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La
création d'entreprise
par les originaires de
Turquie attire de plus
en plus l'attention, notamment
du fait que leur développement
et leur progression sont
visibles du grand public.
Ce sont les restaurations
rapides (le fameux döner
kebab), les restaurants,
les épiceries,
les entreprises dans les
secteurs du bâtiment,
de la confection et dans
une moindre mesure les
bûcherons qui occupent
les premiers rangs dans
ce phénomène.
Pourquoi une telle progression
? Qui sont ces créateurs
d'entreprise ? Pourquoi
se mettent-ils à
leur compte ? Quel est
leur impact sur les créations
d'emploi ? Quelle est
l'importance du chiffre
d'affaires qu'ils génèrent
? Quelles sont les retombées
sur le développement
des échanges commerciaux
franco-turcs ? Et quel
est l'impact de la création
d'entreprise sur le concept
d'intégration ?
Telles sont les questions
que propose d'étudier
le CFAIT lors de la journée
de travail sur la création
d'entreprise par les originaires
de Turquie en France,
le 20 novembre 1998 à
Strasbourg.
Par
le présent papier,
je souhaite apporter à
la lumière de mes
recherches quelques éléments
de réponse et quelques
pistes de travail pour
cette journée d'étude.
Car la préoccupation
du CFAIT consiste à
canaliser un fait social
vers un horizon bénéfique
pour la société.
Est-ce que l'immigration
est une chance comme le
disent certains ou à
l'opposé est-elle
la source des malheurs
de la France ? Oui, l'immigration
est une chance pour la
France, mais à
condition d'agir dans
ce sens. Telle est ma
conviction. Je pense également
qu'on peut faire de la
création d'entreprise
par les originaires de
Turquie un outil (entre
autres) au service de
l'intégration et
également du développement
des relations commerciales
entre la Turquie et la
France, sans oublier que
cette création
peut générer
une dynamique créatrice
d'emplois.
De
toute façon, le
phénomène
est là ; c'est
une réalité
de tous les jours. Il
y a une dizaine d'année
il fallait vraiment chercher
si on voulait manger un
"döner kebab"
ou acheter une bouteille
de "raki" à
Strasbourg, à Paris,
à Metz, à
Nancy ou à Lyon.
Aujourd'hui, à
chaque coin de rue, on
nous propose le "döner
kebab", à
tel point que celui-ci
n'est plus désormais
une exclusivité
turque (comme dans le
cas des "pizzas"
qui ne sont plus une exclusivité
italienne) ! Le restaurateur
maghrébin ou français
nous sert des "döner
kebab". A la fin
de cet été,
j'étais à
Palma de Majorque. La
demande que crée
l'abondance de touristes
génère une
multitude de commerces,
notamment dans le domaine
de l'alimentation. Lors
de cette visite, à
peine avais-je pensé
"döner kebab
"imaginant qu'il
y avait un créneau
à prendre pour
les Turcs que j'ai rencontré
"Kebab House : Istanbul".
Le propriétaire
était un Allemand
d'origine turque qui faisait
travailler un Turc réfugié
politique en Suisse qui
marié à
une Espagnole. Il m'a
annoncé qu'il était
là depuis seulement
deux mois et qu'il y a
encore trois autres originaires
de Turquie dont un venu
de Paris. Il était
à la prospection
de nouveaux débouchés
dans le secteur, notamment
du côté de
Madrid et il souhaitait
faire son expérience
à Palma.
Ce
fait me permet de souligner
la particularité
la plus importante du
commerce turc : une organisation
à l'échelle
européenne, voire
mondiale. En effet, quand
Stéphane de Tapia,
spécialiste du
monde turc, m'avait envoyé
il y a quelques années
une carte postale de Sydney,
il m'écrivait qu'en
dessous des grattes-ciels
que je voyais sur la carte,
il y avait des sandwicheries
"döner kebab
" exploitées
par des Turcs.
Bien
que l'immigration turque
en Europe ait un passé
d'à peine quatre
décennies, celle-ci
a su créer, en
peu de temps, une organisation
communautaire à
l'échelle européenne
- l'Allemagne devenant
une plaque tournante -
qui s'articule autour
de quatre principaux réseaux
: famille, association,
commerce et communication.
En
ce qui nous concerne,
le réseau commercial
issu de l'immigration
turque en Europe, je peux
affirmer - avec peut-être
un peu d'exagération
- que ce réseau
a créé un
espace d'échanges
commerciaux avant même
que les frontières
disparaissent grâce
à l'évolution
des pays européens
vers l'UE (évidemment
seulement pour les biens
et services).
·
Le développement
très rapide appelle
plusieurs facteurs explicatifs
:
1
- Le développement
naturel : chaque vague
d'immigration est génératrice
d'un commerce qui trouve
sa genèse dans
des besoins spécifiques
et se diversifie dans
le temps. C'est un facteur
de second importance en
ce qui concerne la création
d'entreprise issue de
l'immigration turque.
2
- L'ambition de l'immigré
est un facteur important.
Tout immigré turc
est parti travailler à
l'étranger dans
le but de changer de classe
sociale et de devenir
son "propre patron",
c'est-à-dire un
indépendant au
retour au pays. Comme
le retour est oublié,
ce rêve, cette ambition
se réalisent dans
la migration.
3
- La restructuration qu'a
connu le secteur tertiaire
dans les années
qui suivent la restructuration
dans l'industrie est un
facteur déterminant
de la présence
des entreprises issues
des immigrés turcs
dans les trois secteurs
: confection, bâtiment
et bûcherronnage.
Cette restructuration
dans le tertiaire a été
moins visible que de celle
de l'industrie (automobile,
sidérurgie...).
Le patron "autochtone"
constatant la rentabilité
de plus en plus réduite
dans ces secteurs a laissé
sa place à l'immigré
qui était son ancien
salarié. Et il
devient son fournisseur.
Dans ces trois secteurs,
ce phénomène
est très facile
à observer quand
on suit l'itinéraire
du créateur d'entreprise
originaire de Turquie.
La question "comment
le 'Turc' atteint la rentabilité
dans un domaine où
'l'autochtone' ne la trouve
plus ?" est une question
bien fondée. Mais,
la réponse n'est
pas difficile à
trouver. C'est tout un
sujet...
4
- L'organisation communautaire
à l'échelle
européenne du commerce
turc a joué en
France un rôle de
facilatateur. Comme par
exemple pour trouver aisément
les marchandises recherchées...
Ainsi, elle a servi de
modèle et d'incitation.
5
- Les modes jouent aussi
un rôle non négligeable.
En effet, les sandwiches
"döner kebab"
sont apparus comme une
nouveauté au moment
où "le fast
food" devenait un
élément
de la vie moderne et offraient
une variante aux sandwiches
tunisiens mais également
aux hamburgers.
6
- La création d'entreprise
est aussi une réponse
trouvée par l'immigré
turc au problème
du chômage qui le
touche de près
lui et ses enfants. En
effet, le chômage
affectait davantage les
Turcs car l'immigration
turque était la
plus récente des
immigrations, et en France,
à cause de la volonté
du patronat, elle restait
la moins qualifiée
(on caricature souvent
en disant que l'Allemagne
a "récupéré"
la crème ouvrière
turque alors que la France
a reçu les ruraux
des régions les
moins développées
de Turquie). Le taux de
chômage est supérieur
à la moyenne. D'autant
plus qu'une grande partie
de la deuxième
génération
étant issue du
regroupement familial,
les enfants ont vu une
scolarité coupée
et ont subi les problèmes
d'adaptation. Ceci les
a handicapés encore
plus sur le marché
du travail. Donc, la création
d'entreprise est une réponse
à une situation
de chômage et souvent
une solution pour que
les jeunes puissent jouir
d'un emploi en fin de
parcours scolaire. Ainsi,
le père qui a un
travail stable dans une
grande usine ouvrira pour
son fils une petite épicerie
ou une sandwicherie...
·
Le profil
En
partant des données
recueillies lors de l'enquête
que j'ai mené auprès
de 200 entreprises issues
de l'immigration turque,
il y a maintenant presque
10 ans, il est possible
de dégager un profil
représentatif de
l'entrepreneur originaire
de Turquie. Il (les femmes
ne représentent
que 2 %) est venu en France
dans les années
70-80, soit par ses propres
moyens, soit par le biais
du regroupement familial.
Il est plutôt jeune
(25-35 ans), mais généralement
marié (85 %), et
peu diplômé
(presque la moitié
ne possède qu'un
diplôme d'école
primaire).
Aujourd'hui, j'estime
que l'âge moyen
a baissé encore
en raison du chômage
élevé des
jeunes alors que le niveau
d'études a légèrement
augmenté. La maîtrise
de la langue française
aurait également
progressé.
·
Pourquoi se mettent-ils
à leur compte ?
Chaque création
d'entreprise par l'immigré
est un parcours personnel
unique. C'est pour cette
raison que les réponses
à la question "pourquoi
avez-vous voulu créer
votre entreprise en choisissant
cette activité
?" ont été
multiples.
Notre
point de vue selon lequel
le chômage est un
facteur essentiel dans
la création d'entreprise,
n'est pas mis en relief
lors de l'enquête
; car, les entrepreneurs
interrogés ont
privilégié
comme réponse leur
expérience et leur
compétence dans
le domaine installé
(un tiers), alors que
seulement 12,5 % ont invoqué
le chômage. L'espoir
de mieux gagner sa vie
n'est pas une préoccupation
essentielle (seulement
8 %), alors que dans le
tiers des réponses
classées "divers",
une autre raison a un
poids particulier : devenir
son propre patron ou être
indépendant.
·
Impact sur l'emploi
et les effets induits
D'après l'enquête
citée ci-dessus,
le nombre d'emploi créé
en moyenne par entreprise
est de 2,5. C'est une
moyenne honorable qui
nous permet de considérer
que le phénomène
est créateur d'emploi.
Ceci dit, il ne faut surtout
pas oublier la disparité
entre les secteurs. Un
tiers des entreprises
n'ont pas de salarié
et seulement 22 % emploient
une personne. Il faut
également noter
que l'emploi ainsi créé
profite avant tout aux
personnes issues de la
communauté : plus
de 60 % des emplois sont
occupés par les
originaires de Turquie.
Quant
aux effets induits, ils
sont nombreux. Un certain
nombre d'entreprises doivent
leur existence au développement
des commerçants
et artisans d'origine
turque. L'édition
de journaux d'annonces
gratuits, les sociétés
de comptables, voire cabinets
d'avocats permettent de
comprendre plus aisément
les effets induits. En
raison, surtout, d'handicap
linguistique, les entrepreneurs
d'origine turque recourent
aux turcophones pour être
assisté lors de
leurs démarches
administratives, financières
et comptables. L'importance
du réseau commercial
issu de l'immigration
turque permet au moins
la parution de trois journaux
d'annonces gratuits depuis
plusieurs années.
Ensuite,
la décoration des
restaurants, la confection
des enseignes, le réaménagement
du local sont souvent
réalisés
par des entrepreneurs
d'origine turque. Les
boucheries, les boulangeries,
les grossistes en vin
et boisson fournissent
aux restaurants et sandwicheries
l'essentiel des produits
qu'ils consomment.
Enfin,
la concentration géographique
des commerces en relation
avec l'immigration turque
assure la rentabilité
des agences de voyage
ou des coiffeurs qui tournent
en quasi exclusivité
avec des originaires de
Turquie. De même,
un certain nombre de garagistes
d'origine turque réalisent
la quasi totalité
de leurs chiffres d'affaire
grâce à leurs
compatriotes.
Certaines anecdotes sont
bonnes à relater
car elles permettent de
capter la réalité
dans toute sa dimension.
Quand je vais aux Pays-Bas,
je n'éprouve aucune
difficulté pour
trouver le domicile de
mes amis dans une ville
que je ne connais point.
J'entre dans la ville,
je remarque sur l'artère
principale "Haci
Baba - Café Snack
- ", je m'arrête
devant la boutique. Je
demande à téléphoner
à mes amis pour
qu'ils viennent me chercher,
je n'ai besoin ni de monnaie
ni de carte téléphonique.
En plus, en tant qu'invité
venu de France, je bénéficie
de l'hospitalité
du tenancier : j'attends
mes amis en buvant un
thé de bienvenu.
Le lendemain quand ma
voiture ne veut plus démarrer,
on va chez le garagiste
turc, qui malgré
une longue file d'attente
(début été,
de nombreux Turcs attendent
une dernière révision
de leur voiture avant
de prendre la route vers
la Turquie), me privilégie
grâce à mon
statut d'invité.
Telle est la réalité...
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