenneté.
Autrement dit : "Des adultes, des jeunes adhérents à des associations établies en France peuvent s'épanouir dans la société française en y prenant leur place sans trop de complexe".

L'enquête action

Sur un échantillon de 150 personnes pris dans quelques régions de France et particulièrement en Ile de France et en Lorraine avec une proportion de 80% de jeunes (entre 20 et 35 ans), nous pouvons donner quelques chiffres significatifs.
Concernant la question ouverte sur la citoyenneté à mi campagne de cette enquête action (Décembre 1998) les mots clés qui reviennent sans cesse sont le droit et les droits, la participation, l'égalité, la liberté la responsabilité...

Est-il fait une différence entre " Citoyenneté et Nationalité " ?
- 74% se sentent citoyen en France
- 68% pensent que l'on peut-être citoyen sans avoir pour autant la nationalité française
- 56% pensent que tous les Français ne sont pas des citoyens
- 57% font une différence en France entre " l'insertion " et " la citoyenneté ".

Qu'en pense les associations dont ils sont adhérents ?
La plupart (51%) pense que leur association partage leur point de vue, mais une grosse minorité (30%) ne savent pas ce qu'en pense leur association...

Pourquoi ? Est-ce un sujet tabou ?
La suite de l'enquéte-action le révélera peut être...

Mais alors "Etre citoyen" ... c'est quoi pour les jeunes interrogés ?
(90,5%) Ce n'est pas rompre avec le pays d'origine
(80%) Ce n'est pas non plus être né en France

A titre indicatif être citoyen, c'est :
- 83,5% : avoir les mêmes droits que les Français de souche
- 83,5% : avoir le droit de vote en France
- 87% : pouvoir exprimer sa différence culturelle
- 69% : maîtriser la langue française

Le rôle des associations

Il est indispensable d'Agir avec les associations pour réussir en faveur de la citoyenneté

Alors que doivent faire les associations ?
- à 70%, développer une meilleure communication
- à 76%, doivent cibler toute la communauté
- à 65%, doivent impliquer les associations démocratiques françaises
- à 57%, doivent impliquer les partis politiques français.

NOTES
1- Forum national de la Vie Associative
2- Genèse 2/18
3- Le congres de la CGT où Bernard Thibault deviendra secrétaire général se tenait à Strasbourg au moment de cette réunion de Nancy.
4- Cf. : L'anniversaire de Thomas (Villerupt ville de Fer) J. Salque ... imprimerie SNIC Nancy 1982 et Longwy Immigrés et Prolétaires 1880-1980 Edit. PUF 1984.

[Ce texte est la contribution de Mr BELLANGER à la table-ronde intitulée "représentativité associative" et organisée par le CFAIT à Nancy, le 30 janvier 1999]