|
Il
est intéressant
de se poser la question
de la visibilité
politique des immigrés
dans l'espace public français
car il s'agit là
du pendant de la présence
des immigrés dans
la vie sociale, ensuite
parce que cela permet
aussi de reposer la question
trop souvent escamotée
par les politiques du
vote des étrangers
en France. Jusqu'à
présent, ce sont
surtout les minorités
d'origine étrangère
qui ont été
envisagées et étudiées
au prisme de leur vie
associative, seul phénomène
social qui en effet, en
s'institutionnalisant,
est susceptible de visibiliser
leur spécificité,
culturelle principalement
et cultuelle bien souvent.
Correspondant à
une logique de tolérance
et d'égalité
républicaine, la
présence de ces
associations - autorisées
depuis 1981 - répondait
au besoin pour les étrangers
de ne pas rompre le lien
avec la communauté
nationale d'origine, notamment
dans son caractère
culturel et pour des raisons
de sociabilité
presque "transitoire"
dans le cadre d'une société
dans laquelle ils tendent
à s'intégrer.
Le constat se faisant
que cette immigration
turque n'est plus temporaire,
la double question qui
émerge est celle
du rôle structurant
des associations qui se
transforment, d'une part,
en outils de préservation
de la mémoire du
pays d'origine pour les
générations
nées en France
de parents turcs et qui,
d'autre part, tendent
à dessiner un monopole
dans l'encadrement de
certaines pratiques d'ordre
privé, et même
semi public. Ce qui se
joue est donc désormais
la transformation de fait
d'un enjeu culturel en
un enjeu proprement politique
pour la société
française.
La sociabilité
turque s'en trouve affectée
puisque la tolérance
à la présence
étrangère
se mue en une série
de questions autour de
ce qui structure maintenant
l'identité turque
en France. Le point de
conflit autour de ce qui
est légitime et
ce qui ne l'est pas dans
le cadre républicain
français sur la
question d'une traduction
politique d'enjeux culturels
se pose de manière
aiguë pour toutes
les questions d'ordre
religieux et cultuel.
La question de la nature
et des objectifs des associations
regroupant des immigrés
d'origine turque et des
Français d'origine
turque (encore que ce
label, heuristiquement
utile, ne veuille rien
dire politiquement étant
donné la définition
en vigueur de la citoyenneté)
est désormais posée,
principalement à
l'échelon régional,
et notamment en Alsace
où la population
étrangère
d'origine turque s'élève
en 1990 à 26.438
individus, représentant
20 % de la population
étrangère
régionale 1.
Le débat se focalise
aujourd'hui essentiellement
autour de deux points.
Le premier renvoie à
l'organisation du tissu
associatif musulman en
France. Et sur ce point,
ce qui marque la spécificité
turque c'est que, contrairement
aux milieux de l'immigration
maghrébine, où
la question religieuse
ne fait que marginalement
l'objet tout au moins
localement et ouvertement,
de l'attention de groupements
islamistes ou d'individus
se réclamant officiellement
de cette sensibilité,
on s'aperçoit que
pour la population turque,
historiquement et politiquement,
le poids des groupements
de la mouvance islamique
a toujours été
déterminant lorsque
l'on pose la question
religieuse de l'émigration
turque 2.
L'autre point qui structure
le débat sur la
présence turque
dans l'espace français
concerne lui plus généralement
l'ensemble des associations
turques, et de s'interroger
dès lors sur les
conversions de ressources
qu'elles permettent aux
individus qui souhaitent
faire valoir une identité
spécifique, porteuse
d'effet dans l'espace
public, si ce n'est dans
le champ politique, même
localement entendu.
Sur cette question des
associations, la question
qui se pose, plus simplement
est celle de savoir à
quoi, et à qui,
servent les associations
d'immigrés d'origine
turque ?
Elles sont très
certainement des instances
de socialisation 3
qui, rassemblant des immigrés
d'origine turque regroupent
tout à la fois
deux types de populations
politiquement entendues
- ceux qui, détenteurs
de la nationalité
française sont
habilités à
voter, et les autres -
et des groupes d'immigrations
successives, leur permettent
ainsi un "apprentissage"
plus en douceur des règles
souvent exigentes de la
sociabilité française,
en butte aux atteintes
xénophobes toujours
plus nombreuses.
Mais elles prennent aussi
le visage d'instances
de revendications, avec
pour preuve la vitalité
de la vie associative
dans le domaine de la
lutte contre l'exclusion
par l'emploi et le logement.
L'association joue aussi
souvent les intermédiaires
pour négocier l'utilisation
de locaux privés
ou municipaux lors d'événements
familiaux. Elle organise
des activités périscolaires
dans des quartiers défavorisés
à forte population
turque ; elle intervient
auprès des réfugiés,
des demandeurs d'asile
et travaille en lien avec
les associations humanitaires,
les services sociaux,
les administrations et
les organismes sociaux.
Elle met de plus en plus
en avant des médiateurs
de quartier susceptibles
de "prendre la température"
et de mettre en place
des stratégies
d'intervention. Bref,
elle accompagne et apprend
à revendiquer.
Reste pour l'observateur
que la revendication n'est
pas unifiée, et
que si elle est naturellement
multiforme sur le terrain,
il n'est pas aisé
à l'heure actuelle
de déterminer ce
qui se trouve en amont.
Autrement dit, ce vers
quoi se tourne le faisceau
des revendications issues
de la communauté
d'origine turque.
Deux hypothèses
sont possibles : la première,
construisant la revendication
autour d'un élargissement
de la citoyenneté
française et orientant
la politisation de la
population d'origine turque
autour de l'acquisition
d'une parole politique
(par le vote et la mandature)
dans l'espace public local
et la seconde, conduisant
cette fois la revendication
sur le terrain de la reconnaissance
des cultures légitimes
dans l'espace public français
en amenant la communauté
turque à se politiser
autour de l'acquisition
d'une parole culturelle
porteuse d'effets dans
ce même espace public,
autour de la question
de l'Islam 4.
Rien ne permet aujourd'hui
de dire selon quelles
modalités la revendication
turque "travaille",
sans doute parce que les
deux axes revendicatifs
s'entremêlent toujours
mais surtout parce que
la prise de parole turque
n'est pas à ce
jour audible au niveau
national - ni suffisamment
formulée, ni suffisamment
entendue.
Reste pourtant que la
revendication "parce
qu'on est turcs"
de la reconnaissance d'une
"turquité"
comme qualité majeure
d'un groupe ne constitue
pas le meilleur moyen
d'accéder à
la sphère de la
représentation
politique. En effet, la
République française
s'est toujours trouvée
par le phénomène
d'inconsidération
civique 5,
entendue comme la construction
de la citoyenneté
par évacuation
des identités périphériques,
tant culturelles que religieuses.
La logique politique induite
par le phénomène
associatif et communautaire
devient ainsi inacceptable
puisque pour être
acceptable, la communauté
doit être "soluble"-
dans la république.
D'où le dilemme
de l'associatif, turc
ici, transitoire et médiateur,
qui se bat pour l'accession
à une parole légitime,
tout en en étant
lui-même presque
privé.
Il convient au final de
sérier les types
de revendications afin
de légitimer le
désir politique
de participation sans
le confondre avec le désir
social de reconnaissance.
La confusion existe aussi
bien du côté
de la république
que du côté
des minorités ;
de chaque camp se nourrit
la confusion de l'autre.
La France semble craindre
l'idée d'une communautarisation
de sa société,
pendant que les minorités
s'inquiètent de
ce que la France voudrait
niveler leur culture,
leurs croyances. La réduction
des Turcs de France à
une communauté
turque en France ne cesse
de poser problème
dans la perception de
la diversité au
sein de cette minorité.
La perspective de réification
d'une communauté,
de cristallisation de
ses traits n'est pas loin.
En somme, c'est la confusion
des registres politique
et social qui est à
la source d'un malaise
et peut-être pas
la légitimité
accordée à
la culture et à
l'identité turque.
NOTES
1-
Les étrangers d'origine
turque représentaient
en 1990 5,5 % de la population
étrangère
de toute la France avec
un effectif de 197 813
individus . Source : Les
immigrés en France.
Portrait social, INSEE,
1997, p. 19.
2- Gérard Groc,
"Islam : une insertion
par l'absurde ?",
in Alain Jund, Paul Dumont,
Stéphane de Tapia
(dir.), Enjeux de l'immigration
turque en Europe. Les
Turcs en France et en
Allemagne, Paris, CIEMI,
L'Harmattan, 1995, pp.
257-263.
3- Précisons, afin
de nuancer l'idée
d'une appartenance associative
commuanutaire, que moins
d'un migrant sur dis fait
partie d'une association
communautaire ou identifiée
comme telle (le chiffre
exact est de 7 %). Source
: INED, enquête
MGIS réalisée
avec le concours de l'INSEE
en 1992, Reprise dans
Michèle Tribalat,
De l'immigration à
l'assimilation. Enquête
sur les populations d'origine
étrangère
en France, Paris : INED-La
Découverte, 1996,
tableau 73, p. 237.
4- C'est chez les immigrés
originaires de Turquie
que la fréquentation
d'un lieu de culte est
la plus importante (36
%), ce qui les distingue
des autres communautés
immigrées originaires
de pays très majoritairement
musulmans (15 % pour les
immigrés algériens
et 27 % pour les immigrés
marocains), cf. Tribalat,
op. cit., tableau 64,
p. 221.
5- Yves Déloye,
"La citoyenneté
entre considération
et inconsidération",
in Claudine Haroche, Jean-Claude
Vatin (dir.), La considération,
Paris : Desclée
de Brouwer, 1998, pp.
103-115
|