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VERS LA DÉFINITION D'UN ESPACE ÉCONOMIQUE TURCOPHONE ?
Stéphane de TAPIA
Chercheur au CNRS, Strasbourg

 

Monde Turco-Iranien, Monde Turc, aire turcophone, turcophonie : entre idéologie et pragmatisme économique

La Turquie actuelle est sans doute difficile à classer dans les nomenclatures économiques et les regroupements régionaux, à cheval entre Europe et Asie ; Europe de l'Ouest avec qui elle commerce activement, Europe de l'Est avec qui elle a de nombreuses affinités et d'aussi nombreux contentieux, Moyen-Orient avec qui elle partage nombre de traits de civilisation dont l'Islam, Monde Turco-Iranien, pour des raisons historiques et "sentimentales" (histoire, langue, historiographie, idéologies).

Avec 63 millions d'habitants, l'un des plus forts taux de croissance de l'OCDE, la Turquie entre dans le jeu des puissances économiques régionales, membre de l'Union Douanière, de l'Organisation de Coopération Économique (OCE), de l'Organisation de Coopération Islamique (OCI), de la Zone de Coopération Économique de la Mer Noire (ZCEMN). Les déséquilibres économiques internes, très forte inflation, chômage et sous-emploi, différentiels de développement entre la ville et la campagne, entre l'Ouest et l'Est, les côtes et l'intérieur, freinent largement une quelconque intégration à l'Europe des Quinze. Ceci sans évoquer les contentieux politiques...

Environ 3.500.000 ressortissants turcs vivent à l'étranger, au départ comme migrants internationaux du travail, puis comme entrepreneurs. L'Europe occidentale compterait au moins 52.000 entreprises (fin 1996), de l'ordre de 60.000 dans toute l'Europe pour 1997, créées par les Turcs expatriés. Environ 5.000 entreprises se seraient ainsi ajoutées pour la seule année 1997 rien qu'en Allemagne (cf. texte de Faruk SEN). Doivent être également comptabilisées les entreprises d'Amérique du Nord, des Balkans, de Russie et d'Asie Centrale, du Moyen-Orient, d'Australie...

Le champ migratoire turc, les espaces colonisés (au sens allemand de Einwanderungskolonien ) et fréquentés par des Turcs de Turquie, auxquels s'adjoignent, dans la mesure où des solidarités et des collaborations s'affirment Turco-musulmans de Thrace occidentale (Turcs CEE !) et Chypriotes Turcs, en Allemagne, Grande-Bretagne et Australie, s'étend aujourd'hui sur cinq continents : Europe, Asie, Afrique, Amérique, Océanie. Ces segments du champ sont reliés par voie aérienne ou maritime et par réseaux routiers ou ferroviaires. En dehors de la Turquie, Berlin, Cologne, Munich, Francfort, Paris, Bruxelles, Stockholm, Milan, ..., apparaissent comme autant de pôles de la présence turque dans le monde occidental. A l'est, l'ouverture de lignes aériennes nouvelles vers Bakou, Tiflis, Ashkabad, Bishkek, Tachkent, Almaty, Kazan, ..., soulignent les nouvelles relations économiques. De nouvelles présences turques à Tirana, Skopje, Sarajevo, Krasnodar, Moscou, Kiev, Téhéran, La Mecque, Djedda, ..., forment autant de lieux d'étapes. Il ne s'agit plus d'expansion militaire ou politique, mais bien d'expansion économique.

Cette expansion est le fait de micro-entreprises comme d'entreprises plus classiques (les Koç, Sabanci et autres holdings, les entrepreneurs du bâtiment et des travaux publics), liées ou non au capital étranger. Elle est aussi le fait des migrants, des vakyfs islamistes, d'agences gouvernementales, qui tissent des liens ténus, mais bien vivants avec des espaces économiques très diversifiés, de l'Amérique libérale à l'Asie Centrale en transition, en passant par les états islamiques (Iran, Libye, Arabie Saoudite).

Nous avons sous les yeux, quotidiennement, l'Europe turque, celle de l'immigration, des döner kebap, de l'helâl business, des ateliers de confection, des chantiers de bâtiment, ..., mais aussi celle du chômage et des difficultés d'intégration. Cette journée [de travail du 20 novembre 1998, ndr] organisée par le CFAIT, avec la participation du Centre d'Études Turques, sera l'occasion de s'interroger sur les liens éventuels entre les différents compartiments du champ migratoire : Europe occidentale, Europe balkanique, Russie, Centre Asie, Moyen-Orient, Amérique du Nord, Australie, Afrique du Sud.
· Vers la définition d'un espace économique turcophone ?

Il existe dans le monde actuel de très nombreux regroupements d'états pour des raisons variés, allant du politique à l'économie en passant par le domaine sportif. Les classements sont divers, aussi divers que les raisons qui président à ces regroupements. Certains sont spontanés, d'autres forcés ; certains apparaissent naturels et d'autres très problématiques. Le Marché Commun, la CEE, l'Union Douanière, le Conseil de l'Europe, les Accords de Schengen sur la circulation des migrants, de Dublin sur celle des solliciteurs d'asile, ..., sont autant de classements possibles d'une entité européenne à cheval sur des définitions politiques, voire militaires (UEO), regroupées ou non dans d'autres ensembles supranationaux contraignants ou non (OCDE, OTAN). La Turquie appartient à un grand nombre d'organisations européennes interétatiques (Conseil de l'Europe, Union Douanière, Postes, Télécommunications, Transports...), ou plus largement occidentales (OCDE, OTAN).

Hors Europe, il est également souvent question de regroupements formels ou non, juridiquement strictement définis ou non. Il est par exemple question d'un Monde Arabe (les pays de langue arabe), d'un Monde arabo-musulman (qui intègre tous les Musulmans et tous les Arabes, qui ne sont pas tous musulmans), découpage pratique pour les chercheurs ou les médias, mais toutefois repris par l'OCI (Organisation de Coopération Islamique), d'une Union du Maghreb Arabe (économique), d'un Monde Iranien qui n'est que définition intellectuelle (les pays de langues iraniques, persan, tadjik, dari), ...

Turquie et Eurasie turcophone : migrations internationales et géopolitique

La Turquie et un hypothétique Monde Turc (Aire Turque, Aire Turcophone) commencent à poser question, aux limites de l'Europe et de l'Asie, sur la définition d'une Eurasie tout aussi hypothétique. Ce n'est pas par hasard si l'Eurasisme sera le sujet d'un Colloque préparé par le CNRS en 1999. La notion est plus russe que turque, mais elle réapparaît en Turquie sous l'appellation Türk Dünyasi (Monde Turc). Une Agence gouvernementale, TIKA (Türk Isbirligi ve Kalkinma Ajansi - Agence Turque de Coopération et de Développement), a même été créée pour accompagner et guider la présence turque en Asie Centrale et dans les Balkans. Jusqu'à la perestroïka, ce Monde Turc était bien l'apanage de l'extrême-droite fascisante, plus connue sous l'expression de Loups Gris (Bozkurtçular), chantre de l'idéologie panturquiste écartée, voire écrasée dès les années 1920-30 aussi bien par les Soviétiques que par le pragmatisme d'Atatürk.

Or, la Turquie de 1998, par divers biais (forte croissance démographique, forte croissance économique, construction d'un immense champ migratoire), recherche d'identité face à l'Europe de l'Ouest - l'Union Européenne à laquelle elle est candidate depuis 1965 et qui répond oui pour 2030 ! - face aux Islams arabe et iranien, cette Turquie de 63 millions d'habitants voit réapparaître un marché potentiel d'au moins 60 millions de personnes, où tout est à réaménager, à construire ou à reconstruire. Qui plus est, ce monde nouveau est turcophone, musulman laïcisé, et historiquement terre d'origine de ce qui fait une bonne part de la personnalité turque anatolienne. Entre l'Europe, la plus forte concentration économique mondiale où les Turcs sont maintenant solidement implantés - les 3 millions d'immigrés d'origine turque -, le monde islamique, l'Asie Centrale turcophone, les potentialités économiques sont grandes. Avec l'éclatement de l'URSS, toutes les frontières se sont réouvertes, y compris entre Chine et Asie Centrale. L'espace économique eurasien, entre Moyen-Orient, Europe Orientale, Asie Centrale, Haute Asie, Sibérie, est ouvert comme il ne l'a jamais été depuis la chute de l'Empire mongol gengiskhanide ! Ces espaces immenses, aux ressources considérables, demandent des investissements colossaux pour être correctement réaménagés. La concurrence entre pays riverains - Russie, Turquie, Iran, Pakistan, Chine - renaît sous nos yeux dans un contexte nouveau de grande instabilité.

Les capitaux et les technologies nécessaires se trouvent, non dans ces pays riverains, ou en tous cas en trop petites quantités, mais dans une partie des pays du champ migratoire turc, là où résident les immigrés turcs. Si la Turquie peut être considérée comme "passerelle vers l'Asie Centrale" (titre d'un rapport du Centre Français du Commerce Extérieur, CFCE, 1995), certaines des entreprises créées en Europe et en Amérique, où les enfants de migrants ayant accédé à l'enseignement supérieur, pourraient éventuellement trouver intérêt à investir le champ migratoire oriental, en utilisant leur connaissance, et de la Turquie, et de l'Europe. Des correspondants résidant à Tashkent nous ont déjà signalé des cas d'établissements d'entrepreneurs turcs venus de Berlin en Asie Centrale.

Notre hypothèse de travail sera donc celle d'un espace économique turcophone en gestation, centré sur l'espace économique turc, entre l'Europe des immigrés et l'Asie centrale turcophone, à partir de l'étude de sources turques, en particulier celles de la Direction Générale des services aux travailleurs Émigrés du ministère du travail (YIHGM), de la Banque Centrale (TCMB), de l'Agence Turque de Coopération et de Développement (TIKA) et de l'Institut National des Statistiques (DIE), à partir aussi de références européennes, dont en particulier les travaux du Centre d'Études Turques d'Essen (Zentrum für Türkeistudien).

Avec 10.127 établissements industriels en 1995 (à titre de comparaison, la France : 22.466 entreprises pour 45.449 établissements en 1996), 902.490 entreprises tertiaires de services (excluant transports et BTP), la Turquie, qui voit partir chaque année environ 50.000 migrants, enregistre environ 15.000 créations d'entreprises individuelles et 10.000 fermetures, soit un solde d'environ 5.000 nouvelles petites entreprises commerciales et artisanales par an. Au total, en 1996, ce ne sont pas moins de 55.300 sociétés (70.000 tous statuts confondus) qui auront été créées en Turquie (pour environ 11.000 fermetures en un an). La vitalité de l'économie turque, qui reste malgré tout encore assez proche de ses modèles traditionnels (forte influence du secteur public pour la production industrielle, secteur d'économie mixte important, poids important de l'économie informelle, ...) ne manque pas de rejaillir sur les capacités des entrepreneurs turcs à l'étranger, ne serait-ce qu'en fournissant des biens et services à prix compétitifs pour les populations immigrées d'Europe ou les nouveaux marchés centrasiatiques pourtant assez peu solvables malgré la demande des consommateurs potentiels, encore largement dépendant de l'économie russe.