© 2000-2004
CFAIT
Tous droits réservés

Plan du site

 
 
 
 
 
 
LE PROFIL DE L'ENTREPRENEUR ORIGINAIRE DE TURQUIE
Murat V. ERPUYAN
Directeur de l'association A TA TURQUIE, Nancy

La création d'entreprise par les originaires de Turquie attire de plus en plus l'attention, notamment du fait que leur développement et leur progression sont visibles du grand public. Ce sont les restaurations rapides (le fameux döner kebab), les restaurants, les épiceries, les entreprises dans les secteurs du bâtiment, de la confection et dans une moindre mesure les bûcherons qui occupent les premiers rangs dans ce phénomène.
Pourquoi une telle progression ? Qui sont ces créateurs d'entreprise ? Pourquoi se mettent-ils à leur compte ? Quel est leur impact sur les créations d'emploi ? Quelle est l'importance du chiffre d'affaires qu'ils génèrent ? Quelles sont les retombées sur le développement des échanges commerciaux franco-turcs ? Et quel est l'impact de la création d'entreprise sur le concept d'intégration ? Telles sont les questions que propose d'étudier le CFAIT lors de la journée de travail sur la création d'entreprise par les originaires de Turquie en France, le 20 novembre 1998 à Strasbourg.

Par le présent papier, je souhaite apporter à la lumière de mes recherches quelques éléments de réponse et quelques pistes de travail pour cette journée d'étude. Car la préoccupation du CFAIT consiste à canaliser un fait social vers un horizon bénéfique pour la société. Est-ce que l'immigration est une chance comme le disent certains ou à l'opposé est-elle la source des malheurs de la France ? Oui, l'immigration est une chance pour la France, mais à condition d'agir dans ce sens. Telle est ma conviction. Je pense également qu'on peut faire de la création d'entreprise par les originaires de Turquie un outil (entre autres) au service de l'intégration et également du développement des relations commerciales entre la Turquie et la France, sans oublier que cette création peut générer une dynamique créatrice d'emplois.

De toute façon, le phénomène est là ; c'est une réalité de tous les jours. Il y a une dizaine d'année il fallait vraiment chercher si on voulait manger un "döner kebab" ou acheter une bouteille de "raki" à Strasbourg, à Paris, à Metz, à Nancy ou à Lyon. Aujourd'hui, à chaque coin de rue, on nous propose le "döner kebab", à tel point que celui-ci n'est plus désormais une exclusivité turque (comme dans le cas des "pizzas" qui ne sont plus une exclusivité italienne) ! Le restaurateur maghrébin ou français nous sert des "döner kebab". A la fin de cet été, j'étais à Palma de Majorque. La demande que crée l'abondance de touristes génère une multitude de commerces, notamment dans le domaine de l'alimentation. Lors de cette visite, à peine avais-je pensé "döner kebab "imaginant qu'il y avait un créneau à prendre pour les Turcs que j'ai rencontré "Kebab House : Istanbul". Le propriétaire était un Allemand d'origine turque qui faisait travailler un Turc réfugié politique en Suisse qui marié à une Espagnole. Il m'a annoncé qu'il était là depuis seulement deux mois et qu'il y a encore trois autres originaires de Turquie dont un venu de Paris. Il était à la prospection de nouveaux débouchés dans le secteur, notamment du côté de Madrid et il souhaitait faire son expérience à Palma.

Ce fait me permet de souligner la particularité la plus importante du commerce turc : une organisation à l'échelle européenne, voire mondiale. En effet, quand Stéphane de Tapia, spécialiste du monde turc, m'avait envoyé il y a quelques années une carte postale de Sydney, il m'écrivait qu'en dessous des grattes-ciels que je voyais sur la carte, il y avait des sandwicheries "döner kebab " exploitées par des Turcs.

Bien que l'immigration turque en Europe ait un passé d'à peine quatre décennies, celle-ci a su créer, en peu de temps, une organisation communautaire à l'échelle européenne - l'Allemagne devenant une plaque tournante - qui s'articule autour de quatre principaux réseaux : famille, association, commerce et communication.

En ce qui nous concerne, le réseau commercial issu de l'immigration turque en Europe, je peux affirmer - avec peut-être un peu d'exagération - que ce réseau a créé un espace d'échanges commerciaux avant même que les frontières disparaissent grâce à l'évolution des pays européens vers l'UE (évidemment seulement pour les biens et services).

· Le développement très rapide appelle plusieurs facteurs explicatifs :

1 - Le développement naturel : chaque vague d'immigration est génératrice d'un commerce qui trouve sa genèse dans des besoins spécifiques et se diversifie dans le temps. C'est un facteur de second importance en ce qui concerne la création d'entreprise issue de l'immigration turque.

2 - L'ambition de l'immigré est un facteur important. Tout immigré turc est parti travailler à l'étranger dans le but de changer de classe sociale et de devenir son "propre patron", c'est-à-dire un indépendant au retour au pays. Comme le retour est oublié, ce rêve, cette ambition se réalisent dans la migration.

3 - La restructuration qu'a connu le secteur tertiaire dans les années qui suivent la restructuration dans l'industrie est un facteur déterminant de la présence des entreprises issues des immigrés turcs dans les trois secteurs : confection, bâtiment et bûcherronnage. Cette restructuration dans le tertiaire a été moins visible que de celle de l'industrie (automobile, sidérurgie...). Le patron "autochtone" constatant la rentabilité de plus en plus réduite dans ces secteurs a laissé sa place à l'immigré qui était son ancien salarié. Et il devient son fournisseur. Dans ces trois secteurs, ce phénomène est très facile à observer quand on suit l'itinéraire du créateur d'entreprise originaire de Turquie. La question "comment le 'Turc' atteint la rentabilité dans un domaine où 'l'autochtone' ne la trouve plus ?" est une question bien fondée. Mais, la réponse n'est pas difficile à trouver. C'est tout un sujet...

4 - L'organisation communautaire à l'échelle européenne du commerce turc a joué en France un rôle de facilatateur. Comme par exemple pour trouver aisément les marchandises recherchées... Ainsi, elle a servi de modèle et d'incitation.

5 - Les modes jouent aussi un rôle non négligeable. En effet, les sandwiches "döner kebab" sont apparus comme une nouveauté au moment où "le fast food" devenait un élément de la vie moderne et offraient une variante aux sandwiches tunisiens mais également aux hamburgers.

6 - La création d'entreprise est aussi une réponse trouvée par l'immigré turc au problème du chômage qui le touche de près lui et ses enfants. En effet, le chômage affectait davantage les Turcs car l'immigration turque était la plus récente des immigrations, et en France, à cause de la volonté du patronat, elle restait la moins qualifiée (on caricature souvent en disant que l'Allemagne a "récupéré" la crème ouvrière turque alors que la France a reçu les ruraux des régions les moins développées de Turquie). Le taux de chômage est supérieur à la moyenne. D'autant plus qu'une grande partie de la deuxième génération étant issue du regroupement familial, les enfants ont vu une scolarité coupée et ont subi les problèmes d'adaptation. Ceci les a handicapés encore plus sur le marché du travail. Donc, la création d'entreprise est une réponse à une situation de chômage et souvent une solution pour que les jeunes puissent jouir d'un emploi en fin de parcours scolaire. Ainsi, le père qui a un travail stable dans une grande usine ouvrira pour son fils une petite épicerie ou une sandwicherie...

· Le profil

En partant des données recueillies lors de l'enquête que j'ai mené auprès de 200 entreprises issues de l'immigration turque, il y a maintenant presque 10 ans, il est possible de dégager un profil représentatif de l'entrepreneur originaire de Turquie. Il (les femmes ne représentent que 2 %) est venu en France dans les années 70-80, soit par ses propres moyens, soit par le biais du regroupement familial. Il est plutôt jeune (25-35 ans), mais généralement marié (85 %), et peu diplômé (presque la moitié ne possède qu'un diplôme d'école primaire).
Aujourd'hui, j'estime que l'âge moyen a baissé encore en raison du chômage élevé des jeunes alors que le niveau d'études a légèrement augmenté. La maîtrise de la langue française aurait également progressé.

· Pourquoi se mettent-ils à leur compte ?
Chaque création d'entreprise par l'immigré est un parcours personnel unique. C'est pour cette raison que les réponses à la question "pourquoi avez-vous voulu créer votre entreprise en choisissant cette activité ?" ont été multiples.

Notre point de vue selon lequel le chômage est un facteur essentiel dans la création d'entreprise, n'est pas mis en relief lors de l'enquête ; car, les entrepreneurs interrogés ont privilégié comme réponse leur expérience et leur compétence dans le domaine installé (un tiers), alors que seulement 12,5 % ont invoqué le chômage. L'espoir de mieux gagner sa vie n'est pas une préoccupation essentielle (seulement 8 %), alors que dans le tiers des réponses classées "divers", une autre raison a un poids particulier : devenir son propre patron ou être indépendant.

· Impact sur l'emploi et les effets induits
D'après l'enquête citée ci-dessus, le nombre d'emploi créé en moyenne par entreprise est de 2,5. C'est une moyenne honorable qui nous permet de considérer que le phénomène est créateur d'emploi. Ceci dit, il ne faut surtout pas oublier la disparité entre les secteurs. Un tiers des entreprises n'ont pas de salarié et seulement 22 % emploient une personne. Il faut également noter que l'emploi ainsi créé profite avant tout aux personnes issues de la communauté : plus de 60 % des emplois sont occupés par les originaires de Turquie.

Quant aux effets induits, ils sont nombreux. Un certain nombre d'entreprises doivent leur existence au développement des commerçants et artisans d'origine turque. L'édition de journaux d'annonces gratuits, les sociétés de comptables, voire cabinets d'avocats permettent de comprendre plus aisément les effets induits. En raison, surtout, d'handicap linguistique, les entrepreneurs d'origine turque recourent aux turcophones pour être assisté lors de leurs démarches administratives, financières et comptables. L'importance du réseau commercial issu de l'immigration turque permet au moins la parution de trois journaux d'annonces gratuits depuis plusieurs années.

Ensuite, la décoration des restaurants, la confection des enseignes, le réaménagement du local sont souvent réalisés par des entrepreneurs d'origine turque. Les boucheries, les boulangeries, les grossistes en vin et boisson fournissent aux restaurants et sandwicheries l'essentiel des produits qu'ils consomment.

Enfin, la concentration géographique des commerces en relation avec l'immigration turque assure la rentabilité des agences de voyage ou des coiffeurs qui tournent en quasi exclusivité avec des originaires de Turquie. De même, un certain nombre de garagistes d'origine turque réalisent la quasi totalité de leurs chiffres d'affaire grâce à leurs compatriotes.

Certaines anecdotes sont bonnes à relater car elles permettent de capter la réalité dans toute sa dimension. Quand je vais aux Pays-Bas, je n'éprouve aucune difficulté pour trouver le domicile de mes amis dans une ville que je ne connais point. J'entre dans la ville, je remarque sur l'artère principale "Haci Baba - Café Snack - ", je m'arrête devant la boutique. Je demande à téléphoner à mes amis pour qu'ils viennent me chercher, je n'ai besoin ni de monnaie ni de carte téléphonique. En plus, en tant qu'invité venu de France, je bénéficie de l'hospitalité du tenancier : j'attends mes amis en buvant un thé de bienvenu. Le lendemain quand ma voiture ne veut plus démarrer, on va chez le garagiste turc, qui malgré une longue file d'attente (début été, de nombreux Turcs attendent une dernière révision de leur voiture avant de prendre la route vers la Turquie), me privilégie grâce à mon statut d'invité. Telle est la réalité...