© 2000-2004
CFAIT
Tous droits réservés

Plan du site

 
 
 
 
 
 
L'HISTOIRE, LES TURCS ET LE COMMERCE
Ilhan ALEMDAR
Journaliste

"L'Empire ottoman était un État financier. C'est-à-dire que la principale
politique économique consistait à imposer davantage l'économie des provinces."

Halil INALCIK, The Ottoman Empire, Londres, 1973

"L'État n'a pas pu passer par une phase de type mercantile au sens occidental,
la phase caméraliste intégrant une ingenierie économique n'a pas non plus existé."

Serif MARDIN, Le Développement Turc, Éditions Iletisim (Istanbul)

Si on considère l'histoire de l'Empire ottoman, on remarque que, jusqu'au vingtième siècle, le commerce était le fait soit directement de l'État soit de ses sujets chrétiens. Quant aux Turcs, ils préféraient généralement l'administration, les beaux-arts, l'agriculture ou encore exerçaient des métiers comme "sellier-harnacheur, cordonnier, tourneur, menuisier, potier, tisserand de laine et de soie, teinturier, savonnier, forgeron, chaudronnier, armurier, vigneron".

Avec la République de Turquie qui s'est créée avec la fin de la période multi-ethnique et pluri-culturelle et l'émergence des États "nationales", nous rencontrons encore les minorités dans les rouages des premières institutions commerciales publiques. Depuis les premières années de ce nouvel État, une campagne avait été lancée pour pousser les Turcs vers le commerce, Mustafa Kemal ATATÜRK avait même participé à la création d'une banque et de quelques grandes entreprises.

Cette nouvelle orientation vers le commerce était bien sûr nécessaire. Car, "monopolisées" par les autres nationalités au temps de l'Empire ottoman, ces relations avaient été corrompues par l'État de la République de Turquie qui s'était créé juste après la Première Guerre Mondiale et la Guerre d'Indépendance, et ces relations eurent droit à la restructuration comme dans tous les secteurs étatiques et sociaux mis en oeuvre par l'État.

L'économie traditionnelle ottomane était basée sur "la division ethnique du travail". Ce phénomène que l'on peut qualifier à la fois de linguistique, religieux et ethnique, était dû aux particularités et sous-cultures de chaque communauté.

"La structure du travail en Turquie correspond sur plusieurs points à une différenciation raciale. Ainsi, sous la base économique déterminée, nous pouvons apercevoir la multiplicité de la structure nationale. Chacune des communautés est comme un anneau du rouage, et la supprimer, ce serait créer un vide non remplaçable rapidement." (A. J. SUSSNITZKI, zur Gliederung Wirtschaftlicher)

Comme nous l'avons signalé plus haut, dans une structure nationale, et avec l'incitation de l'État, les Turcs ont compris que cette tâche leur incombait désormais, et ont commençé petit à petit à s'intéresser à ce domaine. D'après nous, ils n'ont jamais pu "digérer" cette situation ; ils n'ont vu en cela qu'une ressource leur permettant de survivre.
La littérature de la période des Réformes (Tanzimat) et de la période républicaine est remplie d'oeuvres relatant les réactions de la "noblesse" turque aux changements, ainsi que les tracasseries qu'ils ont rencontrées lors de leurs tentatives d'intégration à cette nouvelle ère.

Cet état de fait a perduré jusqu'en 1983 avec le début de la période d'Özal. L'économie de marché instituée à cette époque a créé de "nouveaux riches" en peu de temps. Toutes les couches de la société ont rêvé de "l'argent facile". La quantité considérable d'argent qui circulait sur le marché avait tourné la tête de tout le monde. Et chacun se demandait comment il pouvait avoir une part du gâteau...
Ni les sociologues ni les psychologues n'ont apporter une explication à ce changement d'attitude d'une société où parler des difficultés financières étaient "tabou"...
Pour déterminer la réussite et la stabilité commerciale du passé d'une société, il suffit de jeter un coup d'oeil aux entreprises familiales qui ont traversé les générations. Même si une majorité se constitue en holding, on peut compter sur les doigts d'une main le nombre de grandes entreprises familiales de plus de 60-70 ans (Haci Sakir, Haci Bekir, Sabanci, Koç, etc.).

Malgré tout, la démesure des années 80 a permis l'émergence d'entreprises sérieuses, de cadres compétents et professionnels. Nous observons depuis une dizaine d'année l'évolution des entrepreneurs et investisseurs turcs partout dans le monde. Cet état de chose englobe aussi, comme nous le rappellera Stéphane de TAPIA [voir la transcription du débat], une superficie importante comme l'Asie Centrale, les pays arabes et l'Europe.
Nous observons en France depuis une dizaine d'années (c'est plus ancien en Allemagne), une tendance poussant les immigrés de Turquie vers le commerce. Ce fait ne peut être expliqué que par l'existence d'initiatives ou de changements socio-culturels. Par exemple, la tendance vers l'installation définitive en France des jeunes de la deuxième génération influence d'une manière forte leur famille. L'argent gagné ici, qui jusque là étaient transféré en Turquie et investi généralement dans l'immobilier, sert désormais en France à l'achat d'une maison, à l'investissement d'une entreprise de restauration, de prêt-à-porter ou dans la construction. Ceci doit être considéré comme un signe d'installation définitive ici.

Nous pensons que les jeunes ayant été formés ici et qui vont entreprendre, vont le faire selon les règles, en analysant le marché. Ils vont créer des sociétés capables de répondre à ces attentes.

De ce fait, les jugements négatifs au sujet des entreprises de restauration ou des ateliers de confection vont changer. Aujourd'hui, une personne qui regarde ces entreprises objectivement peut très simplement déterminer les problèmes importants comme :
- le manque d'investissement dans les infrastructures,
- l'importance des faillites "douteuses",
- le manque de professionnalisme,
- le manque de qualité des produits textiles,
- le manque de raffinement dans la restauration,
- l'omniprésence du döner-kebab dans la restauration.

Quant à la solution du problème, elle s'appuie sur un processus de "professionnalisation" avec l'arrivée sur le terrain de la deuxième et troisième génération.