|
Il
ne semble pas inutile
de rappeler avant tout
qu'il existe deux sortes
d'associations en France.
-
Les associations culturelles
qui relèvent de
la loi de 1905. Tout objet
commercial, politique,
scolaire et même
charitable leur est interdit.
Il n'y aura pas de réunion
politique dans les locaux
du culte, pas d'insultes
à un citoyen chargé
d'un service public, pas
de provocation directe
commise dans les mêmes
lieux à résister
aux actes légaux
de l'autorité publique
ou à soulever ou
à armer une partie
des citoyens contre les
autres. C'est ainsi, c'est
la loi.
-
Par ailleurs il existe
des associations selon
la loi de 1901 qui ne
sont pas habilitées,
sauf exception, à
recevoir des dons et des
legs contrairement aux
précédentes,
et ne peuvent d'aucune
manière avoir d'activité
culturelle subventionnée
par l'argent public, par
exemple par le FAS, ce
qui signifie ne peut en
aucun cas "faire
aussi office de mosquée",
ni "être un
lieu de célébration
de culte auquel s'ajoute
souvent une école
coranique pour les petits"
(comme on peut le lire
à la page 89 de
Hommes et Migrations n°
1212).
Ces
deux lois fêteront
bientôt leurs 100
ans et nul n'est prêt
à les changer.
Feuilletons
maintenant en le commentant,
le numéro 1 de
votre revue L'Observateur
de l'Immigration de Turquie
en France :
Page
3, le mot "communauté"
est écrit 11 fois,
au singulier. Cette répétition,
quasi conjuratoire, m'inspire
deux réflexions.
La première c'est
que ce mot conviendrait
mieux au pluriel car je
découvre en vous
lisant plus loin, qu'il
existe, semble-t-il, autant
de communautés
que de familles turques
sur l'Hexagone ! Et c'est
tant mieux, car s'il y
avait en effet une communauté
soudée, avec une
doctrine, des buts définis,
des règles de fonctionnement,
elle serait en contradiction
absolue avec la nation
française dont
Julia Kristeva - française
d'origine bulgare - rappelle
que le cosmopolitisme
est un au-delà,
et non pas un en deçà
de la valorisation nationale
; opinion adoucie par
Thomas Ferenczi - français
de lointaine origine hongroise
- pour qui les formes
concrètes de la
nation comportent à
la fois une adhésion
de type communautaire
(à chacun ses goûts,
ses couleurs, ses odeurs
comme l'écrit Gaye
Petek Salom) et un projet
politique proposé
à la libre adhésion
de chacun.
Toujours
page 3, le président
de l'Union des Associations
turques de France envisage
avec désenchantement
les fruits de la vie associative
turque depuis 30 ans c'est-à-dire
sur une génération.
Se retourner et regarder
vers le passé est
bien naturel pour ceux
qui ont quitté
leur pays. Chaque déracinement
libère un mécanisme
de contre-enracinement,
comme s'il existait un
thermostat de l'appartenance
collective, venant corriger
parfois jusqu'à
l'intégrisme, les
blessures de l'intégrité
culturelles des groupes
humains. Mais comme l'écrit
Pierre André Taguiev
- français d'origine
russe - si les associations
sont des "petits
conservatoires de particularismes",
il ne faut pas s'étonner
que vos jeunes rêvent
d'autres choses. D'où
une première conclusion
pratique : la vie associative
est d'autant plus riche
qu'elle mélange
les générations.
La seconde conclusion
m'est inspirée
par cette même page
3 où il est fortement
question des "hommes
de combat, jeunes, dynamiques,
capables". La vie
associative est d'autant
plus riche qu'elle mélange
les sexes.
Page
6, vous rappelez les amicales
des années 70,
les associations prolongeant
les actions militantes
et révolutionnaires
de droite ou de gauche,
religieuses ou ethniques
de Turquie et sur lesquelles
évidemment je n'ai
rien à dire. Puis
vous évoquez les
associations nées
de la vague 1981, uvrant
désormais ici et
maintenant pour la reconnaissance
de la "minorité
turque". Autant répéter
clairement ce que disait
Clermont Tonnerre dès
le 23 décembre
1789 : << Il faut
refuser tout aux Juifs
comme nation, et accorder
tout aux Juifs comme individus
>>. Cela reste vrai
aujourd'hui pour les musulmans,
pour les Turcs, pour les
Corses, etc. Cette "inclusion
individualisante"
dans la République
est certes un peu glaciale
mais si j'en juge par
vos propres craintes exprimées
page 10, elle est préférable
à la transplantation
sur l'Hexagone des luttes
politiques de là-bas.
Quant aux associations
les plus radicales, plus
promptes à saisir
le malaise des jeunes,
et dont le discours violemment
anti-laïc et anti-républicain
nous parvient depuis l'Allemagne,
ne nous y trompons pas
: elles sous-estiment
la solidité de
la France sous son apparente
mollesse et division,
elles prennent le risque
de l'humilier et de provoquer
des haines réactionnelles.
A
ce propos, faut-il rappeler
que nous ne sommes pas
en Allemagne. Ici chaque
homme de bonne volonté
peut devenir français
s'il le désire,
tout en conservant sa
nationalité turque,
la contrepartie est que
la France ne supporterait
pas longtemps une trop
lourde main mise d'un
État, quel qu'il
soit, sur la vie associative
largement ouverte à
tous, puisqu'on évoque
le chiffre de 950 000
associations. D'où
mon enthousiasme pour
les associations que vous
citez paradoxalement en
dernier sous la rubrique
ASSOCIATIONS DE SERVICE
et qui me semblent aller
dans le sens de l'histoire,
surtout s'il s'agit d'associations
familiales. Ceci pour
une double raison. La
première c'est
qu'une association au
sens de la loi de 1901,
n'est ni une officine
politique, ni une courroie
de transmission d'un consulat,
ni un moyen pour quelques
uns de tirer seuls leur
épingle du jeu,
elle est une association
de libres citoyens qui
s'unissent pour régler
ensemble leurs difficultés
ou bien se réchauffer
le cur. Ces difficultés
ou ces joies sont souvent
familiales. La seconde
raison qui surenchérit
sur la première
est que la place et l'idée
de la famille a toujours
été source
d'incompréhension,
voire d'opposition entre
l'Occident et le Moyen-Orient.
Raison de plus pour en
parler. Or il existe une
institution de la République
qui réunit les
familles les plus diverses,
françaises ou étrangères,
et défend leurs
intérêts
communs sur tout le territoire.
De surcroit, cette Union
Nationale des Associations
Familiales est la seule
institution de la République
laïque accueillant
des associations à
connotation religieuse
et par exemple d'éventuelles
associations familiales
musulmanes. Je n'oublie
pas que selon Michèle
Tribalat, 13 % seulement
de femmes turques parlent
français : que
ce soit la cause ou la
conséquence d'un
certain repliement, cela
ne mènera à
rien de bon.
A
nos hôtes turcs
qui accueillirent dans
les siècles passés
les Juifs persécutés
d'Espagne, des protestants
hongrois, des "vieux
croyants russes",
je me devais d'employer
ce langage rude mais respectueux.
Créer des associations
d'entraide entre jeunes
et vieux, hommes et femmes,
"gaulois" servant
de truchements à
des Turcs, c'est se tourner
calmement vers l'avenir.
|