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POPULATIONS ORIGINAIRES DE TURQUIE EN FRANCE
Michèle TRIBALAT
Démographe

L'immigration turque à destination de la France a été relativement modeste. On a recensé 159.000 immigrés venus de Turquie en 1990 et l'on estime, à la même date, à 235.000 l'ensemble des personnes d'origine turque -immigrés ou nées en France d'au moins un parent venu de Turquie-. L'enquête Mobilité géographique et insertion sociale réalisée en 1992 par l'INED, avec le concours de l'INSEE, a permis de mieux connaître, entre autres, ce courant migratoire. L'immigration turque a été principalement rurale et les hommes qui sont venus travailler en France étaient bien souvent déjà mariés. Le regroupement familial s'est fait de manière fragmentée, probablement parce que les tailles de familles déjà constituées étaient relativement élevées et qu'avec les années 1980, la réglementation a été plus dure. Le courant turc a subi de plein fouet la suspension du recrutement de travailleurs de 1974 et les hommes qui sont entrés après cette date ont dû se glisser dans les procédures encore ouvertes : principalement l'asile politique et le regroupement familial auprès d'une femme turque déjà présente en France. Les populations d'origine turque sont majoritairement concentrées dans de petites villes : 55 % résident dans une commune de moins de 30.000 habitants contre par exemple 46 % des populations d'origine algérienne et 38 % seulement de celles d'origine noire africaine.Elles vivent en communauté et affichent une faible ouverture sur la société française. Le français n'est qu'exceptionnellement la langue de communication à l'intérieur des familles et même les migrants venus enfants n'introduisent le français qu'en alternance avec leur langue maternelle pour parler avec leurs propres enfants. L'acculturation est donc très faible. Cette auto-mise en marge de la société française ne s'accompagne pas de relations sociales amoindries. Les migrants turcs connaissent une vie sociale intense mais très communautaire. Le lieu de prédilection de cette sociabilité est la cité HLM comprenant une forte densité de population de même origine. Dans ce type d'habitat, les migrants turcs voient trois fois plus souvent leurs voisins que la moyenne nationale. Les relations de voisinage concernent surtout des gens de même origine. Ce sont les migrants turcs qui sont les plus attachés à la préparation de repas traditionnels lorsqu'ils reçoivent : 74 % font surtout de la cuisine traditionnelle contre, à l'autre extrême, 14 % des migrants espagnols. La pratique religieuse est elle-même un élément de leur sociabilité : 67 % des hommes et 73 % des femmes venus de Turquie pratiquent régulièrement ou occasionnellement, contre 47 % des hommes et 58 % des femmes venues d'Algérie. Les Kurdes restent très minoritaires (7 % d'après les informations recueillies sur la langue maternelle, soit un poids voisin à celui estimé en Turquie), même si on peut admettre que l'approche par la langue soit quelque peu réductrice.
Comme attendu, les Kurdes manifestent une certaine indifférence religieuse, par rapport aux Turcs eux-mêmes puisque 68 % des hommes et 59 % des femmes se déclarent sans religion ou ne pas pratiquer (contre respectivement 33 % et 27 % chez ceux d'appartenance ethnique turque).

Les hommes venus à l'âge adulte et encore célibataires en France ont contracté une union mixte dans une proportion peu différente de celle des autres migrants et notamment de ceux venus du Portugal (16 %). Si les unions mixtes ont été moins fréquentes parmi les ouvriers que chez les indépendants, elles accompagnent plus une certaine réussite sociale qu'un niveau d'éducation particulièrement élevé. Les unions mixtes sont très rares dans la jeune génération élevée en France. L'essentiel des mariages se fait avec des Turcs de Turquie. On a même vu s'accroître, au fil des années d'arrivée (1970-1980) la fréquence des mariages préférentiels entre cousins. Dans les familles turques installées en France, les alliances ne se font pas au hasard et semblent programmées sans que l'exil constitue un frein important. Le mariage des filles, notamment, engage l'honneur de la famille toute entière et la situation des jeunes filles ayant suivi leurs parents en France semble même moins favorable que celle dont jouissent celles vivant en milieu rural en Turquie. Cette fermeture communautaire risque de s'accompagner d'une "violence" interne plus forte lorsqu'il va s'agir de marier les jeunes d'origine turque nés en France.Les ambitions des familles turques en matière de scolarité apparaissent, au moins avec les jeunes venus enfants en France, relativement modestes. Les filles ont été relativement sacrifiées : elles découvrent, plus souvent que les garçons, l'école en France et en sortent beaucoup plus vite : à 17 ans, près d'un tiers des filles arrivées en France avant l'âge de 10 ans fréquentent encore l'école contre encore deux tiers des garçons (à cet âge trois quarts des enfants français sont toujours scolarisés). Une fille sur trois est sortie dès le collège contre 13 % des garçons seulement. Lorsque les enfants turcs sont arrivés en France plus tard (à partir de dix ans), le bilan scolaire est catastrophique pour les filles (11 % n'ont pas repris l'école, et 70 % ont terminé leur scolarité dans une classe de mise à niveau, contre 40 % des garçons turcs et 10 % de moyenne nationale). La migration relativement tardive des pères, une fois la famille commencée, qui s'est accompagnée d'un regroupement d'enfants déjà "âgés" a donc handicapé ces derniers, et les filles tout particulièrement. Dans de prochaines enquêtes il sera intéressant d'apprécier les performances scolaires des enfants nés en France. Pour l'instant, aucune mobilité sociale n'est perceptible entre les pères venus travailler en France et leurs fils arrivés dans leur enfance et passés par l'école française. Les fils de migrants Turcs venus travailler en France sont les seuls à ne pas être touchés par la tertiarisation des emplois. Tout comme les pères, 80 % des fils sont, une fois adultes, ouvriers et 10 % indépendants.