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UNE
NOUVELLE PÉRIODE
ET LA CONSCIENCE MINORITAIRE
DES IMMIGRÉS DE
TURQUIE
La
situation et les particularités
de la population immigrée
de Turquie, qui atteint
aujourd'hui en France
le nombre de 300 000 d'individus,
sont très différentes
de celles de l'immigration
du début de ce
siècle aux États-Unis.
La différence la
plus importante consistant
dans le fait que ni les
migrants ni ceux qui encourageaient
l'immigration ne se sont
préoccupés
de la question de "l'installation".
En des termes plus précis,
les migrants se représentaient
comme des "passagers",
et ceux qui poussaient
à l'immigration
ne voyaient en elle "qu'une
main-d'oeuvre pas chère"
et à l'avenir limité
"dans la vie économique".
Cette attitude des milieux
officiels envers l"immigration
avait pour but d'utiliser
les migrants "en
rotation" et non
pas de favoriser leur
installation dans le pays
d'accueil. Par conséquent
les migrants ont été
installés provisoirement
et leurs échanges
socioculturels avec la
population locale ont
été volontairement
limités.
En
clair, si on doit résumer
notre histoire des trente
dernières années,
nous avons vécu
"avec notre tête
en Turquie et nos pieds
en France". Nous
n'avons compris que dans
les années 90,
et après avoir
gâché la
moitié de notre
existence, les conséquences
de tout ceci.
LES
IMMIGRÉS DE TURQUIE
ET LEUR REGARD SUR LES
PROBLÈMES LIÉS
À L'IMMIGRATION
Les
pays qui envoyaient et
ceux qui accueillaient
l'immigration, les migrants
eux-mêmes, ont cru
(car on leur a fait croire
?), au côté
provisoire de l'immigration.
Leur propre regard sur
leur histoire [sur l'immigration]
a joué un rôle
essentiel dans la constitution
de ces "croyances"
qui empêchent la
compréhension du
problème. En général,
le but des immigrés
de Turquie était
l'accumulation d'une certaine
somme d'argent, afin de
pouvoir rentrer riches
dans leur pays. Conformément
à cette manière
de penser, une grande
majorité des immigrés
a vécu seulement
pour "la production
et la consommation"
d'un genre de vie qu'elle
croyait "passagère"
; et s'accommodant de
son rôle d'"hôte",
elle a essayé de
survivre dans ces pays
d'accueil. Le fait de
percevoir leur vie en
termes d'"hôte"
ou de "passager"
a arraché aux immigrés
toute chance d'avoir une
vie sociale dans le pays
où ils se trouvaient.
En fin de compte, ils
ont passé les années
les plus productives de
leur vie à attendre
le jour du "retour
définitif"
et en s'isolant de la
société
dans laquelle ils se trouvaient.
Les immigrés ont
indexé tous leurs
espoirs au jour indéfini
du fameux retour. Ils
ont évité
de résoudre des
problèmes sociaux
de plus en plus nombreux
créés par
l'immigration ; ou encore
ils ont préféré
une manière de
vivre répondant
aux problèmes d'une
seule dimension de leur
existence. Cette manière
de vivre les a empêché
d'exister au sein de la
population parmi laquelle
ils vivaient. Ainsi ils
n'ont pu être ni
une force politique ni
une dynamique socioculturelle.
De plus, ils ont perpétué
les valeurs sociales qu'ils
avaient emmenées
de Turquie, en les défendant
et en les protégeant.
Finalement ce sont eux-mêmes
qui ont fermé les
"portes" d'une
existence possible dans
ces pays d'accueil.
Quant à ceux qui
ont refusé cette
approche, comme ils n'avaient
ni les connaissances ni
les possibilités
nécessaires, ils
n'ont pas eu leur place
dans les mécanismes
que manifestaient ces
processus sociaux depuis
de longues années.
En
plus de se voir comme
"passagers",
les immigrés de
Turquie, repoussés
et encerclés par
la population locale,
se sont refermés
sur eux-mêmes, préférant
la vie en ghetto, parce
qu'ils n'avaient pas pu
affronter sur un pied
d'égalité
les multiples pressions
d'une culture plus "développée".
Ce modèle les a
poussé à
défendre d'une
manière très
ferme et presque fanatique
les valeurs morales, politiques,
sociales et culturelles
du pays duquel ils s'étaient
arrachés et vers
lequel ils pensaient retourner
"un jour". Ils
ne se sont pas contentés
de défendre ces
valeurs et ces normes,
ils ont essayé
de les imposer aussi aux
nouvelles générations
qui étaient le
fruit d'une réalité
sociale totalement différente.
En particulier, le fait
d'avoir user au sein de
la famille de discipline,
d'autorité, de
violence, de tradition
et de pressions a aujourd'hui
pour conséquence
de graves conflits entre
les générations.
La situation des immigrés
de Turquie a joué
un rôle très
négatif pour leur
position culturelle, sociale
et politique.
Il
nous est impossible de
participer à une
prise de conscience minoritaire
et historique sans en
comprendre les conséquences
probables. De même,
il nous est impossible
de comprendre l'histoire
de notre immigration ainsi
que le processus d'implantation
définitive à
partir d'une analyse erronée.
De ce fait, il faut s'interroger
longuement sur les dynamiques
et la situation socio-psychologique
d'une population immigrée
qui a modifié ses
relations avec la Turquie
et a modifié ses
habitudes en s'installant
durablement en France.
LE
PROCESSUS "D'ADOPTION
D'UNE NOUVELLE PATRIE"
ET LA QUESTION DE L'ORGANISATION
Les
immigrés de Turquie
qui vivent aujourd'hui
dans les pays européens
ont pour objectif principal
la lutte pour se forger
une identité et
une personnalité
propres à une minorité
fraîchement formée.
Dans cette lutte pour
la reconnaissance, les
différences socioculturelles
et le fait de les entretenir
tiennent une place vitale,
parce que les sociétés
dans lesquelles nous vivons
sont basées sur
un État et une
organisation de type :
une langue, une culture
et un seul type d'homme.
Pour s'affranchir des
problèmes qu'elles
rencontrent aujourd'hui,
ces sociétés
tentent de faire disparaître
les éléments
"étrangers
et opposés".
De ce fait, se développe
une forme de lutte parmi
les minorités qui
essayent de défendre
leurs particularités
tout en résistant
à la population
locale qui veut les assimiler
et les fondre. Dans les
dix années à
venir, cette lutte se
transformera en un conflit
d'envergure plus radicale
qui revendiquera le droit
à la responsabilité,
à la décision
et à l'expression.
Il est certain que cette
lutte va jouer un rôle
sur la naissance et le
développement d'un
réflexe de citoyenneté
et d'une prise de conscience
d'adoption d'une nouvelle
patrie.
Aujourd'hui
nous vivons une période
de manque et de doute
: nous cherchons une direction,
nous cherchons une patrie.
Dans ce processus d'adoption
d'une nouvelle patrie,
les valeurs que nous avons
sont remises en cause,
critiquées, puis
sont reconstituées
après être
passées par le
filtre de la vie pluriculturelle.
Qui sommes-nous ? Où
vivons-nous ? Quel genre
de pays et d'avenir voulons-nous
? Nous cherchons des réponses
à ces questions,
et nous essayons de donner
un sens et une direction
à notre présence
ici. Nous cherchons notre
avenir dans celui de ce
pays, et dès à
présent nous sommes
témoins du "verdoiement"
de nos peines et de nos
joies communes ainsi que
de nos espoirs. Désormais
nous ne sommes plus des
étrangers dans
ce pays, mais une différence
et une richesse. Car dans
notre esprit, dans notre
coeur et dans nos rêves,
nous sommes d'ici. Cette
prise de conscience d'être
d'ici peut former l'un
des liens les plus puissants
avec le pays dans lequel
nous vivons.
Étant
effectivement citoyens
de ce pays depuis 30 ans,
nous voulons réaliser
notre fonction et prendre
part directement à
tout le processus de direction
et de prise de décision
qui marque, influence
et dirige nos vies. Nous
pensons que vivre humainement
dans tous ses sens et
partout ne se réalisera
pas avec seulement des
statuts législatifs
et juridiques. De ce fait,
nous demandons une réforme
des institutions de l'État
instaurées avant
nous, en prenant en compte
notre présence
et notre différence.
Nous prétendons
que les conditions d'une
vie humaine ne se réaliserons
pas sans une nouvelle
direction et des changements
radicaux et en profondeur
dans la vie sociale. Nous
sommes certainement l'une
des dynamiques puissantes
d'un changement de ce
genre. Il faut simplement
que nous y croyons, et
que nous sachions utiliser
nos moyens dans ce sens.
D'un
autre côté,
nous aussi, nous pouvons
participer à la
création d'une
société
démocratique pluriculturelle,
après avoir remis
en cause notre rôle,
notre place et notre situation
dans ce pays. Et ceci
ne se fera qu'en créant
une organisation autonome
et démocratique,
ayant pouvoir dans tous
les domaines. Une organisation
comme cela doit être
participative, démocratique
et légitime par
sa manière de travailler,
ses directions et ses
perspectives. Si on pense
aujourd'hui à une
crise de la démocratie
représentative,
pourquoi ne pas former
les principaux éléments
d'une organisation minoritaire
à partir du principe
d'égalité,
de partage du pouvoir,
et de participation directe
de l'individu ? En conséquence,
les rôles, les manières
de travailler et les perspectives
pour la nouvelle période
des associations existantes
doivent être revus
et devenir conformes aux
problèmes "du
processus d'adoption d'une
nouvelle patrie".
Dans le cas contraire,
l'indécision d'aujourd'hui
pourrait bien continuer
à planer encore
longtemps, comme un nuage
noir au-dessus de nos
têtes.
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