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Monde
Turco-Iranien, Monde Turc,
aire turcophone, turcophonie
: entre idéologie
et pragmatisme économique
La
Turquie actuelle est sans
doute difficile à
classer dans les nomenclatures
économiques et
les regroupements régionaux,
à cheval entre
Europe et Asie ; Europe
de l'Ouest avec qui elle
commerce activement, Europe
de l'Est avec qui elle
a de nombreuses affinités
et d'aussi nombreux contentieux,
Moyen-Orient avec qui
elle partage nombre de
traits de civilisation
dont l'Islam, Monde Turco-Iranien,
pour des raisons historiques
et "sentimentales"
(histoire, langue, historiographie,
idéologies).
Avec
63 millions d'habitants,
l'un des plus forts taux
de croissance de l'OCDE,
la Turquie entre dans
le jeu des puissances
économiques régionales,
membre de l'Union Douanière,
de l'Organisation de Coopération
Économique (OCE),
de l'Organisation de Coopération
Islamique (OCI), de la
Zone de Coopération
Économique de la
Mer Noire (ZCEMN). Les
déséquilibres
économiques internes,
très forte inflation,
chômage et sous-emploi,
différentiels de
développement entre
la ville et la campagne,
entre l'Ouest et l'Est,
les côtes et l'intérieur,
freinent largement une
quelconque intégration
à l'Europe des
Quinze. Ceci sans évoquer
les contentieux politiques...
Environ
3.500.000 ressortissants
turcs vivent à
l'étranger, au
départ comme migrants
internationaux du travail,
puis comme entrepreneurs.
L'Europe occidentale compterait
au moins 52.000 entreprises
(fin 1996), de l'ordre
de 60.000 dans toute l'Europe
pour 1997, créées
par les Turcs expatriés.
Environ 5.000 entreprises
se seraient ainsi ajoutées
pour la seule année
1997 rien qu'en Allemagne
(cf. texte de Faruk SEN).
Doivent être également
comptabilisées
les entreprises d'Amérique
du Nord, des Balkans,
de Russie et d'Asie Centrale,
du Moyen-Orient, d'Australie...
Le
champ migratoire turc,
les espaces colonisés
(au sens allemand de Einwanderungskolonien
) et fréquentés
par des Turcs de Turquie,
auxquels s'adjoignent,
dans la mesure où
des solidarités
et des collaborations
s'affirment Turco-musulmans
de Thrace occidentale
(Turcs CEE !) et Chypriotes
Turcs, en Allemagne, Grande-Bretagne
et Australie, s'étend
aujourd'hui sur cinq continents
: Europe, Asie, Afrique,
Amérique, Océanie.
Ces segments du champ
sont reliés par
voie aérienne ou
maritime et par réseaux
routiers ou ferroviaires.
En dehors de la Turquie,
Berlin, Cologne, Munich,
Francfort, Paris, Bruxelles,
Stockholm, Milan, ...,
apparaissent comme autant
de pôles de la présence
turque dans le monde occidental.
A l'est, l'ouverture de
lignes aériennes
nouvelles vers Bakou,
Tiflis, Ashkabad, Bishkek,
Tachkent, Almaty, Kazan,
..., soulignent les nouvelles
relations économiques.
De nouvelles présences
turques à Tirana,
Skopje, Sarajevo, Krasnodar,
Moscou, Kiev, Téhéran,
La Mecque, Djedda, ...,
forment autant de lieux
d'étapes. Il ne
s'agit plus d'expansion
militaire ou politique,
mais bien d'expansion
économique.
Cette
expansion est le fait
de micro-entreprises comme
d'entreprises plus classiques
(les Koç, Sabanci
et autres holdings, les
entrepreneurs du bâtiment
et des travaux publics),
liées ou non au
capital étranger.
Elle est aussi le fait
des migrants, des vakyfs
islamistes, d'agences
gouvernementales, qui
tissent des liens ténus,
mais bien vivants avec
des espaces économiques
très diversifiés,
de l'Amérique libérale
à l'Asie Centrale
en transition, en passant
par les états islamiques
(Iran, Libye, Arabie Saoudite).
Nous
avons sous les yeux, quotidiennement,
l'Europe turque, celle
de l'immigration, des
döner kebap, de l'helâl
business, des ateliers
de confection, des chantiers
de bâtiment, ...,
mais aussi celle du chômage
et des difficultés
d'intégration.
Cette journée [de
travail du 20 novembre
1998, ndr] organisée
par le CFAIT, avec la
participation du Centre
d'Études Turques,
sera l'occasion de s'interroger
sur les liens éventuels
entre les différents
compartiments du champ
migratoire : Europe occidentale,
Europe balkanique, Russie,
Centre Asie, Moyen-Orient,
Amérique du Nord,
Australie, Afrique du
Sud.
· Vers la définition
d'un espace économique
turcophone ?
Il
existe dans le monde actuel
de très nombreux
regroupements d'états
pour des raisons variés,
allant du politique à
l'économie en passant
par le domaine sportif.
Les classements sont divers,
aussi divers que les raisons
qui président à
ces regroupements. Certains
sont spontanés,
d'autres forcés
; certains apparaissent
naturels et d'autres très
problématiques.
Le Marché Commun,
la CEE, l'Union Douanière,
le Conseil de l'Europe,
les Accords de Schengen
sur la circulation des
migrants, de Dublin sur
celle des solliciteurs
d'asile, ..., sont autant
de classements possibles
d'une entité européenne
à cheval sur des
définitions politiques,
voire militaires (UEO),
regroupées ou non
dans d'autres ensembles
supranationaux contraignants
ou non (OCDE, OTAN). La
Turquie appartient à
un grand nombre d'organisations
européennes interétatiques
(Conseil de l'Europe,
Union Douanière,
Postes, Télécommunications,
Transports...), ou plus
largement occidentales
(OCDE, OTAN).
Hors
Europe, il est également
souvent question de regroupements
formels ou non, juridiquement
strictement définis
ou non. Il est par exemple
question d'un Monde Arabe
(les pays de langue arabe),
d'un Monde arabo-musulman
(qui intègre tous
les Musulmans et tous
les Arabes, qui ne sont
pas tous musulmans), découpage
pratique pour les chercheurs
ou les médias,
mais toutefois repris
par l'OCI (Organisation
de Coopération
Islamique), d'une Union
du Maghreb Arabe (économique),
d'un Monde Iranien qui
n'est que définition
intellectuelle (les pays
de langues iraniques,
persan, tadjik, dari),
...
Turquie
et Eurasie turcophone
: migrations internationales
et géopolitique
La
Turquie et un hypothétique
Monde Turc (Aire Turque,
Aire Turcophone) commencent
à poser question,
aux limites de l'Europe
et de l'Asie, sur la définition
d'une Eurasie tout aussi
hypothétique. Ce
n'est pas par hasard si
l'Eurasisme sera le sujet
d'un Colloque préparé
par le CNRS en 1999. La
notion est plus russe
que turque, mais elle
réapparaît
en Turquie sous l'appellation
Türk Dünyasi
(Monde Turc). Une Agence
gouvernementale, TIKA
(Türk Isbirligi ve
Kalkinma Ajansi - Agence
Turque de Coopération
et de Développement),
a même été
créée pour
accompagner et guider
la présence turque
en Asie Centrale et dans
les Balkans. Jusqu'à
la perestroïka, ce
Monde Turc était
bien l'apanage de l'extrême-droite
fascisante, plus connue
sous l'expression de Loups
Gris (Bozkurtçular),
chantre de l'idéologie
panturquiste écartée,
voire écrasée
dès les années
1920-30 aussi bien par
les Soviétiques
que par le pragmatisme
d'Atatürk.
Or,
la Turquie de 1998, par
divers biais (forte croissance
démographique,
forte croissance économique,
construction d'un immense
champ migratoire), recherche
d'identité face
à l'Europe de l'Ouest
- l'Union Européenne
à laquelle elle
est candidate depuis 1965
et qui répond oui
pour 2030 ! - face aux
Islams arabe et iranien,
cette Turquie de 63 millions
d'habitants voit réapparaître
un marché potentiel
d'au moins 60 millions
de personnes, où
tout est à réaménager,
à construire ou
à reconstruire.
Qui plus est, ce monde
nouveau est turcophone,
musulman laïcisé,
et historiquement terre
d'origine de ce qui fait
une bonne part de la personnalité
turque anatolienne. Entre
l'Europe, la plus forte
concentration économique
mondiale où les
Turcs sont maintenant
solidement implantés
- les 3 millions d'immigrés
d'origine turque -, le
monde islamique, l'Asie
Centrale turcophone, les
potentialités économiques
sont grandes. Avec l'éclatement
de l'URSS, toutes les
frontières se sont
réouvertes, y compris
entre Chine et Asie Centrale.
L'espace économique
eurasien, entre Moyen-Orient,
Europe Orientale, Asie
Centrale, Haute Asie,
Sibérie, est ouvert
comme il ne l'a jamais
été depuis
la chute de l'Empire mongol
gengiskhanide ! Ces espaces
immenses, aux ressources
considérables,
demandent des investissements
colossaux pour être
correctement réaménagés.
La concurrence entre pays
riverains - Russie, Turquie,
Iran, Pakistan, Chine
- renaît sous nos
yeux dans un contexte
nouveau de grande instabilité.
Les
capitaux et les technologies
nécessaires se
trouvent, non dans ces
pays riverains, ou en
tous cas en trop petites
quantités, mais
dans une partie des pays
du champ migratoire turc,
là où résident
les immigrés turcs.
Si la Turquie peut être
considérée
comme "passerelle
vers l'Asie Centrale"
(titre d'un rapport du
Centre Français
du Commerce Extérieur,
CFCE, 1995), certaines
des entreprises créées
en Europe et en Amérique,
où les enfants
de migrants ayant accédé
à l'enseignement
supérieur, pourraient
éventuellement
trouver intérêt
à investir le champ
migratoire oriental, en
utilisant leur connaissance,
et de la Turquie, et de
l'Europe. Des correspondants
résidant à
Tashkent nous ont déjà
signalé des cas
d'établissements
d'entrepreneurs turcs
venus de Berlin en Asie
Centrale.
Notre
hypothèse de travail
sera donc celle d'un espace
économique turcophone
en gestation, centré
sur l'espace économique
turc, entre l'Europe des
immigrés et l'Asie
centrale turcophone, à
partir de l'étude
de sources turques, en
particulier celles de
la Direction Générale
des services aux travailleurs
Émigrés
du ministère du
travail (YIHGM), de la
Banque Centrale (TCMB),
de l'Agence Turque de
Coopération et
de Développement
(TIKA) et de l'Institut
National des Statistiques
(DIE), à partir
aussi de références
européennes, dont
en particulier les travaux
du Centre d'Études
Turques d'Essen (Zentrum
für Türkeistudien).
Avec
10.127 établissements
industriels en 1995 (à
titre de comparaison,
la France : 22.466 entreprises
pour 45.449 établissements
en 1996), 902.490 entreprises
tertiaires de services
(excluant transports et
BTP), la Turquie, qui
voit partir chaque année
environ 50.000 migrants,
enregistre environ 15.000
créations d'entreprises
individuelles et 10.000
fermetures, soit un solde
d'environ 5.000 nouvelles
petites entreprises commerciales
et artisanales par an.
Au total, en 1996, ce
ne sont pas moins de 55.300
sociétés
(70.000 tous statuts confondus)
qui auront été
créées en
Turquie (pour environ
11.000 fermetures en un
an). La vitalité
de l'économie turque,
qui reste malgré
tout encore assez proche
de ses modèles
traditionnels (forte influence
du secteur public pour
la production industrielle,
secteur d'économie
mixte important, poids
important de l'économie
informelle, ...) ne manque
pas de rejaillir sur les
capacités des entrepreneurs
turcs à l'étranger,
ne serait-ce qu'en fournissant
des biens et services
à prix compétitifs
pour les populations immigrées
d'Europe ou les nouveaux
marchés centrasiatiques
pourtant assez peu solvables
malgré la demande
des consommateurs potentiels,
encore largement dépendant
de l'économie russe.
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