© 2000-2004
CFAIT
Tous droits réservés

Plan du site

 
 
 
 
 
 
DES ASSOCIATIONS POUR QUOI FAIRE ?
Jeanne-Hélène KALTENBACH
Membre du Haut Conseil à l'Intégration, Paris

Il ne semble pas inutile de rappeler avant tout qu'il existe deux sortes d'associations en France.

- Les associations culturelles qui relèvent de la loi de 1905. Tout objet commercial, politique, scolaire et même charitable leur est interdit. Il n'y aura pas de réunion politique dans les locaux du culte, pas d'insultes à un citoyen chargé d'un service public, pas de provocation directe commise dans les mêmes lieux à résister aux actes légaux de l'autorité publique ou à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres. C'est ainsi, c'est la loi.

- Par ailleurs il existe des associations selon la loi de 1901 qui ne sont pas habilitées, sauf exception, à recevoir des dons et des legs contrairement aux précédentes, et ne peuvent d'aucune manière avoir d'activité culturelle subventionnée par l'argent public, par exemple par le FAS, ce qui signifie ne peut en aucun cas "faire aussi office de mosquée", ni "être un lieu de célébration de culte auquel s'ajoute souvent une école coranique pour les petits" (comme on peut le lire à la page 89 de Hommes et Migrations n° 1212).

Ces deux lois fêteront bientôt leurs 100 ans et nul n'est prêt à les changer.

Feuilletons maintenant en le commentant, le numéro 1 de votre revue L'Observateur de l'Immigration de Turquie en France :

Page 3, le mot "communauté" est écrit 11 fois, au singulier. Cette répétition, quasi conjuratoire, m'inspire deux réflexions. La première c'est que ce mot conviendrait mieux au pluriel car je découvre en vous lisant plus loin, qu'il existe, semble-t-il, autant de communautés que de familles turques sur l'Hexagone ! Et c'est tant mieux, car s'il y avait en effet une communauté soudée, avec une doctrine, des buts définis, des règles de fonctionnement, elle serait en contradiction absolue avec la nation française dont Julia Kristeva - française d'origine bulgare - rappelle que le cosmopolitisme est un au-delà, et non pas un en deçà de la valorisation nationale ; opinion adoucie par Thomas Ferenczi - français de lointaine origine hongroise - pour qui les formes concrètes de la nation comportent à la fois une adhésion de type communautaire (à chacun ses goûts, ses couleurs, ses odeurs comme l'écrit Gaye Petek Salom) et un projet politique proposé à la libre adhésion de chacun.

Toujours page 3, le président de l'Union des Associations turques de France envisage avec désenchantement les fruits de la vie associative turque depuis 30 ans c'est-à-dire sur une génération. Se retourner et regarder vers le passé est bien naturel pour ceux qui ont quitté leur pays. Chaque déracinement libère un mécanisme de contre-enracinement, comme s'il existait un thermostat de l'appartenance collective, venant corriger parfois jusqu'à l'intégrisme, les blessures de l'intégrité culturelles des groupes humains. Mais comme l'écrit Pierre André Taguiev - français d'origine russe - si les associations sont des "petits conservatoires de particularismes", il ne faut pas s'étonner que vos jeunes rêvent d'autres choses. D'où une première conclusion pratique : la vie associative est d'autant plus riche qu'elle mélange les générations. La seconde conclusion m'est inspirée par cette même page 3 où il est fortement question des "hommes de combat, jeunes, dynamiques, capables". La vie associative est d'autant plus riche qu'elle mélange les sexes.

Page 6, vous rappelez les amicales des années 70, les associations prolongeant les actions militantes et révolutionnaires de droite ou de gauche, religieuses ou ethniques de Turquie et sur lesquelles évidemment je n'ai rien à dire. Puis vous évoquez les associations nées de la vague 1981, uvrant désormais ici et maintenant pour la reconnaissance de la "minorité turque". Autant répéter clairement ce que disait Clermont Tonnerre dès le 23 décembre 1789 : << Il faut refuser tout aux Juifs comme nation, et accorder tout aux Juifs comme individus >>. Cela reste vrai aujourd'hui pour les musulmans, pour les Turcs, pour les Corses, etc. Cette "inclusion individualisante" dans la République est certes un peu glaciale mais si j'en juge par vos propres craintes exprimées page 10, elle est préférable à la transplantation sur l'Hexagone des luttes politiques de là-bas. Quant aux associations les plus radicales, plus promptes à saisir le malaise des jeunes, et dont le discours violemment anti-laïc et anti-républicain nous parvient depuis l'Allemagne, ne nous y trompons pas : elles sous-estiment la solidité de la France sous son apparente mollesse et division, elles prennent le risque de l'humilier et de provoquer des haines réactionnelles.

A ce propos, faut-il rappeler que nous ne sommes pas en Allemagne. Ici chaque homme de bonne volonté peut devenir français s'il le désire, tout en conservant sa nationalité turque, la contrepartie est que la France ne supporterait pas longtemps une trop lourde main mise d'un État, quel qu'il soit, sur la vie associative largement ouverte à tous, puisqu'on évoque le chiffre de 950 000 associations. D'où mon enthousiasme pour les associations que vous citez paradoxalement en dernier sous la rubrique ASSOCIATIONS DE SERVICE et qui me semblent aller dans le sens de l'histoire, surtout s'il s'agit d'associations familiales. Ceci pour une double raison. La première c'est qu'une association au sens de la loi de 1901, n'est ni une officine politique, ni une courroie de transmission d'un consulat, ni un moyen pour quelques uns de tirer seuls leur épingle du jeu, elle est une association de libres citoyens qui s'unissent pour régler ensemble leurs difficultés ou bien se réchauffer le cur. Ces difficultés ou ces joies sont souvent familiales. La seconde raison qui surenchérit sur la première est que la place et l'idée de la famille a toujours été source d'incompréhension, voire d'opposition entre l'Occident et le Moyen-Orient. Raison de plus pour en parler. Or il existe une institution de la République qui réunit les familles les plus diverses, françaises ou étrangères, et défend leurs intérêts communs sur tout le territoire. De surcroit, cette Union Nationale des Associations Familiales est la seule institution de la République laïque accueillant des associations à connotation religieuse et par exemple d'éventuelles associations familiales musulmanes. Je n'oublie pas que selon Michèle Tribalat, 13 % seulement de femmes turques parlent français : que ce soit la cause ou la conséquence d'un certain repliement, cela ne mènera à rien de bon.

A nos hôtes turcs qui accueillirent dans les siècles passés les Juifs persécutés d'Espagne, des protestants hongrois, des "vieux croyants russes", je me devais d'employer ce langage rude mais respectueux. Créer des associations d'entraide entre jeunes et vieux, hommes et femmes, "gaulois" servant de truchements à des Turcs, c'est se tourner calmement vers l'avenir.