© 2000-2004
CFAIT
Tous droits réservés

Plan du site

 
 
 
 
 
 
LA CONSCIENCE MINORITAIRE
Karahan YILMAZ
Directeur de la M.C.I.T., Maison Culturelle des Immigrés de Turquie, Metz

UNE NOUVELLE PÉRIODE ET LA CONSCIENCE MINORITAIRE DES IMMIGRÉS DE TURQUIE

La situation et les particularités de la population immigrée de Turquie, qui atteint aujourd'hui en France le nombre de 300 000 d'individus, sont très différentes de celles de l'immigration du début de ce siècle aux États-Unis. La différence la plus importante consistant dans le fait que ni les migrants ni ceux qui encourageaient l'immigration ne se sont préoccupés de la question de "l'installation". En des termes plus précis, les migrants se représentaient comme des "passagers", et ceux qui poussaient à l'immigration ne voyaient en elle "qu'une main-d'oeuvre pas chère" et à l'avenir limité "dans la vie économique".

Cette attitude des milieux officiels envers l"immigration avait pour but d'utiliser les migrants "en rotation" et non pas de favoriser leur installation dans le pays d'accueil. Par conséquent les migrants ont été installés provisoirement et leurs échanges socioculturels avec la population locale ont été volontairement limités.

En clair, si on doit résumer notre histoire des trente dernières années, nous avons vécu "avec notre tête en Turquie et nos pieds en France". Nous n'avons compris que dans les années 90, et après avoir gâché la moitié de notre existence, les conséquences de tout ceci.

LES IMMIGRÉS DE TURQUIE ET LEUR REGARD SUR LES PROBLÈMES LIÉS À L'IMMIGRATION

Les pays qui envoyaient et ceux qui accueillaient l'immigration, les migrants eux-mêmes, ont cru (car on leur a fait croire ?), au côté provisoire de l'immigration. Leur propre regard sur leur histoire [sur l'immigration] a joué un rôle essentiel dans la constitution de ces "croyances" qui empêchent la compréhension du problème. En général, le but des immigrés de Turquie était l'accumulation d'une certaine somme d'argent, afin de pouvoir rentrer riches dans leur pays. Conformément à cette manière de penser, une grande majorité des immigrés a vécu seulement pour "la production et la consommation" d'un genre de vie qu'elle croyait "passagère" ; et s'accommodant de son rôle d'"hôte", elle a essayé de survivre dans ces pays d'accueil. Le fait de percevoir leur vie en termes d'"hôte" ou de "passager" a arraché aux immigrés toute chance d'avoir une vie sociale dans le pays où ils se trouvaient. En fin de compte, ils ont passé les années les plus productives de leur vie à attendre le jour du "retour définitif" et en s'isolant de la société dans laquelle ils se trouvaient. Les immigrés ont indexé tous leurs espoirs au jour indéfini du fameux retour. Ils ont évité de résoudre des problèmes sociaux de plus en plus nombreux créés par l'immigration ; ou encore ils ont préféré une manière de vivre répondant aux problèmes d'une seule dimension de leur existence. Cette manière de vivre les a empêché d'exister au sein de la population parmi laquelle ils vivaient. Ainsi ils n'ont pu être ni une force politique ni une dynamique socioculturelle. De plus, ils ont perpétué les valeurs sociales qu'ils avaient emmenées de Turquie, en les défendant et en les protégeant. Finalement ce sont eux-mêmes qui ont fermé les "portes" d'une existence possible dans ces pays d'accueil.
Quant à ceux qui ont refusé cette approche, comme ils n'avaient ni les connaissances ni les possibilités nécessaires, ils n'ont pas eu leur place dans les mécanismes que manifestaient ces processus sociaux depuis de longues années.

En plus de se voir comme "passagers", les immigrés de Turquie, repoussés et encerclés par la population locale, se sont refermés sur eux-mêmes, préférant la vie en ghetto, parce qu'ils n'avaient pas pu affronter sur un pied d'égalité les multiples pressions d'une culture plus "développée". Ce modèle les a poussé à défendre d'une manière très ferme et presque fanatique les valeurs morales, politiques, sociales et culturelles du pays duquel ils s'étaient arrachés et vers lequel ils pensaient retourner "un jour". Ils ne se sont pas contentés de défendre ces valeurs et ces normes, ils ont essayé de les imposer aussi aux nouvelles générations qui étaient le fruit d'une réalité sociale totalement différente. En particulier, le fait d'avoir user au sein de la famille de discipline, d'autorité, de violence, de tradition et de pressions a aujourd'hui pour conséquence de graves conflits entre les générations. La situation des immigrés de Turquie a joué un rôle très négatif pour leur position culturelle, sociale et politique.

Il nous est impossible de participer à une prise de conscience minoritaire et historique sans en comprendre les conséquences probables. De même, il nous est impossible de comprendre l'histoire de notre immigration ainsi que le processus d'implantation définitive à partir d'une analyse erronée. De ce fait, il faut s'interroger longuement sur les dynamiques et la situation socio-psychologique d'une population immigrée qui a modifié ses relations avec la Turquie et a modifié ses habitudes en s'installant durablement en France.

LE PROCESSUS "D'ADOPTION D'UNE NOUVELLE PATRIE" ET LA QUESTION DE L'ORGANISATION

Les immigrés de Turquie qui vivent aujourd'hui dans les pays européens ont pour objectif principal la lutte pour se forger une identité et une personnalité propres à une minorité fraîchement formée. Dans cette lutte pour la reconnaissance, les différences socioculturelles et le fait de les entretenir tiennent une place vitale, parce que les sociétés dans lesquelles nous vivons sont basées sur un État et une organisation de type : une langue, une culture et un seul type d'homme. Pour s'affranchir des problèmes qu'elles rencontrent aujourd'hui, ces sociétés tentent de faire disparaître les éléments "étrangers et opposés". De ce fait, se développe une forme de lutte parmi les minorités qui essayent de défendre leurs particularités tout en résistant à la population locale qui veut les assimiler et les fondre. Dans les dix années à venir, cette lutte se transformera en un conflit d'envergure plus radicale qui revendiquera le droit à la responsabilité, à la décision et à l'expression. Il est certain que cette lutte va jouer un rôle sur la naissance et le développement d'un réflexe de citoyenneté et d'une prise de conscience d'adoption d'une nouvelle patrie.

Aujourd'hui nous vivons une période de manque et de doute : nous cherchons une direction, nous cherchons une patrie. Dans ce processus d'adoption d'une nouvelle patrie, les valeurs que nous avons sont remises en cause, critiquées, puis sont reconstituées après être passées par le filtre de la vie pluriculturelle. Qui sommes-nous ? Où vivons-nous ? Quel genre de pays et d'avenir voulons-nous ? Nous cherchons des réponses à ces questions, et nous essayons de donner un sens et une direction à notre présence ici. Nous cherchons notre avenir dans celui de ce pays, et dès à présent nous sommes témoins du "verdoiement" de nos peines et de nos joies communes ainsi que de nos espoirs. Désormais nous ne sommes plus des étrangers dans ce pays, mais une différence et une richesse. Car dans notre esprit, dans notre coeur et dans nos rêves, nous sommes d'ici. Cette prise de conscience d'être d'ici peut former l'un des liens les plus puissants avec le pays dans lequel nous vivons.

Étant effectivement citoyens de ce pays depuis 30 ans, nous voulons réaliser notre fonction et prendre part directement à tout le processus de direction et de prise de décision qui marque, influence et dirige nos vies. Nous pensons que vivre humainement dans tous ses sens et partout ne se réalisera pas avec seulement des statuts législatifs et juridiques. De ce fait, nous demandons une réforme des institutions de l'État instaurées avant nous, en prenant en compte notre présence et notre différence. Nous prétendons que les conditions d'une vie humaine ne se réaliserons pas sans une nouvelle direction et des changements radicaux et en profondeur dans la vie sociale. Nous sommes certainement l'une des dynamiques puissantes d'un changement de ce genre. Il faut simplement que nous y croyons, et que nous sachions utiliser nos moyens dans ce sens.

D'un autre côté, nous aussi, nous pouvons participer à la création d'une société démocratique pluriculturelle, après avoir remis en cause notre rôle, notre place et notre situation dans ce pays. Et ceci ne se fera qu'en créant une organisation autonome et démocratique, ayant pouvoir dans tous les domaines. Une organisation comme cela doit être participative, démocratique et légitime par sa manière de travailler, ses directions et ses perspectives. Si on pense aujourd'hui à une crise de la démocratie représentative, pourquoi ne pas former les principaux éléments d'une organisation minoritaire à partir du principe d'égalité, de partage du pouvoir, et de participation directe de l'individu ? En conséquence, les rôles, les manières de travailler et les perspectives pour la nouvelle période des associations existantes doivent être revus et devenir conformes aux problèmes "du processus d'adoption d'une nouvelle patrie". Dans le cas contraire, l'indécision d'aujourd'hui pourrait bien continuer à planer encore longtemps, comme un nuage noir au-dessus de nos têtes.