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A PARTIR DE L'ASSOCIATIF,
QUELLE POLITISATION POUR LES TURCS DE FRANCE ?
Alexandre BOZA
Institut d'Études Politiques de Paris

Il est intéressant de se poser la question de la visibilité politique des immigrés dans l'espace public français car il s'agit là du pendant de la présence des immigrés dans la vie sociale, ensuite parce que cela permet aussi de reposer la question trop souvent escamotée par les politiques du vote des étrangers en France. Jusqu'à présent, ce sont surtout les minorités d'origine étrangère qui ont été envisagées et étudiées au prisme de leur vie associative, seul phénomène social qui en effet, en s'institutionnalisant, est susceptible de visibiliser leur spécificité, culturelle principalement et cultuelle bien souvent. Correspondant à une logique de tolérance et d'égalité républicaine, la présence de ces associations - autorisées depuis 1981 - répondait au besoin pour les étrangers de ne pas rompre le lien avec la communauté nationale d'origine, notamment dans son caractère culturel et pour des raisons de sociabilité presque "transitoire" dans le cadre d'une société dans laquelle ils tendent à s'intégrer. Le constat se faisant que cette immigration turque n'est plus temporaire, la double question qui émerge est celle du rôle structurant des associations qui se transforment, d'une part, en outils de préservation de la mémoire du pays d'origine pour les générations nées en France de parents turcs et qui, d'autre part, tendent à dessiner un monopole dans l'encadrement de certaines pratiques d'ordre privé, et même semi public. Ce qui se joue est donc désormais la transformation de fait d'un enjeu culturel en un enjeu proprement politique pour la société française.

La sociabilité turque s'en trouve affectée puisque la tolérance à la présence étrangère se mue en une série de questions autour de ce qui structure maintenant l'identité turque en France. Le point de conflit autour de ce qui est légitime et ce qui ne l'est pas dans le cadre républicain français sur la question d'une traduction politique d'enjeux culturels se pose de manière aiguë pour toutes les questions d'ordre religieux et cultuel. La question de la nature et des objectifs des associations regroupant des immigrés d'origine turque et des Français d'origine turque (encore que ce label, heuristiquement utile, ne veuille rien dire politiquement étant donné la définition en vigueur de la citoyenneté) est désormais posée, principalement à l'échelon régional, et notamment en Alsace où la population étrangère d'origine turque s'élève en 1990 à 26.438 individus, représentant 20 % de la population étrangère régionale 1.

Le débat se focalise aujourd'hui essentiellement autour de deux points. Le premier renvoie à l'organisation du tissu associatif musulman en France. Et sur ce point, ce qui marque la spécificité turque c'est que, contrairement aux milieux de l'immigration maghrébine, où la question religieuse ne fait que marginalement l'objet tout au moins localement et ouvertement, de l'attention de groupements islamistes ou d'individus se réclamant officiellement de cette sensibilité, on s'aperçoit que pour la population turque, historiquement et politiquement, le poids des groupements de la mouvance islamique a toujours été déterminant lorsque l'on pose la question religieuse de l'émigration turque 2. L'autre point qui structure le débat sur la présence turque dans l'espace français concerne lui plus généralement l'ensemble des associations turques, et de s'interroger dès lors sur les conversions de ressources qu'elles permettent aux individus qui souhaitent faire valoir une identité spécifique, porteuse d'effet dans l'espace public, si ce n'est dans le champ politique, même localement entendu.
Sur cette question des associations, la question qui se pose, plus simplement est celle de savoir à quoi, et à qui, servent les associations d'immigrés d'origine turque ?

Elles sont très certainement des instances de socialisation 3 qui, rassemblant des immigrés d'origine turque regroupent tout à la fois deux types de populations politiquement entendues - ceux qui, détenteurs de la nationalité française sont habilités à voter, et les autres - et des groupes d'immigrations successives, leur permettent ainsi un "apprentissage" plus en douceur des règles souvent exigentes de la sociabilité française, en butte aux atteintes xénophobes toujours plus nombreuses.

Mais elles prennent aussi le visage d'instances de revendications, avec pour preuve la vitalité de la vie associative dans le domaine de la lutte contre l'exclusion par l'emploi et le logement. L'association joue aussi souvent les intermédiaires pour négocier l'utilisation de locaux privés ou municipaux lors d'événements familiaux. Elle organise des activités périscolaires dans des quartiers défavorisés à forte population turque ; elle intervient auprès des réfugiés, des demandeurs d'asile et travaille en lien avec les associations humanitaires, les services sociaux, les administrations et les organismes sociaux. Elle met de plus en plus en avant des médiateurs de quartier susceptibles de "prendre la température" et de mettre en place des stratégies d'intervention. Bref, elle accompagne et apprend à revendiquer. Reste pour l'observateur que la revendication n'est pas unifiée, et que si elle est naturellement multiforme sur le terrain, il n'est pas aisé à l'heure actuelle de déterminer ce qui se trouve en amont. Autrement dit, ce vers quoi se tourne le faisceau des revendications issues de la communauté d'origine turque.

Deux hypothèses sont possibles : la première, construisant la revendication autour d'un élargissement de la citoyenneté française et orientant la politisation de la population d'origine turque autour de l'acquisition d'une parole politique (par le vote et la mandature) dans l'espace public local et la seconde, conduisant cette fois la revendication sur le terrain de la reconnaissance des cultures légitimes dans l'espace public français en amenant la communauté turque à se politiser autour de l'acquisition d'une parole culturelle porteuse d'effets dans ce même espace public, autour de la question de l'Islam 4.

Rien ne permet aujourd'hui de dire selon quelles modalités la revendication turque "travaille", sans doute parce que les deux axes revendicatifs s'entremêlent toujours mais surtout parce que la prise de parole turque n'est pas à ce jour audible au niveau national - ni suffisamment formulée, ni suffisamment entendue.

Reste pourtant que la revendication "parce qu'on est turcs" de la reconnaissance d'une "turquité" comme qualité majeure d'un groupe ne constitue pas le meilleur moyen d'accéder à la sphère de la représentation politique. En effet, la République française s'est toujours trouvée par le phénomène d'inconsidération civique 5, entendue comme la construction de la citoyenneté par évacuation des identités périphériques, tant culturelles que religieuses. La logique politique induite par le phénomène associatif et communautaire devient ainsi inacceptable puisque pour être acceptable, la communauté doit être "soluble"- dans la république. D'où le dilemme de l'associatif, turc ici, transitoire et médiateur, qui se bat pour l'accession à une parole légitime, tout en en étant lui-même presque privé.

Il convient au final de sérier les types de revendications afin de légitimer le désir politique de participation sans le confondre avec le désir social de reconnaissance. La confusion existe aussi bien du côté de la république que du côté des minorités ; de chaque camp se nourrit la confusion de l'autre. La France semble craindre l'idée d'une communautarisation de sa société, pendant que les minorités s'inquiètent de ce que la France voudrait niveler leur culture, leurs croyances. La réduction des Turcs de France à une communauté turque en France ne cesse de poser problème dans la perception de la diversité au sein de cette minorité. La perspective de réification d'une communauté, de cristallisation de ses traits n'est pas loin. En somme, c'est la confusion des registres politique et social qui est à la source d'un malaise et peut-être pas la légitimité accordée à la culture et à l'identité turque.

NOTES

1- Les étrangers d'origine turque représentaient en 1990 5,5 % de la population étrangère de toute la France avec un effectif de 197 813 individus . Source : Les immigrés en France. Portrait social, INSEE, 1997, p. 19.
2- Gérard Groc, "Islam : une insertion par l'absurde ?", in Alain Jund, Paul Dumont, Stéphane de Tapia (dir.), Enjeux de l'immigration turque en Europe. Les Turcs en France et en Allemagne, Paris, CIEMI, L'Harmattan, 1995, pp. 257-263.
3- Précisons, afin de nuancer l'idée d'une appartenance associative commuanutaire, que moins d'un migrant sur dis fait partie d'une association communautaire ou identifiée comme telle (le chiffre exact est de 7 %). Source : INED, enquête MGIS réalisée avec le concours de l'INSEE en 1992, Reprise dans Michèle Tribalat, De l'immigration à l'assimilation. Enquête sur les populations d'origine étrangère en France, Paris : INED-La Découverte, 1996, tableau 73, p. 237.
4- C'est chez les immigrés originaires de Turquie que la fréquentation d'un lieu de culte est la plus importante (36 %), ce qui les distingue des autres communautés immigrées originaires de pays très majoritairement musulmans (15 % pour les immigrés algériens et 27 % pour les immigrés marocains), cf. Tribalat, op. cit., tableau 64, p. 221.
5- Yves Déloye, "La citoyenneté entre considération et inconsidération", in Claudine Haroche, Jean-Claude Vatin (dir.), La considération, Paris : Desclée de Brouwer, 1998, pp. 103-115